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Mat frissonna. C’est qu’elle irait hurler, bon sang, s’il tentait de lui enlever son a’dam ! Par la Lumière, pourquoi pensait-il à ça ! C’était déjà assez dur d’avoir trois Aes Sedai sur les bras, pour qui il devait tirer les marrons du feu – qu’il soit réduit en cendres, mais il avait l’impression qu’on l’accablait de la même corvée chaque fois qu’il faisait un tour ! – sans aller s’en mettre une quatrième sur le dos pour sortir d’Ebou Dar.

Ebou Dar était un grand port de mer, avec peut-être la plus grande rade du monde connu, et des jetées qui s’avançaient depuis les quais dans l’eau tels de longs doigts gris, sur toute la longueur de la ville. Presque tous les mouillages étaient occupés par des vaisseaux seanchans de toutes les tailles, et les équipages grimpés sur les gréements acclamaient Suroth à son passage, dans un tonnerre de voix criant son nom. Sur les autres vaisseaux, les équipages agitaient les bras et criaient également, même s’ils n’avaient pas l’air de trop savoir qui ils acclamaient. Sur ces vaisseaux, les pavillons de divers pays – les Abeilles d’Or d’Illian, les Croissants de Lunes de Tear, le Faucon d’Or de Mayene – claquaient au vent soufflant sur le port. Apparemment, Rand n’avait pas ordonné aux marchands de ces nations d’interrompre le commerce avec les ports seanchans, ou alors ces marchands trafiquaient derrière son dos. Des couleurs fulgurèrent dans l’esprit de Mat, et il secoua la tête pour s’en débarrasser. La plupart des marchands commerceraient avec le meurtrier de leur mère s’ils y trouvaient profit. La jetée la plus méridionale avait été totalement dégagée, et des officiers seanchans aux casques laqués surmontés de minces plumes attendaient pour transférer Suroth et Tylin dans l’un des grands canots à huit rameurs qui attendaient. Enfin, après que Tylin eut donné un dernier baiser à Mat, lui arrachant presque les cheveux pour attirer son visage vers elle – et lui avoir pincé les fesses comme si personne ne regardait –, Suroth fronça des sourcils impatientés jusqu’à ce que Tylin fût installée dans le long canot. La Seanchane parlait sans discontinuer, agitant les doigts à l’intention d’Alwhin, sa so’jhin, de sorte que cette femme au visage anguleux ne cessait d’enjamber les bancs pour aller lui chercher ce qu’elle lui demandait.

Les autres membres du Sang furent salués avec de profondes révérences de la part des officiers, mais durent descendre les échelles de corde avec la seule aide de leurs so’jhins. Les sul’dams aidèrent leurs damanes à embarquer sur les bateaux, mais personne ne s’occupa de ceux en robes blanches qui portaient les paniers. Puis les canots traversèrent la rade en direction de l’endroit où rakens et to’rakens se tenaient, au sud du Rahad, se faufilant entre les flottes seanchanes et les douzaines de vaisseaux du Peuple de la Mer au mouillage. Le gréement de la plupart de ces bateaux semblait avoir été modifié. Ils avaient maintenant des voiles nervurées seanchanes et des cordages différents. Excepté les Pourvoyeuses-de-Vent auxquelles il s’efforçait de ne pas penser, et peut-être certaines qui avaient été vendues, les Atha’ans Miere survivantes étaient toutes dans le Rahad, avec les autres da’covales, drainant les canaux envasés. Il ne pouvait rien y faire. Il ne leur devait rien, il avait déjà plus de choses à faire qu’il n’en pouvait assumer. Point final !

