— Vous avez l’air un poil plus en forme que d’habitude.
— Tout va très bien, lui dit Mat.
La douleur dans sa jambe et sa hanche était lancinante comme une rage de dents, mais il s’en apercevait à peine, non plus que de la pluie qui tombait de plus en plus dru. Par la Lumière, si Teslyn craquait maintenant…
— N’oubliez pas. Si vous entendez crier dans le Palais ce soir ou n’importe quoi d’autre annonçant des problèmes, n’attendez pas, vous et Harnan. Partez immédiatement et allez chercher Olver. Il sera…
— Je sais où il sera, le petit coquin.
Lâchant la jambe de Pips et se redressant, Vanin cracha par un trou entre deux dents. La pluie ruisselait sur son visage.
— Harnan n’est pas idiot au point de ne pas savoir enfiler ses bottes tout seul, et moi, je sais ce qu’il faut faire. Occupez-vous tranquillement de ce que vous avez à faire, en espérant que la chance ne vous abandonnera pas. Allons, viens ici, mon beau, dit-il à Pips d’un ton plus chaleureux. Il y a de la bonne avoine pour toi, et un bon ragoût de poisson pour moi.
Mat savait qu’il aurait dû manger, lui aussi, mais il avait l’impression d’avoir une pierre dans l’estomac, ce qui ne laissait aucune place pour de la nourriture. Rentrant en clopinant dans les appartements de Tylin, il jeta sa cape trempée sur un fauteuil et resta debout un moment, à contempler le coin où sa lance à hampe noire était appuyée contre le mur, à côté de son arc détendu. Il avait prévu de revenir chercher l’ashandarei au dernier moment. Le temps qu’il passe à l’action, ceux du Sang et les domestiques devraient être au lit, seuls les Gardes extérieurs restant éveillés, mais il ne voulait pas prendre le risque d’être vu avec avant de ne pas pouvoir faire autrement. Même les Seanchans qui le qualifiaient de Jouet tiqueraient en le voyant avec une lance au milieu de la nuit. Il avait prévu d’emporter aussi son arc. Le bon bois noir d’if était pratiquement impossible à trouver en dehors des Deux Rivières, et de plus, on le coupait trop court. Détendu, un arc devait faire deux mains de plus que son archer. Mais peut-être qu’il devrait l’abandonner après tout. Il lui faudrait ses deux mains pour manier l’ashandarei, s’il devait en arriver là, mais la fraction de seconde nécessaire pour lâcher l’arc risquait d’être celle de sa mort.
— Tout se déroulera comme prévu, dit-il tout haut.
Sang et cendres, il était presque aussi ridicule que Beslan à parler comme ça !
— Je ne vais pas me bagarrer pour sortir de ce maudit Palais !
Et presque aussi fou. S’en remettre à la chance, c’était bien pour les dés. Pour le reste, c’était très risqué.
S’allongeant sur son lit, il croisa les pieds et contempla l’arc et la lance. Avec la porte du salon ouverte, il entendait le carillon cristallin de la pendule du salon égrener les heures. Par la Lumière, il avait besoin de sa chance ce soir.
Par la fenêtre, il vit la lumière s’estomper si lentement qu’il faillit se lever pour voir si le soleil ne s’était pas arrêté, mais finalement la grisaille vira au pourpre du crépuscule, puis à l’obscurité totale. La pendule sonna trois fois, puis il n’entendit plus que le souffle du vent et la pluie tambouriner sur les vitres. Les ouvriers qui avaient bravé le mauvais temps devaient ranger leurs outils pour rentrer chez eux. Nul ne vint pour allumer les lampes et attiser les feux. Personne ne s’attendait à ce qu’il soit là, puisqu’il avait dormi dans le lit la nuit précédente. Dans la cheminée de la chambre, les flammes tombèrent puis s’éteignirent. Maintenant, tout avait commencé. Olver était à l’abri dans cette vieille écurie, qui avait conservé presque tout son toit. La pendule sonna la première heure de la nuit, puis les quatre coups de la deuxième.
