— D’après Noal, le gholam a encore tué hier soir. Les Chercheurs ont reçu l’ordre de trouver le coupable, même s’ils doivent cesser de manger et de dormir pour ça, mais je ne parviens pas à découvrir qui a donné cet ordre. Même le fait qu’ils ont reçu un ordre semble être un secret. Mais ils sont pratiquement en train de préparer leurs chevalets de torture et de faire chauffer leurs pincettes.
Bien que Thom parlât à voix basse, Mat regarda quand même autour de lui pour voir si quelqu’un écoutait. La seule personne en vue était un robuste serviteur aux cheveux gris du nom de Narvin, en livrée, mais qui ne paraissait pas affairé. Les domestiques du rang de Narvin n’étaient jamais affairés. Il cligna des yeux à la vue de Mat qui s’efforçait de regarder dans toutes les directions à la fois, et il fronça les sourcils. Mat eut envie de le mordre, mais il se contenta de le gratifier de son sourire le plus désarmant, et Narvin s’éloigna, le front soucieux. Mat était certain qu’il était le responsable de la première tentative pour faire disparaître Pips des écuries.
— Noal vous a parlé des Chercheurs ? murmura-t-il, incrédule, dès que Narvin fut assez loin.
Thom agita une main désinvolte.
— Bien sûr que non. Seulement des meurtres. Mais il semble écouter les rumeurs et savoir les interpréter. C’est un talent rare. Je me demande s’il est vraiment allé à Shara, dit-il pensivement. Il dit qu’il…
Thom s’éclaircit la gorge devant le regard furibond de Mat.
— Bon, ça peut attendre. J’ai d’autres ressources que la regrettée Riselle. Plusieurs sont des Écouteurs. Les Écouteurs semblent vraiment tout entendre.
— Vous avez parlé à des Écouteurs ? dit Mat, d’une voix grinçante comme des gonds rouillés.
Il eut l’impression d’avoir la gorge paralysée par la rouille !
— C’est facile, tant qu’ils ne savent pas qu’on sait, gloussa Thom. Mat, avec les Seanchans, il faut partir du principe que tous sont des Écouteurs. De cette façon, on apprend ce qu’on veut savoir sans dire ce qu’il ne faut pas dans la mauvaise oreille.
Il toussota et lissa sa moustache, sans dissimuler tout à fait un sourire d’auto-dénigrement si appuyé qu’il appelait les louanges.
— Il se trouve que j’en connais juste deux ou trois dont je sais qu’ils sont des Écouteurs. D’ailleurs, l’abondance d’informations ne nuit en rien. Vous voulez partir avant le retour de Tylin, non ? Vous avez l’air un peu… malheureux… sans elle.
Mat grogna.
Le soir même, le gholam frappa à nouveau. Nerim et Lopin commentaient la nouvelle avec animation avant que Mat n’ait terminé le poisson de son petit déjeuner. Toute la cité était en révolution, disaient-ils. La dernière victime, une femme, avait été découverte à l’entrée d’une ruelle, puis les gens s’étaient parlé et avaient fait le rapprochement entre les meurtres. Un fou était lâché dans la nature, et les gens exigeaient davantage de patrouilles seanchanes dans les rues, après la tombée de la nuit. Mat repoussa son assiette, ayant perdu l’appétit. Davantage de patrouilles… Suroth risquait de rentrer plus tôt si elle apprenait ces nouvelles, ramenant Tylin avec elle. Au mieux, il ne pouvait compter que sur deux jours de plus. Il craignit de vomir ce qu’il venait de manger.
Il passa le reste de la matinée à marcher – clopin-clopant – de long en large sur les tapis de la chambre de Tylin, ignorant la douleur de sa jambe, à la recherche d’une solution qui lui permettrait de réaliser l’impossible en deux jours. En fait, la douleur s’atténuait. Il avait renoncé au bâton de marche pour retrouver sa force. Maintenant, il pensait pouvoir parcourir deux ou trois lieues à pied sans avoir besoin de reposer sa jambe longtemps.
À midi, Juilin lui apporta la meilleure nouvelle qu’il eût entendue depuis une éternité. Ce n’était pas exactement une nouvelle. C’était un sac de jute contenant deux robes enroulées autour d’un a’dam d’argent.
