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Il esquissa le geste de lui tendre le portefeuille comme pour lui proposer de lire son contenu. Il était très agité.

— Qui ? dit-elle.

Elenia avait des domaines et des soldats dans l’est, Naean aussi. Mais ni l’une ni l’autre ne pouvaient lever vingt mille hommes. De plus, la neige et la boue les retiendraient jusqu’au printemps.

— Je ne sais pas, ma Dame, répondit Norry. Pas encore.

Cela importait peu, supposa Elayne. Quels qu’ils fussent, ils étaient sur le point d’arriver.

— Au petit matin, Maître Norry, je veux que vous achetiez toutes les denrées alimentaires que vous pourrez trouver, pour les apporter dans la cité. Birgitte, faites annoncer par les porte-bannières que les mercenaires ont quatre jours pour s’engager dans la Garde ou qu’ils devront quitter la cité. Et faites des annonces publiques également, Maître Norry. Quiconque désire fuir la ville avant le siège devra partir immédiatement. Cela diminuera le nombre de bouches à nourrir, et en poussera peut-être certains à s’engager dans la Garde.

Repoussant le bras de Birgitte, elle s’avança dans le couloir en direction de ses appartements. Les autres furent forcées de suivre.

— Merilille, prévenez les Femmes de la Famille et les Atha’ans Miere. Elles voudront peut-être partir avant les hostilités, elles aussi. Des cartes, Birgitte. Faites apporter les bonnes cartes dans mes appartements. Et autre chose, Maître Norry…

Elle n’avait plus le temps de dormir, ni d’être fatiguée. Elle avait une cité à défendre.

28

Nouvelles dans un sac de jute

Le lendemain du jour où Mat promit d’aider Teslyn, s’il le pouvait – en plus de Joline, et d’Edesina qu’il n’avait jamais vue ! – Tylin lui annonça qu’elle quittait la cité.

— Suroth va me montrer toutes les régions de l’Altara qu’elle contrôle, mon pigeon, dit-elle.

Sa dague était plantée dans une colonne du lit. Ils étaient encore allongés au milieu des draps froissés, lui uniquement vêtu de l’écharpe de soie qu’il portait autour du cou pour dissimuler la cicatrice de la pendaison, elle nue comme un ver. Elle avait la peau la plus douce qu’il eût jamais caressée. Avec indolence, elle passa un long ongle laqué vert sur ses nombreuses autres cicatrices. Sa peau ne vaudrait pas grand-chose si on la mettait aux enchères, mais les cicatrices fascinaient Tylin.

— En fait, l’idée ne vient pas d’elle. C’est Tuon… elle pense que… ça m’aidera… si je vois la situation de mes propres yeux et pas seulement sur une carte. Et ce que cette fille suggère, Suroth le fait. Mais elle voudrait que ce soit déjà fait. Nous voyagerons par to’raken pour aller vite. Dans les deux cents lieues par jour, semble-t-il. Oh, n’ayez pas l’air si catastrophé, cochonnet ! Je ne vous obligerai pas à chevaucher une de ces créatures.

Mat poussa un soupir de soulagement. Ce n’était pas la perspective de voler qui l’avait bouleversé. Il pensait plutôt que ça lui plairait. Mais s’il s’absentait d’Ebou Dar pendant quelque temps, la Lumière seule savait si Teslyn, Joline, ou cette Edesina ne s’impatienteraient pas suffisamment pour faire quelque chose de stupide, ou quelle idiotie Beslan pourrait commettre. Beslan lui causait presque autant de soucis que les femmes. Tylin, excitée à l’idée de ce vol sur une bête seanchane, ressemblait plus que jamais à un aigle.

— Je ne serai absente qu’un peu plus d’une semaine, mon doux ami. Hum !

L’index vert suivit le bourrelet cicatriciel d’un pied de long barrant sa poitrine.

— Devrai-je vous ligoter dans le lit pour m’assurer que vous serez en sécurité jusqu’à mon retour ?

