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— Appelez-moi Mat, dit-il, avec son plus beau sourire.

Même le visage dur de cette femme s’adoucit à ce plus beau sourire. Enfin, il ne s’adoucit pas visiblement – elle aurait plutôt froncé légèrement les sourcils – mais il connaissait l’effet que son sourire avait sur les femmes.

— Je sais comment vous faire disparaître maintenant. Inutile d’attendre, vous savez. Les Chercheurs peuvent décider de vous arrêter demain.

Cela fit mouche. Elle ne broncha pas – il soupçonnait que très peu de choses l’ébranlaient – mais elle hocha presque la tête.

— Il y a juste une chose, Egeanin.

Cela pouvait encore lui exploser au visage, comme un pétard d’Aludra, mais il n’hésita pas. Parfois, il n’y a rien d’autre à faire qu’à jeter les dés.

— Je n’ai pas besoin d’or, mais j’ai besoin de trois sul’dams capables de tenir leur langue. Pensez-vous pouvoir les trouver ?

— Domon, dit Thom d’une voix monocorde autour du tuyau de la pipe serré entre ses dents.

Il était allongé sur son lit, sa tête posée sur un mince oreiller plié en deux, et il semblait étudier la légère brume bleue flottant dans la chambre aveugle. L’unique lampe projetait dans la pièce une lumière capricieuse.

— Et Egeanin.

— Et elle est du Sang maintenant.

Assis au bord de son lit, Juilin contemplait le fourneau calciné de sa pipe.

— Je ne sais pas si ça me plaît.

— Et vous dites que nous pouvons leur faire confiance ? demanda Mat, tassant son tabac d’un pouce imprudent.

Il le retira vivement en marmonnant un juron, et le fourra dans sa bouche pour apaiser la brûlure. De nouveau, il avait le choix entre le tabouret et la station debout, et pour une fois, il n’eut rien contre le tabouret. Son entrevue avec Egeanin n’avait pris qu’une petite partie de son après-midi, mais Thom s’était absenté du Palais jusque après la tombée de la nuit, et Juilin avait été encore plus long à reparaître. Ni l’un ni l’autre ne semblèrent aussi contents des nouvelles de Mat que celui-ci s’y attendait. Thom avait juste soupiré qu’il avait enfin pu voir nettement l’un des sceaux acceptés, mais Juilin avait l’air furibond chaque fois qu’il posait les yeux sur le baluchon gisant par terre dans un coin où il l’avait lancé. Inutile de faire tant d’histoires juste parce qu’ils n’avaient plus besoin des robes de sul’dams.

— Je vous le dis, ils ont une peur bleue des Chercheurs, poursuivit Mat quand il eut apaisé sa brûlure.

Peut-être pas une peur bleue, mais ils les craignaient quand même.

— Egeanin est certes du Sang, mais elle n’a pas cillé quand je lui ai dit pourquoi j’avais besoin de sul’dams. Elle a dit simplement qu’elle en connaissait trois qui feraient ce que nous demandons, et qu’elles pouvaient être prêtes dès demain.

— Femme honorable que cette Egeanin, dit pensivement Thom.

De temps en temps, il s’arrêtait pour souffler une volute de fumée.

— Bizarre, certes, mais elle est seanchane. Je crois que même Nynaeve l’aimait bien à la fin, et je sais qu’Elayne l’appréciait. Et Egeanin le leur rendait bien. Même si elles étaient Aes Sedai ainsi qu’elle le croyait. Elle a été très utile à Tanchico. Plus que compétente. Je voudrais vraiment savoir comment il se fait qu’elle a été élevée au Sang. Oui, je crois que nous pouvons faire confiance à Egeanin. Et à Domon, un homme intéressant.

— Contrebandier, marmonna Juilin d’un ton désobligeant. Et maintenant, il lui appartient. Les so’jhins sont davantage qu’une possession, vous savez. Il y a des so’jhins qui disent à ceux du Sang ce qu’ils doivent faire.

Thom leva un sourcil broussailleux à son adresse. Au bout d’un moment, le preneur-de-larrons haussa les épaules.

— Je suppose que Domon est fiable, dit-il à contrecœur. Pour un contrebandier.

Mat renifla. Ils étaient peut-être jaloux. Eh bien, lui, il était ta’veren et ils devraient faire avec !