Se levant, il tâtonna dans l’obscurité totale du salon, et ouvrit l’une des hautes fenêtres. Le vent violent projeta la pluie à travers les barreaux en fer forgé, trempant sa tunique. La lune était cachée derrière les nuages, et la cité était une masse d’obscurité enveloppée de pluie, sans même la foudre pour l’éclairer. Tous les réverbères avaient apparemment été éteints par le vent et la pluie ; la nuit les cacherait quand ils quitteraient le Palais. Si une patrouille les surprenait dehors par ce temps ils risqueraient de se faire repérer. Le vent le fit frissonner dans sa tunique trempée, et il referma la fenêtre.
S’asseyant au bord d’un fauteuil en bambou sculpté, il posa les coudes sur ses genoux et surveilla la pendule au-dessus de l’âtre éteint. Il ne pouvait pas la voir dans le noir, mais il entendait son tic-tac régulier. Il demeura immobile, mais il sursauta quand la pendule sonna l’heure suivante. Maintenant, il n’y avait rien d’autre à faire qu’attendre. Bientôt, Egeanin présenterait Joline à sa sul’dam. Si elle avait vraiment pu trouver trois femmes capables de jouer ce rôle. Si Joline ne paniquait pas quand on lui refermerait l’a’dam autour du cou. Thom, Joline, et les autres de l’auberge, le rejoindraient juste avant qu’il n’atteigne le Dal Eira. Et s’il n’y parvenait pas, comme Thom avait très artistement sculpté son navet, il était sûr de leur faire franchir les portes avec son faux document. Au moins, ils avaient une chance, si tout le reste s’écroulait. Trop de « si » pour y penser maintenant. Il était trop tard pour ça.
Ding, fit la pendule, comme un verre en cristal frappé par une cuillère. Ding. À cette heure, Juilin devait être en route pour chercher sa chère Thera, et, avec un peu de chance, Beslan commençait à boire comme un trou dans une auberge. Prenant une profonde inspiration, il se leva dans le noir, vérifiant ses dagues au toucher, cachées dans ses manches, sous sa tunique et coincées dans les revers de ses bottes, plus une autre pendue à la renverse derrière son col. Cela fait, il quitta les appartements. Il était temps de passer à l’action.
Les couloirs déserts étaient pauvrement éclairés. Seule une torchère sur trois ou quatre était allumée devant un miroir, projetant des flaques de lumière séparées par une pénombre claire, sans que les couloirs ne retombent jamais dans l’obscurité totale. Ses bottes sonnaient bruyamment sur les dalles. Elles résonnaient dans les escaliers de marbre. Il était peu probable que quiconque fût encore éveillé si tard, mais si quelqu’un le voyait, il ne devait pas avoir l’air furtif. Passant ses pouces dans sa ceinture, il s’obligea à marcher nonchalamment. C’était pire que dérober une tarte sur l’appui de fenêtre d’une cuisine. Quoique, à y réfléchir, les souvenirs sporadiques qu’il conservait de son enfance lui rappelèrent qu’il s’était fait fouetter pour ça une ou deux fois.
S’engageant sur la galerie à colonnes bordant la cour des écuries, il remonta son col pour se protéger de la pluie poussée par le vent soufflant entre les blanches colonnes cannelées. Maudite pluie ! Un homme pouvait s’y noyer, avant d’être à l’extérieur. Les appliques murales étaient éteintes, sauf les deux encadrant les portes ouvertes, seuls points de lumière sous la pluie diluvienne. Il ne distinguait pas les Gardes devant la porte. Les Seanchans seraient aussi immobiles que par un bel après-midi. Sans doute que les Ebou Daris aussi ; de toute façon, ils n’aimaient pas se montrer. Au bout d’un moment, il battit en retraite par la porte de l’antichambre, pour éviter d’être complètement trempé. Rien ne bougeait dans la cour des écuries. Où étaient-ils ? Sang et maudites cendres, où… ?
Des cavaliers apparurent aux portes, conduits par deux hommes à pied portant des lanternes. Il ne put les compter sous la pluie, mais ils étaient trop nombreux. Des messagers seanchans auraient-ils des porteurs de lanternes ? Peut-être, par ce temps. Grimaçant, il recula encore, entrant dans l’antichambre. Derrière lui, la faible lumière d’une unique torchère suffit à transformer la nuit en une obscurité impénétrable, qu’il tenta de percer du regard. En quelques minutes, apparurent quatre silhouettes étroitement emmitouflées dans des capes, se hâtant vers la porte. Si c’étaient des messagers, ils le croiseraient sans lui accorder la moindre attention.