— Il faudra qu’on prenne un verre ensemble un de ces jours, pour parler du bon vieux temps.
Ce qui n’arriverait jamais s’il était le premier à apercevoir Domon. Les rares souvenirs qu’il gardait de ce voyage étaient étrangement déplaisants, comme le rappel d’une maladie mortelle. Naturellement, il avait été malade, en un sens. Autre souvenir désagréable.
— On n’a jamais vu pareille époque, dit Domon en riant, entourant les épaules de Mat d’un bras puissant et le faisant pivoter vers La Femme Errante.
À moins d’une bagarre, il ne semblait pas que Mat puisse lui échapper. Il le suivit donc. Une rixe n’était pas ce qu’il y avait de mieux pour passer inaperçu. D’ailleurs, il n’était pas sûr de gagner. Domon semblait adipeux, mais sa graisse enrobait des muscles durs. En tout cas, il n’y avait pas de mal à prendre un verre. De plus, Domon n’avait-il pas été contrebandier ? Il connaissait peut-être des façons d’entrer et de sortir d’Ebou Dar qu’ignoraient les autres, et il pouvait les lui dire grâce à quelques questions judicieuses. Surtout devant un pichet de vin. Mat avait une bourse rebondie dans la poche de sa tunique, et il était prêt à tout dépenser pour qu’il soit saoul comme une grive. Les hommes ivres sont loquaces.
Domon lui fit rapidement traverser la salle commune, saluant de droite et de gauche, mais il n’entra pas dans la cuisine où Enid leur aurait peut-être donné un banc dans un coin. Au lieu de cela, il lui fit monter l’escalier sans rampe. Jusqu’au moment où il le poussa dans une chambre au fond de l’auberge, Mat supposa qu’il allait chercher sa tunique et sa cape. Un bon feu ronflant dans la cheminée réchauffait la pièce, mais Mat se sentit soudain plus transi que dehors.
Refermant la porte derrière eux, Domon se planta devant, bras croisés.
— Vous êtes en présence de la Capitaine des Verts Dame Egeanin Tamarath, entonna-t-il, ajoutant d’un ton plus neutre : Voici Mat Cauthon.
Mat regarda alternativement Domon et la grande femme assise avec raideur sur une chaise à haut dossier à barreaux. Aujourd’hui, la robe plissée était jaune clair, et elle portait par-dessus un cache-poussière brodé de fleurs, mais il se souvenait d’elle. Son visage pâle était dur, et ses yeux aussi prédateurs que ceux de Tylin. Sauf, soupçonna-t-il, qu’Egeanin ne recherchait pas les baisers. Elle avait des mains fines, mais avec des cals d’escrimeuse. Il n’avait aucune chance de demander ce que signifiait cette rencontre, et aucun besoin.
— Mon so’jhin m’informe que le danger vous est familier, Maître Cauthon, dit-elle dès que Domon se tut.
Malgré l’accent traînant des Seanchans, sa voix était autoritaire et péremptoire, mais il faut dire qu’elle était du Sang.
— J’ai besoin d’hommes de cette trempe pour former l’équipage d’un bateau, et je paierai bien, non en argent mais en or. Si vous en connaissez d’autres comme vous, je les engagerai aussi. Mais ils doivent être capables de tenir leur langue. Mes affaires ne regardent que moi. Bayle a mentionné deux autres noms, Thom Merrilin et Juilin Sandar. S’ils sont à Ebou Dar, leurs talents me seront utiles également. Ils me connaissent et savent qu’ils peuvent me confier leur vie. Vous aussi, Maître Cauthon.
Mat s’assit sur la deuxième chaise de la chambre et rejeta sa cape en arrière. Il n’était pas censé s’asseoir, même en présence de quelqu’un du Bas Sang – ainsi que le proclamaient ses cheveux coupés au bol et son auriculaire laqué vert – mais il avait besoin de réfléchir.
— Vous avez un bateau ? demanda-t-il, surtout pour gagner du temps.
Elle ouvrit la bouche avec colère. Poser des questions au Sang devait se faire avec tact.
Domon grogna et secoua la tête. Pendant quelques instants, elle eut l’air encore plus furieuse, puis son visage sévère se détendit. Ensuite, son regard s’enfonça dans celui de Mat comme une vrille, et elle se leva, pieds écartés, mains sur les hanches, l’affrontant en face.
— J’aurai un bateau à la fin du printemps au plus tard, dès que mon or me parviendra de Cantorin, dit-elle d’une voix glaciale.
