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De temps en temps, il croisait des visages d’Aes Sedai parmi les damanes en promenade, trois en plus de Teslyn, mais il n’avait aucune idée de l’apparence d’Edesina. Elle aurait pu être la petite femme pâle qui lui rappelait Moiraine, la grande aux cheveux argentés, ou la brune mince. Glissant à côté d’une sul’dam, n’importe laquelle aurait pu être une promeneuse lambda, n’était le collier brillant qu’elle avait autour du cou, et la laisse qui la reliait au poignet de sa sul’dam. Teslyn elle-même avait l’air de plus en plus lugubre quand il la voyait, les yeux fixés droit devant elle. Chaque fois, son visage semblait plus résolu. Et parfois, paniqué. Il commença à s’inquiéter à son sujet.

Il aurait voulu rassurer Teslyn – il savait depuis toujours que la résolution mariée à la panique pouvait faire tuer des gens – sauf qu’il n’osait pas remonter dans les chenils. Il rencontrait Tuon beaucoup trop souvent à son goût le regardant à son passage, ou furetant dans les couloirs. Pas assez cependant pour qu’il pense qu’elle le suivait. Pourquoi l’aurait-elle fait ? De temps en temps, sa so’jhin Selucia ou Anath l’accompagnait, mais cette femme de haute taille sembla disparaître du Palais au bout d’un certain temps, du moins des couloirs. Elle était « en retraite », entendit-il dire, quoi que cela signifiât, et il regrettait seulement qu’elle n’ait pas emmené Tuon avec elle. Il doutait que Tuon puisse croire une deuxième fois qu’il apportait des bonbons à une Pourvoyeuse-de-Vent. Peut-être avait-elle toujours envie de l’acheter ? Si c’était le cas, il ne comprenait toujours pas pourquoi. Il n’avait jamais été capable de comprendre ce qui attirait les femmes chez un homme – les yeux semblaient leur sortir de la tête devant le type le plus ordinaire – mais il savait qu’il n’était pas à proprement parler une beauté, quoi qu’en dît Tylin. Les femmes mentaient pour attirer un homme dans leur lit, et encore plus pour l’y garder.

En tout cas, Tuon était une cause d’irritation mineure. Une mouche sur son oreille. Rien de plus. Il en fallait plus que des femmes bavardes ou des filles admiratives pour le faire transpirer. Mais malgré son absence, Tylin, elle, l’inquiétait. Si elle revenait et le surprenait en train de préparer son départ, elle pourrait changer d’avis au sujet de sa vente. Elle était une Haute Dame maintenant, et il était certain qu’elle raserait toute sa tête avant longtemps, ne gardant qu’une crête de cheveux sur le haut du crâne. Elle appartiendrait alors vraiment au Haut Sang Seanchan, et qui savait ce qu’elle ferait alors ?

Noal continuait à lui parler des meurtres du gholam, et Thom aussi parfois. Tous les soirs, un nouveau meurtre avait lieu, quoique personne ne semblât voir un lien entre ces crimes, à part lui et ces deux-là. Mat n’allait que dans des lieux publics, dans la mesure du possible, et très fréquentés. Il cessa de dormir dans le lit de Tylin, et ne passait jamais deux nuits de suite au même endroit. Au besoin, il dormait dans une écurie, comme ça lui était déjà arrivé plus d’une fois, même s’il ne se rappelait pas que le foin l’ait jamais autant piqué à travers ses chausses.

Il avait cherché Thom tout de suite après avoir décidé de tenter de libérer Teslyn, et il l’avait trouvé dans les cuisines, en train de bavarder avec les cuisinières devant une assiette de poulet au miel. Thom conversait aussi bien avec les cuisinières qu’avec les paysans, les marchands et les nobles. Il avait ses façons à lui de bien s’entendre avec tout le monde, d’ouvrir l’oreille aux commérages qui, mis bout à bout, façonnaient une histoire cohérente. Il avait la capacité d’observer sous un autre angle et voyait ainsi ce qui échappait aux autres. Dès qu’il eut fini son poulet, Thom trouva la seule façon de faire passer les Aes Sedai devant les Gardes. Cela avait paru facile, sur le moment. Mais d’autres obstacles s’élevèrent.

