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Par la Lumière, les ignorait-elle ? Elle était assez brave pour tenter de les mettre à exécution. Il ne croyait pas qu’elle fut assez bête pour ça, mais…

— Elle dit que nous sommes des souris, dit Beslan avec amertume. « Quand passe le loup, les souris se cachent ou se font dévorer », cita-t-il. Ça ne me plaît pas d’être une souris, Mat.

Mat respira un peu mieux.

— Mieux vaut être une souris vivante qu’une souris morte, Beslan.

Ce qui n’était peut-être pas la façon la plus diplomatique d’exprimer sa pensée – Beslan lui fit la grimace – mais c’était vrai.

Mat encourageait Beslan à venir à leurs réunions, ne fut-ce que pour le modérer, mais il venait rarement, et il échut à Thom de calmer son ardeur quand et comme il pouvait. Le plus qu’il put obtenir de Beslan, ce fut de lui soutirer la promesse de ne rien entreprendre avant qu’ils ne soient partis depuis un mois, pour leur donner le temps de se mettre à l’abri. Cela régla la question, quoique de façon insatisfaisante. Pour tout le reste, il semblait qu’ils avançaient de deux pas et se heurtaient à un mur. Ou trébuchaient sur un fil tendu en travers de leur route.

La chère et tendre de Juilin avait beaucoup d’emprise sur lui. Pour elle, il acceptait d’échanger ses vêtements tairens pour la livrée vert et blanc de domestique, ou de passer deux nuits sans dormir pour balayer le sol près de l’escalier conduisant aux chenils. Personne ne regardait deux fois un serviteur en train de nettoyer, pas même les autres domestiques. Le Palais Tarasin en comptait tant qu’ils ne se connaissaient pas tous entre eux. Juilin balaya deux jours entiers, et leur rapporta finalement que les sul’dams inspectaient les chenils dès le lever du jour et juste après la tombée de la nuit, et pouvaient aller et venir à tout moment, mais la nuit, les damanes restaient seules.

— J’ai entendu une sul’dam se féliciter de ne pas être dans les camps où…

Allongé sur son mince matelas, Juilin fit une pause pour bâiller à s’en décrocher la mâchoire derrière sa main. Thom était assis au bord de son lit, ce qui laissait le tabouret pour Mat. C’était mieux que de rester debout. La plupart des gens devaient dormir à cette heure.

— … où elle devrait monter la garde certaines nuits, reprit le preneur-de-larrons quand il put parler. Elle disait qu’elle préférait laisser les damanes dormir toute la nuit, pour qu’elles soient toutes en forme au lever du soleil.

— Nous devons donc agir de nuit, murmura Thom, tripotant ses longues moustaches.

Inutile de préciser que les mouvements de nuit attiraient l’attention. Des Seanchans patrouillaient les rues la nuit, ce que la Garde Civile n’avait jamais fait. La Garde avait été sensible aux pots-de-vin, également, jusqu’à ce que les Seanchans la dissolvent. Désormais, on avait toutes les chances de rencontrer des Gardes de la Mort la nuit, et celui qui tentait de les corrompre ne vivait pas toujours pour affronter un tribunal.

— Avez-vous déjà trouvé un a’dam, Juilin ? demanda Mat. Et les robes ? Des robes peuvent être aussi difficiles à se procurer qu’un a’dam.

Juilin bâilla une fois de plus.

— Je les trouverai quand je les trouverai. Les filles ne les laissent pas traîner n’importe où, vous savez.

Thom découvrit que franchir des portes avec des damanes était impossible. Ou plutôt, comme il le reconnut volontiers, Riselle l’avait découvert. Il semblait qu’un des officiers les plus hauts gradés résidant à La Femme Errante eût une voix de ténor qu’elle trouvait très divertissante.

— Quelqu’un du Sang peut faire sortir une damane sans qu’on lui pose de questions, dit Thom à la réunion suivante.

