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— J’ai les yeux fatigués, c’est tout, dit Mat en riant, se soutenant sur son bâton.

Des grands hommes qui réfléchissent à des plans ? Le vieil homme les avait sans doute vus au Shibouya, avec les géants.

— Je vous suis reconnaissant de votre intervention dans la ruelle, vous savez. Si je peux faire autre chose pour vous, vous n’avez qu’à demander. Mais pour le moment, je ne pense qu’à un bon bain chaud.

— Est-ce que le gholam boit le sang ? demanda Noal, le retenant par la manche alors qu’il s’éloignait en clopinant.

Par la Lumière, il regrettait d’avoir mentionné ce nom devant le vieil homme. Il regrettait que Birgitte lui eût jamais parlé de cette créature.

— Pourquoi cette question ?

Les gholams vivaient de sang. Ils ne consommaient rien d’autre.

— Hier soir, on a trouvé un autre homme avec la gorge déchirée, mais il n’y avait presque pas de sang sur lui ou sur sa literie. Je ne vous l’avais pas dit ? Il résidait dans une auberge proche de la Porte de Molding. Si cette créature avait quitté la ville, elle y est revenue.

Jetant un coup d’œil au-delà de Mat, il fit une grande révérence à quelqu’un.

— Si vous changez d’avis, je suis toujours à votre disposition, dit-il à voix basse en se redressant.

Tandis que le vieil homme s’éloignait, Mat regarda par-dessus son épaule. Tuon, debout près d’une torchère dorée, l’observait à travers son voile. Comme toujours, dès qu’il la vit, elle se détourna et s’éloigna dans le léger froufrou de ses jupes blanches plissées. Aujourd’hui, elle était seule.

Pour la deuxième fois ce jour-là, Mat frissonna. Dommage que cette fille ne soit pas partie avec Suroth et Tylin. Un homme à qui on donne un pain entier ne devrait pas se plaindre qu’il y manque quelques miettes. Mais le fait d’être pourchassé par des Aes Sedai, des Seanchans et un gholam, épié par des vieillards le nez dans ses affaires, et surveillé par une fille maigrichonne, lui donnait à réfléchir. Peut-être qu’il devrait renoncer à perdre son temps dans un bain chaud.

Il se sentit mieux quand il eut prié Lopin d’aller quérir le reste de ses vêtements dans le coffre à jouets de Beslan. Et envoyé Nerim chercher Juilin. Sa jambe le faisait souffrir le martyre à chaque pas, mais il devait passer à l’action. Il voulait quitter Ebou Dar avant le retour de Tylin, prévu dans moins de dix jours.

Quand le preneur-de-larrons passa la tête par la porte de la chambre, Mat se regardait dans la grande psyché de Tylin. Les vêtements… rouges… étaient fourrés dans l’armoire, avec les autres, très voyants qu’elle lui avait donnés. Peut-être que le prochain « mignon » de Tylin pourrait s’en servir. La tunique qu’il avait revêtue était la plus simple de toutes, en fin drap bleu sans broderie. C’était le genre de tunique dont un homme pouvait être fier, sans que tout le monde le regarde comme une bête curieuse. Une tunique décente.

— Peut-être un peu de dentelle, marmonna-t-il, tripotant le col de sa chemise. Juste un peu.

C’était une tunique vraiment discrète. Presque sobre.

— Je ne connais rien à la dentelle, dit Juilin. C’est pour ça que vous m’avez demandé ?

— Non, bien sûr que non. Pourquoi ce sourire béat ?

Son sourire fendait presque en deux son visage hâlé.

— Je suis content, c’est tout. Suroth est partie, et je suis content. Si vous n’avez pas de questions sur la dentelle, qu’est-ce que vous voulez de moi ?

Sang et maudites cendres ! La femme à laquelle il s’intéressait était peut-être une da’covale de Suroth ! L’une de celles qu’elle avait laissées en arrière. Il n’avait certainement aucune autre raison de se soucier que Suroth soit partie, et encore moins d’en être content. Et cet homme voulait s’emparer d’un des biens de la Haute Dame ! Enfin, ce n’était peut-être rien comparé au fait d’emmener deux damanes.

Clopinant jusqu’à lui, Mat entoura de son bras les épaules de Juilin et l’emmena jusqu’au salon.