Juilin avait la même façon alambiquée de considérer les choses, peut-être à cause de ses années de preneur-de-larrons. Certains soirs, Mat allait les retrouver tous les deux dans la chambre minuscule qu’ils partageaient au quartier des domestiques, pour tenter de trouver un moyen de surmonter ces obstacles. C’étaient eux qui le faisaient transpirer.

À la première de ces réunions, le soir du départ de Tylin, Beslan débarqua à l’improviste, à la recherche de Thom, prétendit-il. Mais comme il avait d’abord écouté à la porte, il était impossible de lui mentir. Malheureusement, il voulut faire partie du complot. Il leur dit même comment s’y prendre.

— Un soulèvement, dit-il, s’asseyant sur le trépied entre les deux lits étroits.

Une table de toilette, avec une cuvette et un pichet ébréchés, complétait l’ameublement. Juilin était assis sur son lit, en bras de chemise, le visage indéchiffrable, et Thom était allongé sur l’autre, examinant ses doigts en fronçant les sourcils. Mat se tenait debout, adossé à la porte pour empêcher quiconque de faire irruption. Il ne savait pas s’il devait rire ou pleurer. À l’évidence, Thom était au courant de cette folie depuis le début.

— Le peuple se soulèvera sur un mot de moi, poursuivit Beslan. Mes amis et moi, nous avons parlé aux hommes de toute la ville. Ils sont prêts à se battre !

En soupirant, Mat transféra davantage son poids sur sa bonne jambe valide. Il soupçonnait que, quand Beslan donnerait le signal, lui et ses amis seraient les seuls à se soulever. La plupart des gens se battaient plus volontiers en paroles qu’en action, surtout contre des soldats.

— Beslan, dans les contes des ménestrels, des paysans armés de fourches et des boulangers de pavés battent des armées parce qu’ils veulent être libres.

Thom renifla si fort qu’il ébouriffa ses longues moustaches blanches. Mat l’ignora.

— Dans la vraie vie, les paysans et les boulangers se font massacrer. Je sais reconnaître les bons soldats quand j’en vois, et les Seanchans sont de bons soldats.

— Si nous libérons les damanes et les Aes Sedai, elles combattront avec nous ! insista Beslan.

— Il doit y avoir plus de deux cents damanes au grenier, Beslan, dont la plupart seanchanes. Libérez-les, et que ça vous plaise ou non, toutes, jusqu’à la dernière, courront se chercher une sul’dam. Par la Lumière, nous ne pourrions même pas nous fier à celles qui ne sont pas seanchanes !

Mat leva la main pour prévenir les protestations de Beslan.

— Nous n’avons aucun moyen de savoir auxquelles nous pourrions faire confiance, et nous n’en avons pas le temps. Si nous le faisions, nous devrions tuer toutes les autres. Je n’ai pas le courage de tuer une femme dont le seul crime est d’être à la laisse. Et vous ?

Beslan détourna les yeux, mais il serrait les dents. Il ne renonçait pas.

— Que nous libérions ou non les damanes, poursuivit Mat, si le peuple se soulève, les Seanchans transformeront Ebou Dar en abattoir. Ils matent durement les rébellions, Beslan. Très durement ! Nous pourrions tuer toutes les damanes du grenier, mais ils en amèneraient d’autres de leurs camps. En revenant, votre mère trouverait les murailles en ruine et votre tête au bout d’une pique plantée dans les gravats, où la sienne ne tarderait pas à la rejoindre. Vous ne pensez pas qu’ils iraient croire qu’elle ignorait tout des plans de son fils, non ?