Répondre à son sourire pervers par un sourire charmeur lui demanda quelque effort. Il était à peu près sûr qu’elle plaisantait. Les vêtements qu’elle lui choisit pour la journée étaient d’un rouge aveuglant ; à part les fleurs brodées sur la tunique et la cape, et son chapeau et son foulard noirs. La dentelle blanche sur le col et les manchettes faisait d’autant plus ressortir le rouge. Cela ne l’empêcha pas de s’habiller à la hâte, impatient de sortir de ses appartements. Avec Tylin, il était sage de ne pas trop compter sur quoi que ce soit. Et peut-être qu’elle ne plaisantait pas, après tout.

Tylin n’avait pas exagéré l’impatience de Suroth, semblait-il. À peine deux heures plus tard, à la pendule à cylindre sertie de gemmes – un cadeau de Suroth – du salon de Tylin, il accompagnait la Reine au terrain d’envol. Suroth et Tylin chevauchaient en tête de la vingtaine de membres du Sang qui les escortaient, avec leurs so’jhins attitrés, hommes et femmes qui inclinaient devant le Sang leurs têtes rasées d’un seul côté, et regardaient avec mépris tout le reste de l’humanité, tandis qu’il chevauchait à l’arrière sur Pips. Un « mignon » d’une Reine d’Altara ne pouvait pas chevaucher avec le Sang, dont Tylin faisait partie maintenant. Ce n’était pas comme s’il était un serviteur héréditaire ou quelqu’un de ce rang.

Le Sang et les so’jhins montaient d’élégantes juments au cou gracieux et au pas délicat, ou des hongres au large poitrail, avec des yeux farouches et un garrot puissant. Sa chance semblait n’avoir aucun effet sur les courses hippiques, mais il aurait parié sur Pips contre n’importe lequel d’entre eux. Son alezan hongre ne payait pas de mine, mais il était sûr qu’il pouvait battre au galop presque tous ces jolis animaux, et sur de longues distances. Après être resté si longtemps à l’écurie, Pips avait envie de gambader, et Mat dut faire appel à toute sa science pour le dominer. Mais avant d’arriver à mi-chemin, il avait mal de la jambe à la hanche. S’il devait quitter Ebou Dar dans un avenir proche, il faudrait que ce soit par mer ou avec le cirque de Luca. Il avait sa petite idée pour l’obliger à lever le camp avant le printemps, s’il fallait en arriver là. Elle était peut-être dangereuse, mais il n’avait guère le choix. L’alternative était encore plus risquée.

Il n’était pas seul à l’arrière. Plus de cinquante hommes et femmes, portant d’épaisses robes de drap blanc par-dessus leurs vêtements transparents habituels, marchaient derrière lui en colonne par deux, certains conduisant par la bride des chevaux de bât chargés de paniers d’osier pleins de mets raffinés. Le Sang ne pouvait pas se passer de ses domestiques ; en fait, ils semblaient penser qu’ils allaient vivre à la dure avec aussi peu de serviteurs. Les da’covales quittaient rarement des yeux les pavés, et leur visage était doux comme le lait. Un jour, il avait vu un da’covale, un blond d’à peu près son âge, condamné à une flagellation, qui était parti en courant chercher l’instrument de sa punition. Il n’avait même pas essayé de se cacher ou de différer le châtiment, et encore moins d’y échapper. Mat ne comprenait pas cette sorte de gens.

Devant lui chevauchaient six sul’dams, leurs jupes divisées découvrant leurs chevilles. Elles étaient aussi hautaines que si elles avaient été du Sang. La capuche de leur cape à panneaux rayée d’éclairs pendait dans leur dos, et elles laissaient la cape claquer au vent, comme si le froid ne les touchait pas ou n’osait pas les toucher. Deux d’entre elles avaient une damane en laisse marchant à côté du cheval.

Mat étudiait subrepticement les femmes. L’une des damanes, une petite femme aux yeux bleus, était reliée par un a’dam d’argent à la sul’dam potelée au teint olivâtre qui avait été la monitrice de Teslyn. La damane brune répondait au nom de Pura. L’éternelle jeunesse des Aes Sedai se voyait sans peine sur son visage lisse. Il n’avait pas vraiment cru Teslyn quand elle lui avait dit que cette femme était devenue une vraie damane. La sul’dam grisonnante se pencha sur sa selle pour parler à celle qui avait été Ryma Galfrey, et, quoi que la sul’dam lui ait murmuré, Pura rit et battit des mains, ravie.