— J’ai besoin d’une robe de damane, pour une femme mince de cette taille, dit-il, portant la main à son épaule.

Il le gratifia de son sourire le plus sincère, mais celui de Juilin s’estompa sensiblement.

— J’ai aussi besoin de trois robes de sul’dams, et d’un a’dam. Et je me suis dit que l’homme le plus compétent pour voler quelque chose sans se faire prendre devait être un preneur-de-larrons.

— Je suis un preneur-de-larrons, grommela Juilin, secouant le bras de Mat. Je ne suis pas un larron !

Le sourire de Mat s’évanouit.

— Juilin, vous savez que la seule façon de faire sortir ces sœurs de la ville, c’est de faire croire aux Gardes qu’elles sont toujours des damanes. Teslyn et Edesina ont la tenue appropriée, mais il faut déguiser Joline. Suroth sera de retour dans dix jours, Juilin. Si nous ne sommes pas partis d’ici là, il est très probable que votre chère et tendre sera toujours sa propriété quand nous nous en irons.

Il ne put s’empêcher de penser que, s’ils n’étaient pas partis d’ici là, alors il y avait de grandes chances qu’ils ne partent jamais. Par la Lumière, un homme pouvait frissonner jusqu’à ce que mort s’ensuive à l’intérieur de cette cité.

Fourrant les poings dans les poches de sa tunique tairene, Juilin le foudroya. En fait, il s’en prenait à travers lui à quelque chose que le preneur-de-larrons n’aimait pas. Finalement, Juilin grimaça et murmura :

— Ce ne sera pas facile.

Les jours qui suivirent furent difficiles. Les servantes comméraient et rigolaient au sujet de ses nouveaux vêtements. En fait, ses anciens vêtements. Elles souriaient et pariaient à voix haute sur la vitesse à laquelle il reprendrait les autres au retour de Tylin – la plupart semblaient penser qu’à la moindre rumeur du retour de Tylin, il filerait chez lui, arrachant ses vêtements en courant, pour se changer plus vite – mais il ne leur accorda aucune attention. Sauf en ce qui concernait le retour de Tylin. La première fois qu’une servante le mentionna, il faillit sauter au plafond, pensant qu’elle était au courant.

Bon nombre de servantes et presque tous les serviteurs interprétèrent son changement de tenue comme l’annonce de son départ. Sa fuite, disaient-ils avec désapprobation, faisant tout ce qu’ils pouvaient pour y faire obstacle. À leurs yeux, il était le baume qui adoucissait la rage de dents de Tylin, et ils n’avaient pas envie qu’elle les morde à son retour parce qu’elle l’avait perdu. S’il ne s’était pas assuré que Lopin ou Nerim étaient continuellement dans les appartements de Tylin pour garder ses affaires, ses vêtements auraient de nouveau disparu, et seuls Vanin et les Bras Rouges empêchaient Pips de disparaître des écuries.

Mat s’efforça d’encourager cette idée. Quand il s’en irait, et que deux damanes s’éclipseraient en même temps, on ne manquerait pas d’associer les deux événements, mais Tylin absente, et son intention de s’enfuir évidente avant son retour, on ne pourrait pas la blâmer. Il exerçait longuement Pips dans la cour des écuries chaque fois qu’il pleuvait, comme pour renforcer son endurance. Ce qui était vrai, réalisa-t-il au bout d’un moment. Sa jambe et sa hanche lui faisaient toujours souffrir le martyre, mais il commença à penser qu’il pourrait parcourir dix lieues à cheval avant d’être obligé de démonter. Huit lieues, en tout cas.

Souvent, quand il faisait beau, les sul’dams promenaient leurs damanes pendant ces exercices. Les Seanchanes savaient qu’il n’était pas la propriété de Tylin, mais il les entendit dire qu’il était son jouet ! Le Jouet de Tylin, disaient-elles, comme si c’était son nom ! Il n’était pas assez important à leurs yeux pour qu’elles se demandent s’il en avait un autre. Pour elles, quelqu’un était ou non da’covale, et ce statut intermédiaire les amusait énormément. Il chevauchait au son des rires des sul’dams, s’efforçant de se convaincre que c’était très bien. Plus il y aurait de gens pour dire qu’il s’entraînait dans le but de fuir avant le retour de Tylin, mieux ça vaudrait pour elle. Mais que ce n’était pas très agréable pour lui.