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— Elle se marie, Mat, dit Olver d’un ton patient, comme s’il expliquait la situation à quelqu’un incapable de voir l’évidence.

Ouvrant d’un coup sec une étroite petite boîte sculptée que Riselle lui avait donnée, juste le temps de s’assurer que sa plume de faucon saure était en sûreté, il la fourra dans la besace en cuir qu’il porterait sur l’épaule. Il veillait aussi jalousement sur cette plume qu’il l’avait fait sur la bourse contenant vingt couronnes d’or et une poignée de couronnes d’argent.

— Je ne crois pas que son mari voudrait qu’elle continue à m’apprendre à lire. Si j’étais lui, ça ne me plairait pas.

Une fois sa décision prise, Riselle n’avait pas fait traîner les choses. Son mariage avec le Général de Bannière Yamada avait été annoncé publiquement la veille, et aurait lieu le lendemain, quoique, selon la coutume, il y eût généralement un délai de plusieurs mois entre les deux. Yamada était peut-être un bon général – Mat n’en savait rien – mais il n’avait jamais eu aucune chance contre Riselle et sa merveilleuse poitrine. Aujourd’hui, ils visitaient un vignoble dans les Monts de Rhannon, que le fiancé lui achetait en cadeau de mariage.

— Je pensais simplement que tu pourrais vouloir – qui sait ? – que nous l’emmenions avec nous, ou autre chose.

— Je ne suis pas un enfant, Mat, dit Olver, ironique.

Enveloppant sa carapace de tortue dans un linge, il l’ajouta dans sa besace.

— Vous jouerez aux Serpents et Renards avec moi, hein, Mat ? Riselle aime ce jeu, et vous n’en avez plus jamais le temps.

En plus des vêtements que Mat enveloppait dans une cape et qui iraient dans un panier de bât, l’enfant avait aussi une paire de chausses de rechange et quelques chemises et chaussettes propres dans cette besace, de même que le jeu des Serpents et Renards que feu son père lui avait fabriqué. On avait moins de chances de perdre ce qu’on portait avec soi, et Olver, en dix années d’existence, avait déjà perdu plus de choses que la plupart des gens dans toute une vie. Mais il croyait toujours qu’on pouvait gagner sans tricher au jeu des Serpents et Renards.

— Oui, je jouerai, dit Mat.

C’était vrai, s’il parvenait à sortir de la cité. Et il avait assurément violé suffisamment de règles pour mériter de gagner.

— Et occupe-toi bien de Vent jusqu’à mon arrivée.

Olver eut un sourire jusqu’aux oreilles. Il aimait ce hongre gris aux jambes fines presque autant qu’il aimait jouer aux Serpents et Renards. Malheureusement, Beslan était un autre joueur qui semblait croire possible de gagner sans tricher à ce jeu.

— Ce soir, grommela Beslan, faisant les cent pas devant la cheminée dans le salon de Tylin.

Le regard de ce jeune homme mince était assez glacé pour refroidir la chaleur du brasier, et il croisait les mains derrière le dos comme pour les éloigner de la poignée de son épée à fine lame. Sur la cheminée de marbre sculpté, la pendule à cylindre sertie de gemmes sonna quatre fois pour la deuxième heure de la matinée.

— Avec quelques jours de préavis, j’aurais pu organiser quelque chose de magnifique.

— Je ne veux rien de magnifique, lui dit Mat.

Mat n’attendait rien de lui, mais par hasard, Beslan avait vu Thom se glisser dans l’écurie de La Femme Errante un peu plus tôt. Thom y était allé pour amuser Joline en attendant qu’Egeanin amène sa sul’dam dans la soirée, pour lui détendre les nerfs, pour l’amadouer avec ses manières de la cour, mais il aurait pu avoir bien d’autres raisons d’aller à l’auberge. Beslan avait sauté sur la bonne comme un canard sur un scarabée, et il refusait d’être exclu de l’aventure.

— Il suffira que certains de vos amis incendient quelques magasins de la Route de la Baie où les Seanchans ont stocké des réserves. Attention, plutôt après minuit.

Avec un peu de chance, il serait sorti de la cité avant minuit.

— Cela attirera leur attention vers le sud, et vous savez que la perte des magasins leur nuira.