Cette fois, lui et Juilin étaient tous les deux assis sur leur lit. Mat commençait à détester le tabouret.

— Les sul’dams ont besoin d’un ordre signé et scellé par quelqu’un du Sang, par un officier qui soit Capitaine ou davantage, ou par une der’sul’dam. Les Gardes aux portes et sur les quais ont la liste de tous les sceaux autorisés dans la ville ; je ne peux donc pas fabriquer n’importe quel genre de sceau et penser qu’il sera accepté. J’ai besoin d’une copie d’un ordre authentique et d’un sceau autorisé. Ce qui amène la question suivante : qui seront nos trois sul’dams ?

— Peut-être que Riselle pourrait en faire partie, suggéra Mat.

Elle ne savait pas ce qu’ils avaient en tête, et le lui dire représenterait un risque. Thom lui avait posé toutes sortes de questions, comme pour se renseigner sur ce qu’était la vie sous les occupants. Elle avait été ravie d’interroger son ami seanchan, mais pas assez pour risquer de voir sa jolie tête finir au bout d’une pique. Elle pouvait faire pire que dire non.

— Et votre chère et tendre, Juilin ?

Il avait son idée pour la troisième. Il avait demandé à Juilin une robe de sul’dam qui irait à Setalle Anan, quoiqu’il n’eût pas encore trouvé l’occasion de lui en parler. Il n’était retourné à La Femme Errante qu’une seule fois depuis que Joline était entrée dans la cuisine, pour s’assurer qu’elle comprenait qu’il faisait tout ce qu’il pouvait. Elle n’avait pas compris, mais Maîtresse Anan était parvenue à calmer la colère de l’Aes Sedai avant qu’elle ne se mette à vociférer. Elle ferait la sul’dam parfaite pour Joline. Juilin haussa les épaules, mal à l’aise.

— J’ai déjà eu assez de mal à convaincre Thera de s’enfuir avec moi. Elle est… timide maintenant. Je peux l’aider à surmonter sa timidité, avec le temps – je sais que je le peux – mais je ne crois pas qu’elle aurait le courage de se faire passer pour une sul’dam.

Thom tirailla sa moustache.

— Il est peu probable que Riselle accepte de partir, quelles que soient les circonstances. Il semble que la voix du Général de Bannière Seigneur Yamada lui plaise assez pour qu’elle songe à l’épouser.

Il soupira.

— Il n’y aura plus d’informations venant de cette source, j’en ai peur.

Et, à l’expression de son visage qui semblait le regretter, la poitrine de Riselle ne lui servirait plus d’oreiller.

— Bon, réfléchissez tous les deux à celles qui pourraient jouer ce rôle. Et tâchez de mettre la main sur une copie de ces fameux ordres.

Thom s’arrangea pour trouver les encres et le papier nécessaires, et fut bientôt prêt à imiter tous les sceaux et toutes les signatures. Les sceaux ne lui inspiraient que mépris ; n’importe qui, avec un navet et un couteau, pouvait les copier. Mais imiter l’écriture d’un autre, de sorte que l’auteur même de la signature s’y trompe, c’était tout un art. Mais aucun d’eux ne parvint à voler une copie des ordres portant le sceau et la signature indispensables. Comme pour les a’dams, les Seanchans ne laissaient pas les ordres traîner n’importe où. Et, en ce qui concernait l’a’dam, Juilin n’avançait pas non plus. Deux pas en avant, et un mur de pierre. Six jours avaient déjà passé. Il en restait quatre. Mat avait l’impression que six ans s’étaient écoulés depuis le départ de Tylin, et qu’il restait quatre heures avant son retour.

Le septième jour, Thom arrêta Mat dans un couloir dès qu’il rentra de sa chevauchée matinale. Souriant comme s’il était en conversation amicale, l’ancien ménestrel baissa la voix. Les domestiques s’affairant autour d’eux ne pouvaient pas entendre plus qu’un murmure.