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Mat comprit, façon de parler. Un homme essayait toujours de faire croire à un commandant ennemi qu’il faisait autre chose que ce qu’il faisait, qu’il allait là où il n’avait aucune intention d’aller, et l’ennemi s’efforçait de faire de même avec lui, s’il connaissait son métier. Il en résultait tant de confusion des deux côtés que d’étranges choses se passaient. Des tragédies, parfois. Des cités étaient incendiées, que personne n’avait intérêt à brûler. Des récoltes étaient détruites et des dizaines de milliers de personnes périssaient au cours de la famine qui s’ensuivait.

— Alors, je ne vais pas me casser les dents sur le problème de cet a’dam, dit-il. Je suppose que quelqu’un a pensé à en informer… Rand ?

Les couleurs tournoyèrent. Peut-être qu’il pouvait les ignorer, ou s’y habituer. Elles disparaissaient aussi vite qu’elles apparaissaient, sans le faire souffrir. Simplement, il n’aimait pas ce qu’il ne comprenait pas. Surtout si ça avait un rapport avec le Pouvoir. La tête de renard en argent cachée sous sa chemise pouvait de nouveau le protéger contre le Pouvoir, mais cette protection avait autant de lacunes que ses souvenirs personnels.

— Nous n’avons pas été exactement en communication régulière, dit Thom, haussant les sourcils. Je suppose qu’Elayne et Nynaeve ont trouvé un moyen de le prévenir, si elles pensent que c’est important.

— Pourquoi le feraient-elles ? dit Juilin en se penchant pour ôter une botte en grognant.

Fronçant les sourcils, il lança la botte sur le baluchon de robes dans le coin.

— Allez-vous nous laisser dormir un peu ce soir, Mat ? J’ai l’impression qu’on n’en aura pas tellement le temps demain, et j’aime bien dormir au moins une nuit sur deux.

Cette nuit-là, Mat choisit de coucher dans le lit de Tylin. Pas en souvenir du passé. Cette idée le fit rire, mais son rire sonnait un peu faux. C’était juste qu’un bon matelas de plume, et des oreillers en duvet d’oie étaient préférables à un tas de foin pour un homme qui ne savait pas quand il dormirait de nouveau dans un lit.

Le problème, c’est qu’il ne put fermer l’œil. Il resta allongé dans le noir, le cordon de cuir de son médaillon enroulé à son poignet, prêt à le lancer devant lui au cas où le gholam se glisserait sous la porte. Mais ce n’était pas le gholam qui le tenait éveillé. Il ne pouvait s’empêcher de se repasser mentalement le plan qui lui semblait bon et simple en la circonstance. Sauf qu’aucune bataille ne se déroulait jamais suivant les plans, si bons fussent-ils. Les grands capitaines avaient bâti leur réputation non seulement sur des stratégies brillantes, mais aussi sur leur capacité à conduire leurs troupes à la victoire en toutes circonstances. C’est pourquoi, quand les premières lueurs de l’aube éclairèrent les fenêtres, il était toujours éveillé sur son lit, roulant son médaillon dans sa main, s’efforçant de deviner ce qui ne marcherait pas.

30

Grosse pluie froide

Le jour se leva, froid, avec des nuages gris obscurcissant le soleil, et des vents soufflant de la Mer des Tempêtes qui secouaient les vitres des fenêtres. La journée ne s’annonçait pas propice aux sauvetages et aux évasions grandioses. C’était plutôt un jour meurtrier. Idée qui paraissait assez déplaisante quand on espérait vivre jusqu’au lendemain. Mais le plan était simple. Maintenant qu’il avait une Seanchane du Sang dans son équipe, rien ne pouvait faillir. Mat s’efforça désespérément de s’en convaincre.

