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— J’entends vous voir réintégrer la Tour Blanche, même si je dois faire tout le chemin à pied en vous poussant devant moi ! En chemin, peut-être me montrerez-vous ce que signifie être Aes Sedai. Je me contenterai d’apercevoir fugitivement une adulte. Jusqu’à maintenant, je n’ai vu qu’une novice pleurnichant dans son lit et colérique !

Joline braqua sur elle ses grands yeux bruns dilatés à l’extrême, comme si elle n’en croyait pas ses oreilles. Mat n’était pas trop sûr non plus d’en croire les siennes. Les aubergistes ne sautaient pas à la gorge des Aes Sedai. Fen gronda, et Blaeric grommela quelque chose qui ne semblait pas flatteur.

— Vous n’aurez pas à aller plus loin que hors de la vue des Gardes des portes, dit vivement Mat à Setalle, espérant éviter toute explosion qu’aurait pu méditer Joline. Gardez votre capuche baissée…

Par la Lumière, il fallait qu’il lui trouve une de ces capes de luxe en plus ! Enfin, si Juilin pouvait voler un a’dam, il pourrait sûrement voler aussi une cape, bon sang !

— … et les Gardes verront juste une sul’dam de plus. Vous pourrez être de retour ici avant l’aube, et personne n’en saura rien. À moins que vous insistiez pour porter votre couteau de mariage.

Il rit seul de sa plaisanterie.

— Pensez-vous que je pourrais rester où l’on transforme une femme en animal juste parce qu’elle peut canaliser ? demanda-t-elle, s’approchant avec raideur et s’arrêtant devant lui, leurs orteils se touchant.

— Croyez-vous que je partirais sans ma famille ?

Ses yeux, qui étincelaient pour Joline, flamboyaient maintenant. Franchement, il n’avait jamais pensé à la question. Assurément, il aimerait bien voir libérer une damane, mais pourquoi cela avait-il autant d’importance pour elle ? À l’évidence, cela en avait, et la main de Setalle caressa le long manche de la dague incurvée passée à sa ceinture. Les Ebou Daris n’appréciaient guère les insultes, et elle était une vraie Ebou Darie en cette circonstance.

— J’ai commencé à négocier la vente de La Femme Errante deux jours après l’arrivée des Seanchans, quand je me suis rendu compte de ce qu’ils sont. Il y a des jours que j’aurais dû remettre l’établissement à Lydel Elonid, mais je l’ai fait patienter parce que je ne voulais pas qu’il trouve une Aes Sedai dans la cave. Quand vous serez prêt, je pourrai lui donner les clés et partir avec vous. Lydel s’impatiente, ajouta-t-elle d’un ton entendu par-dessus son épaule à l’adresse de Joline.

Et mon or ? eut-il envie de demander avec indignation. Lydel le laisserait-il l’emporter, ce trésor caché sous le sol de la cuisine ? Mais c’est en pensant à autre chose qu’il faillit s’étrangler. Soudain, il se vit avec toute la famille de Maîtresse Anan sur le dos, y compris les filles et les fils mariés avec leurs enfants, et peut-être même avec quelques oncles, tantes et cousins en prime. Des douzaines. Des vingtaines, qui sait ? Elle était peut-être une étrangère ici, mais son mari avait des relations dans toute la cité. Blaeric lui donna une bourrade dans le dos si vigoureuse qu’il chancela.

Mat lui montra les dents, en espérant que le Shienaran prendrait cela pour un sourire de remerciement. L’expression de Blaeric ne changea pas. Maudits Liges ! Maudites Aes Sedai ! Maudite, maudite, trois fois maudite aubergiste !

— Maîtresse Anan, dit-il avec prudence, à la façon dont j’ai l’intention de quitter Ebou Dar, il n’y a place que pour quelques personnes.

Il ne lui avait pas encore parlé du cirque de Luca. Il y avait une chance qu’il ne parvienne pas à le persuader. Et plus il y aurait de gens à caser, plus il serait difficile de le convaincre.

— Revenez ici quand nous serons sortis de la cité. Si vous devez partir, embarquez sur l’un des bateaux de pêche de votre mari. Mais je suggère que vous attendiez quelques jours. Peut-être une semaine. Une fois que les Seanchans découvriront que deux damanes manquent à l’appel, ils surveilleront encore plus les départs.