— J’ai dit que je le ferai, dit Beslan, acide. Mais on ne peut pas dire qu’incendier des magasins soit précisément une action héroïque.

Se renversant dans son fauteuil, Mat posa les mains sur les accoudoirs en bambou sculpté du siège, et fronça les sourcils. De toute façon, il avait envie de reposer ses mains, mais sa chevalière heurta le bambou doré avec un clic métallique.

— Beslan, on vous verra dans une auberge quand ces incendies démarreront, n’est-ce pas ?

Beslan grimaça.

— Beslan ?

Beslan leva les bras au ciel.

— Je sais, je sais. Je ne dois pas mettre Mère en danger. On me verra. Vers minuit, je serai aussi saoul que le mari d’une aubergiste ! Vous pouvez être sûr qu’on me verra ! Sauf que ce n’est pas très héroïque, Mat. Je suis en guerre avec les Seanchans, que Mère le soit ou non.

Mat s’efforça de réprimer un soupir. Il y réussit presque.

Il n’y avait pas moyen de cacher les trois Bras Rouges qui sortaient les chevaux des écuries, bien sûr. Ce matin-là, il vit deux fois des servantes échanger des pièces, et les deux fois, celles qui payaient le foudroyèrent en l’apercevant. Même avec Vanin et Harnan encore apparemment solidement enracinés dans la longue caserne proche des écuries, tout le Palais savait que Mat Cauthon allait bientôt leur fausser compagnie et les paris allaient bon train. Tout le problème, c’était de s’assurer qu’ils ne savaient pas à quel point son départ était imminent.

Le vent forcit à mesure que la matinée s’avançait, mais il fit seller Pips et tourna en rond indéfiniment dans la cour des écuries, resserrant sa cape autour de lui. Il chevauchait plus lentement que d’habitude, de sorte que les sabots de Pips résonnaient paresseusement sur les pavés. De temps en temps, il grimaçait à la vue des nuages noirs s’amoncelant dans le ciel, et il branlait du chef. Non, Mat Cauthon n’aimait pas être dehors par ce temps. Mat Cauthon se cantonnerait dans un lieu sec et chaud jusqu’à ce que le temps se lève.

Les sul’dams qui promenaient en rond leurs damanes dans la cour des écuries savaient aussi qu’il partirait bientôt. Peut-être que les servantes ne parlaient pas directement aux Seanchanes. Mais ce qu’une femme sait est bientôt connu de toutes à une lieue à la ronde. Le feu ne se propageait pas plus vite dans du bois sec que les rumeurs parmi les femmes. Une grande sul’dam blonde jeta un coup d’œil dans sa direction, et hocha la tête. Une petite sul’dam trapue éclata d’un rire bruyant, qui fendit un visage aussi sombre que celui des Atha’ans Miere. Il était juste le Jouet de Tylin.

Les sul’dams ne l’inquiétaient pas, contrairement à Teslyn. Depuis plusieurs jours, il ne l’avait pas vue parmi les damanes en promenade. Aujourd’hui, les sul’dams laissaient leurs capes flotter au vent, mais les damanes resserraient les leurs autour d’elles, sauf Teslyn dont la cape grise voletait de-ci, de-là, oubliée. Elle trébuchait parfois sur les pavés inégaux, les yeux dilatés et inquiets dans son visage d’Aes Sedai. De temps en temps, elle dardait subrepticement un rapide regard sur la plantureuse sul’dam brune qui tenait l’autre bout de sa laisse d’argent, et, ce faisant, s’humectait les lèvres, hésitante.

L’estomac de Mat se noua. Où était passée sa résolution ? Si elle était déjà prête à craquer sous…

— Tout va bien ? demanda Vanin quand Mat démonta et lui tendit les rênes de Pips.

Il avait commencé à pleuvoir à grosses gouttes, et les sul’dams se hâtaient de faire rentrer leurs damanes, riant et courant pour éviter de se faire mouiller. Certaines des damanes riaient aussi, ce qui glaça le sang de Mat. Pour ne pas prendre le risque que quelqu’un se demande pourquoi ils restaient à bavarder sous la pluie, Vanin se pencha pour soulever une jambe antérieure de Pips et feignit d’inspecter son sabot.