Il souhaitait s’en aller immédiatement, pour laisser derrière lui les vaisseaux du Peuple de la Mer. Sur les quais, personne ne lui accorda la moindre attention. Les officiers étaient partis dès que le dernier canot s’était éloigné. Quelqu’un avait emmené les chevaux de bât. Les matelots descendirent des gréements et retournèrent à leur poste, et les membres de la guilde des dockers se remirent à pousser leurs lourdes brouettes chargées de balles, de caisses et de tonneaux. Mais s’il partait trop vite, Tylin penserait peut-être qu’il allait quitter la cité immédiatement et risquait d’envoyer quelqu’un pour l’y ramener. Alors, il immobilisa Pips au bout de la jetée et agita les bras comme un idiot jusqu’à ce qu’elle soit trop loin pour le voir sans lunette d’approche. Malgré les élancements dans sa jambe, il remonta lentement le quai sur toute sa longueur. Il évita de regarder le port. Des marchands sobrement vêtus surveillaient le chargement ou le déchargement de leurs marchandises, glissant parfois une bourse à un homme ou une femme en gilet de cuir vert, pour qu’ils manipulent leurs cargaisons avec davantage de précautions et plus rapidement, bien qu’il ne semblât pas possible qu’ils pussent travailler plus vite. Les gens du Sud semblaient toujours trotter, à moins que le soleil ne soit à son zénith, quand la chaleur pouvait rôtir un canard.

Le temps d’arriver au Mol Hara, il avait compté plus de vingt sul’dams qui patrouillaient les quais avec leurs damanes, fourraient leur nez dans tous les vaisseaux à l’ancre qui n’étaient pas seanchans, montaient à bord de tous les bateaux nouvellement arrivés ou prêts à appareiller. Il avait été à peu près sûr qu’il en serait ainsi. Il faudrait donc que ce fût Valan Luca. L’autre possibilité était trop risquée, sauf en cas d’urgence. Luca, c’était risqué aussi, mais il n’avait pas le choix.

De retour au Palais Tarasin, il démonta en grimaçant, et tira son bâton de marche de sous la sangle de Pips. Confiant l’alezan à un palefrenier, il entra dans le Palais en boitillant, sa jambe gauche à peine capable de soutenir son poids. Peut-être que mariner dans un bain chaud atténuerait la douleur et lui permettrait de réfléchir. Il faudrait prendre Luca par surprise. Avant ça, il avait quelques autres petits problèmes à résoudre.

— Ah, vous voilà ! dit Noal, surgissant brusquement devant lui.

Mat l’avait à peine aperçu depuis qu’il avait trouvé un hébergement au vieil homme. Il avait l’air bien reposé dans sa tunique grise soigneusement brossée, sachant qu’il disparaissait en ville tous les matins et ne rentrait au Palais qu’à la nuit tombée. Rajustant ses manchettes de dentelle, il sourit d’un air confiant, découvrant ses gencives édentées.

— Vous mijotez quelque chose, Seigneur Mat, et je voudrais vous offrir mes services.

— Je mijote de reposer ma jambe, dit Mat, aussi naturellement qu’il put.

Noal paraissait assez inoffensif. D’après Harnan, il racontait des histoires avant de s’endormir, que Harnan et les autres Bras Rouges semblaient prendre pour argent comptant : il évoquait un endroit qu’il appelait Shibouya, au-delà du Désert des Aiels, où les femmes pouvant canaliser avaient le visage tatoué, où plus de trois cents crimes étaient passibles de la peine de mort, et où des géants plus grands que les Ogiers, vivaient sous les montagnes, et dont le visage était à la place du ventre. Il prétendait y avoir résidé. Un tel conteur ne pouvait qu’être inoffensif. Mais l’unique fois où Mat l’avait vu manier ces longues dagues qu’il cachait sous sa tunique, il avait compris qu’il était habitué à s’en servir.

— Si je décide autre chose, je vous ferai signe.

Toujours souriant, Noal tapota son nez en bec d’aigle d’un doigt noueux.

— Vous n’avez pas encore confiance en moi. C’est compréhensible. Mais si je vous avais voulu du mal, je ne serais pas intervenu l’autre soir, dans la ruelle. Ça se voit dans vos yeux. J’ai déjà vu de grands hommes et d’autres, aussi noirs que le Gouffre du Destin, réfléchir à des plans dangereux en secret. Ils arborent toujours le même air.