29
Un autre plan
La cave aux poutres apparentes de La Femme Errante était vaste, pourtant elle semblait aussi encombrée que la chambre que partageaient Thom et Juilin, bien qu’il n’y eût que cinq personnes présentes. La lampe à huile posée sur un tonneau retourné projetait des ombres tremblotantes. Plus loin, la cave était plongée dans l’obscurité. L’allée courant entre les étagères et les murs en pierre était à peine plus large que la hauteur d’un baril, mais ce n’était pas ça ce qui donnait cette impression d’exiguïté.
— Je vous ai demandé votre aide, pas un nœud coulant autour du cou, dit Joline avec froideur.
Confiée depuis une semaine aux bons soins de Maîtresse Anan, et nourrie par la bonne cuisine d’Enid, Joline n’avait plus son air hagard. La robe élimée dans laquelle Mat l’avait vue la première fois avait disparu, remplacée par une robe bleue de drap fin, éclairée d’un peu de dentelle au col et aux poignets. Dans la lumière vacillante, le visage à demi dans la pénombre, elle avait l’air furieuse, avec des yeux qui semblaient vouloir vriller des trous dans le visage de Mat.
— Si quelque chose tournait mal – n’importe quoi – je serais impuissante !
Il ne l’entendait pas de cette oreille. Proposez à quelqu’un votre aide par compassion – enfin, si on veut – et voyez la récompense ! Il secoua, pratiquement sous son nez, l’a’dam qui se contorsionna dans sa main comme un serpent d’argent, luisant à la faible lueur de la lampe, le collier et la laisse raclant le sol. Joline rassembla ses jupes et recula d’un pas pour qu’il ne la touche pas. Sa bouche se tordit, comme s’il s’agissait d’une vipère. Il se demanda si l’a’dam lui irait ; le collier semblait trop large pour son cou mince.
— Maîtresse Anan vous l’enlèvera dès que nous serons hors les murs. Vous avez confiance en elle, non ? Elle a risqué sa tête pour vous cacher ici. Je vous le dis, c’est la seule solution.
Joline releva un menton têtu, et Maîtresse Anan marmonna entre ses dents avec colère.
— Elle ne veut pas porter ce truc, dit Fen d’un ton catégorique derrière Mat.
— Si elle ne veut pas le porter, elle ne le portera pas, dit Blaeric, debout près de Fen, d’un ton encore plus ferme.
Les deux Liges aux cheveux noirs de Joline semblaient deux pois d’une même cosse, pour deux hommes pourtant très différents. Fen, avec ses yeux noirs en amande et un menton à tailler la pierre, était un poil plus petit que Blaeric, et peut-être un peu plus large de poitrine et d’épaules, pourtant ils auraient pu échanger leurs vêtements sans grande difficulté. Alors que les cheveux noirs et raides de Fen lui tombaient jusqu’aux épaules, Blaeric, aux yeux bleus, avait des cheveux coupés très court et légèrement plus clairs. Blaeric était Shienaran ; il avait rasé la mèche en haut de son crâne et laissait repousser ses cheveux pour éviter de se faire remarquer, mais ça ne lui plaisait pas. Fen, qui était Saldaean, n’aimait pas grand-chose, à part Joline. Tous les deux avaient une passion pour Joline. Ils parlaient, pensaient et bougeaient de la même façon. Ils portaient des chemises défraîchies, des gilets de laine ordinaires qui pendaient jusque sous les hanches, mais celui qui les aurait pris pour des ouvriers serait aveugle. Le jour, à l’écurie où Maîtresse Anan les avait fait travailler… Par la Lumière ! Ils regardaient Mat comme des lions regarderaient une chèvre qui leur aurait montré les dents. Il se déplaça, pour ne plus voir les Liges, même du coin de l’œil. Les couteaux cachés un peu partout sur lui ne le réconfortaient guère, avec ces deux-là dans son dos.
— Si vous ne voulez pas l’écouter, Joline Maza, vous allez m’écouter, moi.
Les mains sur les hanches, Setalle pivota vers la svelte Aes Sedai, les yeux étincelants.