— Deux ? intervint sèchement Joline. Teslyn et qui ?

Mat grimaça. Cela lui avait échappé contre son intention. Joline était contrariée, irascible, entêtée et enfant gâtée. Toute chose pouvant lui faire penser que cette entreprise deviendrait plus difficile à réaliser, avec plus de risques d’échec, pouvait suffire à la décider de tenter un plan saugrenu. Un plan qui ruinerait le sien. Elle serait capturée, c’était certain, si elle tentait seule l’aventure, et elle se battrait. Et une fois que les Seanchans auraient appris qu’il y avait eu une Aes Sedai dans la cité, juste sous leur nez, ils se remettraient à intensifier la recherche des marath’damanes, à augmenter les patrouilles plus qu’ils ne l’avaient déjà fait pour le « tueur fou », et, pire que tout, à renforcer les contrôles au passage des portes.

— Edesina Azzedin, dit-il à contrecœur. Je ne sais rien de plus sur elle.

— Edesina, dit lentement Joline.

Un léger pli barra son front lisse.

— J’ai entendu dire qu’elle avait…

Quoi qu’elle eût entendu, elle referma brusquement la bouche, et fixa sur lui un regard furibond.

— Détiennent-ils d’autres sœurs ? Si Teslyn est libérée, je ne veux laisser aucune autre sœur entre leurs mains !

Mat dut faire un effort pour ne pas réagir. Irascible et gâtée ? Il avait devant lui une lionne, l’égale de Fen et Blaeric.

— Croyez-moi, je ne laisserai aucune Aes Sedai dans les chenils à moins qu’elle ne veuille y rester, dit-il, de son ton le plus ironique.

Elle s’entêtait toujours. Elle pouvait insister pour qu’il sauve les deux autres comme Pura. Par la Lumière, il n’aurait jamais dû se laisser embarquer avec des Aes Sedai, et il n’avait pas besoin d’antiques souvenirs pour le mettre en garde ! Les siens suffisaient, merci bien.

Derrière lui, Fen lui enfonça durement un index dans l’épaule gauche.

— Surveillez votre langage, dit le Lige, menaçant.

Blaeric le lui enfonça dans l’épaule droite.

— N’oubliez pas à qui vous parlez !

Joline renifla dédaigneusement à cette remarque, mais ne releva pas.

Mat sentit un nœud se dénouer sur sa nuque, à peu près à l’endroit où un bourreau aurait frappé. Les Aes Sedai déformaient le sens des mots en s’adressant aux autres ; elles ne s’attendaient pas à ce qu’ils usent du même stratagème.

Il se tourna vers Setalle.

— Maîtresse Anan, vous pouvez voir que les bateaux de votre mari sont de beaucoup préférables…

— C’est peut-être vrai, l’interrompit-elle, sauf que Jasper a déjà appareillé il y a trois jours avec ses dix bateaux et toute notre parenté. Je pense que les guildes voudront lui dire deux mots s’il revient jamais. Il n’est pas censé transporter des passagers. Ils feront du cabotage jusqu’en Illian, où ils m’attendront. Je n’ai pas l’intention d’aller jusqu’à Tar Valon, vous comprenez.

Cette fois, Mat ne put réprimer une grimace. Il avait toujours pensé avoir recours aux bateaux de Jasper Anan au cas où il ne parviendrait pas à convaincre Luca. Une option plus que dangereuse. Folle, peut-être. Les sul’dams patrouillant sur les quais auraient sans doute voulu vérifier tous les ordres envoyant des damanes sur des bateaux de pêche, surtout de nuit. Mais il avait toujours eu ces bateaux derrière la tête. Enfin, il serait obligé de forcer un peu plus la main à Luca, aussi fort que nécessaire.

— Vous avez laissé votre famille partir en cette saison, s’étonna Joline, à la fois incrédule et méprisante. Quand les pires tempêtes se préparent ?

Tournant le dos à l’Aes Sedai, Maîtresse Anan redressa fièrement la tête, mais pas par fierté personnelle.