Lopin lui apporta son petit déjeuner, composé de pain, de jambon et d’un morceau de fromage jaune et dur, pendant qu’il s’habillait. Nerim pliait les derniers vêtements destinés à l’auberge, dont plusieurs chemises que Tylin lui avait fait faire. C’étaient des chemises correctes, après tout, et Nerim prétendait qu’il pouvait faire quelque chose au sujet de la dentelle, même si, comme d’habitude, il s’exprimait comme s’il proposait de coudre un linceul. Le petit homme grisonnant et lugubre maniait bien l’aiguille, comme Mat le savait par expérience. Il avait assez souvent recousu les blessures de Mat.

— Nerim et moi, nous ferons sortir Olver par la porte des immondices derrière le Palais, récita Lopin avec une patience exagérée, les mains croisées à la taille.

Dans un palais, les domestiques sautent rarement un repas, et sa tunique noire de Tairen épousait plus étroitement qu’autrefois ses formes rebondies. D’ailleurs, le bas de sa tunique ne semblait pas aussi évasé qu’avant.

— Il n’y a jamais personne à cet endroit, sauf les Gardes jusqu’à ce que la charrette des ordures passe dans l’après-midi. Ils ont l’habitude de nous voir sortir par là les affaires de mon Seigneur, de sorte qu’ils ne feront pas attention à nous. À La Femme Errante, nous prendrons l’or et les autres vêtements de mon Seigneur, et Metwyn, Fergin et Gorderan nous rejoindront avec les chevaux. Nous et les Bras Rouges, nous passerons la Porte Dal Eira avec le jeune Olver au milieu de l’après-midi. J’ai dans ma poche les jetons de loterie pour les chevaux, y compris deux chevaux de bât, mon Seigneur. Il y a une écurie abandonnée sur la Grande Route du Nord, à environ une lieue au nord du Circuit du Ciel, où nous attendrons jusqu’à ce que mon Seigneur arrive. J’espère avoir bien retenu les instructions de mon Seigneur ?

Mat avala sa dernière bouchée de fromage et secoua ses mains.

— Vous trouvez que je vous les fais répéter trop souvent ? dit-il, en enfilant sa tunique.

Une tunique vert foncé très sobre. Compte tenu de ce qu’il avait à faire ce jour-là, il valait mieux rester simple.

— Je veux m’assurer que vous les savez par cœur. Et rappelez-vous bien : si vous ne me voyez pas avant le lever du soleil demain matin, remettez-vous en marche jusqu’à ce que vous trouviez Talmanes et la Bande.

L’alerte serait donnée lors de l’inspection matinale des chenils, et s’il n’était pas sorti de la cité avant, il apprendrait si sa chance était capable d’arrêter la hache du bourreau. On lui avait dit qu’il était destiné à mourir et à renaître – c’était une prophétie, ou peu s’en fallait – mais il était à peu près sûr que c’était déjà arrivé.

— Naturellement, mon Seigneur, répondit platement Lopin. Il en sera comme l’ordonne mon Seigneur.

— Certainement, mon Seigneur, murmura Nerim, lugubre comme toujours. Mon Seigneur commande et nous obéissons.

Mat soupçonna qu’ils mentaient, mais deux ou trois jours d’attente ne les tueraient pas, et d’ici là, ils verraient s’il n’arrivait pas. Metwyn et les deux autres soldats les convaincraient, si besoin était. Ces trois-là suivraient Mat Cauthon n’importe où, sans doute, mais ils n’étaient pas assez bêtes pour poser leur tête sur le billot si la sienne était déjà tombée. Pour une raison quelconque, il n’était pas aussi sûr de l’issue que Lopin et Nerim.

Olver ne fut pas aussi bouleversé de quitter Riselle que Mat l’avait craint. Il aborda la question en aidant l’enfant à faire ses bagages pour les apporter à l’auberge. Toutes les affaires d’Olver étaient soigneusement étalées sur son petit lit dans ce qui avait été le boudoir, un petit salon quand l’appartement était celui de Mat.