— Donc, demain soir, nous partirons. Les seuls changements apportés au plan, c’est que nous aurons trois vraies sul’dams et une femme du Sang pour franchir les portes.

— Et ces sul’dams feront sortir trois Aes Sedai de la cité, les libéreront et ne penseront jamais à donner l’alerte, grommela Juilin. Une fois, quand al’Thor était à Tear, en tirant à pile ou face, j’ai vu la pièce atterrir cinq fois de suite sur la tranche. On a fini par s’en aller en laissant la pièce sur la table. Je suppose que n’importe quoi peut arriver.

— Ou on leur fait confiance, ou on se méfie d’eux, Juilin, grogna Mat.

Le preneur-de-larrons jeta des regards furibonds sur le baluchon de robes toujours par terre dans le coin, et Mat branla du chef.

— Qu’est-ce qu’ils ont fait pour vous aider à Tanchico, Thom ? Sang et cendres, ne recommencez pas à me regarder tous les deux avec des yeux de poisson frit ! Vous savez, et ils savent. Autant que je sache aussi.

— Nynaeve a dit de n’en parler à personne, dit Juilin, comme si c’était important. Elayne aussi. On a promis. On peut même dire qu’on a juré.

Thom secoua la tête sur l’oreiller.

— Les circonstances ont changé, Juilin. Et d’ailleurs, on n’a pas prêté serment.

Il souffla trois parfaites volutes de fumée, les unes à l’intérieur des autres.

— Ils nous ont aidés à acquérir et à neutraliser une sorte d’a’dam mâle, Mat. Apparemment, l’Ajah Noire voulait s’en servir sur Rand. Vous comprenez donc pourquoi Nynaeve et Elayne voulaient que ça reste secret. Si la rumeur se répandait que de telles choses existent, la Lumière seule sait quelles histoires se répandraient partout.

— Qui se soucie des histoires qu’on raconte ?

Un a’dam mâle ? Par la Lumière, si l’Ajah Noire, ou les Seanchans, avaient passé cette chose au cou de Rand… Les couleurs se remirent à tournoyer dans sa tête, et il s’obligea à ne plus penser à Rand.

— Les cancans ne font de mal à personne.

Pas de couleurs cette fois. Il pouvait éviter leur apparition tant qu’il ne pensait pas à… Les couleurs se remirent à tournoyer, et il serra les dents sur le tuyau de sa pipe.

— Faux, Mat. Les histoires ont leur influence. Les contes des ménestrels, les épopées des bardes, et aussi les rumeurs de la rue. Tous et toutes excitent les passions et changent la façon dont les gens voient le monde. Aujourd’hui, j’ai entendu un homme affirmer que Rand avait juré allégeance à Elaida, et qu’il était à la Tour Blanche. Cet homme le croyait, Mat. Et si, disons, suffisamment de Tairens le croyaient ? Les Tairens détestent les Aes Sedai. Exact, Juilin ?

— Certains, concéda Juilin, puis il ajouta, comme si Thom lui avait soutiré cet aveu de force : la plupart. Mais peu d’entre nous ont rencontré des Aes Sedai qui ne le savaient pas. Avec leur loi qui interdit de canaliser, très peu d’Aes Sedai vont à Tear, et elles ne crient pas sur tous les toits qui elles sont.

— C’est à côté de la question, mon cher Tairen-amoureux-des-Aes-Sedai. Et d’ailleurs, cela donne du poids à mes arguments. Tear s’en tient à Rand, les nobles en tout cas, parce que, dans le cas contraire, ils ont peur qu’il revienne, mais s’ils croient que la Tour le tient, alors peut-être qu’il ne reviendra pas. S’ils croient qu’il est un instrument de la Tour, c’est pour eux une raison de plus de se retourner contre lui. Laissez suffisamment de Tairens croire ces deux choses, et il aurait aussi bien fait de quitter Tear tout de suite après avoir tiré Callandor de la pierre. C’est juste une rumeur isolée, et elle concerne uniquement Tear, mais elle pourrait causer autant de dommages au Cairhien, en Illian ou n’importe où ailleurs. Je ne sais pas quel genre de rumeurs peut susciter un a’dam mâle, dans un monde où vivent le Dragon Réincarné et des Asha’man, mais je suis trop vieux pour désirer en avoir le cœur net.