Mat soupira. Il n’avait eu aucune occasion d’emmener des Aes Sedai sur un bateau ayant une propriétaire seanchane.
— Comment connaissez-vous Thom et Juilin ?
Domon pouvait lui avoir parlé de Thom, certainement, mais, par la Lumière, comment pouvait-elle connaître Juilin ?
— Vous posez trop de questions, dit-elle avec fermeté en se détournant. Je crains de ne pas pouvoir vous utiliser. Bayle, faites-le sortir.
Cette dernière remarque était sans réplique.
Domon ne bougea pas de la porte.
— Dites-lui tout, l’exhorta-t-il. Tôt ou tard, il devra tout savoir ou il vous mettra encore plus en danger que vous ne l’êtes maintenant. Dites-lui tout.
Même pour un so’jhin, il semblait se permettre une grande liberté de parole. Les Seanchans s’y connaissaient en convenances et tenaient à ce que chacun reste à sa place. Chacun, sauf eux, bien entendu. Egeanin ne devait pas être aussi dure qu’elle le paraissait.
Pour le moment, elle avait l’air très sévère, arpentant la pièce en donnant des coups de pied dans ses jupes, et fronçant les sourcils sur Domon et sur Mat. Finalement, elle s’immobilisa.
— Je leur ai donné un peu d’aide à Tanchico, dit-elle.
Après quelques instants, elle ajouta :
— Et à deux femmes qui étaient là, Elayne Trakand et Nynaeve al’Meara.
Elle braqua sur lui un regard intense, pour voir s’il connaissait ces noms.
Mat sentit sa poitrine se serrer. Ce n’était pas une douleur, mais plutôt l’appréhension que l’on ressent en regardant un cheval sur lequel on a parié filer vers l’arrivée, suivi de près par plusieurs autres, avec l’issue encore indécise. Par la Lumière, qu’est-ce qu’Elayne et Nynaeve avaient bien pu mijoter à Tanchico, pour avoir demandé et obtenu l’aide d’une Seanchane ? Thom et Juilin étaient restés bouche cousue sur les détails. C’était à côté de la question de toute façon. Egeanin recherchait des hommes capables de garder le silence sur ses secrets ; et elle était prête à affronter le danger. Elle-même était en danger. Or très peu de chose était dangereuse pour quelqu’un du Sang, sauf d’autres membres du Sang et…
— Les Chercheurs sont après vous, dit-il.
La façon dont elle releva brusquement la tête fut une confirmation suffisante, et elle porta la main à son côté comme pour dégainer une épée. Domon passa d’un pied sur l’autre et fléchit les mains, les yeux fixés sur Mat, plus durs que ceux d’Egeanin. Le gros homme n’avait plus l’air jovial ; il semblait dangereux. Brusquement, Mat craignit de ne pas sortir vivant de cette chambre.
— Si vous devez échapper rapidement aux Chercheurs, je peux vous aider, dit-il vivement. Vous devrez aller là où les Seanchans ne gouvernent pas. Partout où ils sont, les Chercheurs vous trouveront. Et le mieux serait de partir le plus vite possible. Vous pourrez toujours acquérir davantage d’or. Si les Chercheurs ne vous trouvent pas avant. Thom me dit qu’ils s’activent beaucoup en ce moment. Ils préparent les pincettes et les chevalets de torture.
Un instant, Egeanin le regarda fixement, immobile. Finalement, elle échangea un long regard avec Domon.
— Peut-être serait-il bon de partir le plus vite possible, dit-elle dans un souffle.
Mais son ton se raffermit immédiatement. Si son visage avait brièvement paru soucieux, il reprit sa sérénité.
— Les Chercheurs ne m’empêcheront pas de quitter la cité, je crois, car ils pensent pouvoir me suivre jusqu’à quelque chose qu’ils désirent plus que moi. Ils me suivront, et jusqu’à ce que j’arrive dans les pays tenus par le Rhyagelle, ils peuvent faire appel à des soldats pour m’arrêter, ce qu’ils feront dès qu’ils décideront que je vais aller dans des pays qui ne sont pas encore conquis. C’est alors que j’aurai besoin des talents de votre ami Thom Merrilin, Maître Cauthon. Entre ici et là, je dois disparaître de la vue des Chercheurs. Je n’ai peut-être pas l’or de Cantorin, mais j’en ai assez pour récompenser généreusement votre aide. Vous pouvez en être sûr.