— Votre Vanin est très impoli, annonça Egeanin, rabattant sa capuche en arrière dès qu’elles eurent franchi la colonnade.
Dans le noir, son visage n’était qu’une ombre floue, mais la froideur de sa voix suffit à faire comprendre à Mat ce qu’il verrait quand elle entrerait dans l’antichambre, le forçant à reculer. Elle fronçait énergiquement les sourcils, et ses yeux étaient comme des vrilles. Un Domon lugubre la suivait, secouant la pluie de sa cape, puis deux sul’dams, l’une blonde et pâle, l’autre aux longs cheveux bruns. Il ne pouvait pas en voir davantage, car elles baissaient la tête, les yeux braqués sur les dalles.
— Vous ne m’aviez pas dit que deux hommes étaient avec elle, poursuivit Egeanin, ôtant ses gants.
C’était étrange cette façon de parler avec animation malgré son accent traînant. Elle ne lui laissa pas le temps de placer un mot.
— Ou que Maîtresse Anan nous accompagnait. Heureusement, je sais m’adapter. Il faut toujours adapter les plans quand l’encre est sèche. À propos de sec, êtes-vous sorti aujourd’hui ? J’espère que vous ne vous êtes pas fait remarquer.
— Que voulez-vous dire par adapter les plans ? demanda Mat, se passant la main dans les cheveux.
Par la Lumière, ils étaient trempés.
— J’avais tout prévu !
Pourquoi ces deux sul’dams demeuraient-elles parfaitement immobiles ? S’il avait jamais vu des statues incarnant la réticence, c’étaient bien ces deux-là.
— Qui sont ces gens, là-dehors ?
— Des gens de l’auberge, répondit Egeanin avec impatience. D’abord, il me faut une escorte convenable pour être crédible aux yeux des patrouilles. Ces deux – Liges ? – sont des gaillards musclés qui font d’excellents porte-lanternes. Ensuite, je ne voulais pas risquer de les manquer par ce temps. Mieux vaut rester groupés dès le départ.
Sa tête pivota, pour suivre le regard de Mat vers les sul’dams.
— Voici Seta Zarbey et Renna Emain. À mon avis, elles espèrent que vous oublierez leurs noms après ce soir.
La blonde tiqua au nom de Seta, de sorte que l’autre était Renna. Elles ne relevèrent pas la tête, ni l’une ni l’autre. D’ailleurs, quelle emprise Egeanin avait-elle sur elles ? Non que ce fût important. L’important, c’était qu’elles fussent là et prêtes à faire le nécessaire.
— Inutile de rester plantés là, dit Mat. Passons à l’action.
Il accepta les changements de plan sans autre commentaire. Après tout, allongé sur le lit dans les appartements de Tylin, il avait lui-même décidé de risquer une ou deux modifications.
31
Ce que disait l’Aelfinn
La noble seanchane exprima de la surprise et de l’irritation quand Mat l’accompagna vers les chenils. Seta et Renna connaissaient le chemin, naturellement, et il était censé aller chercher sa cape et les affaires qu’il avait prévu d’emporter. Les deux sul’dams les suivaient dans les couloirs faiblement éclairés, les capes rejetées en arrière et les yeux baissés. Domon fermait la marche comme un berger poussant son troupeau devant lui. La tresse pendant d’un côté de sa tête oscillait chaque fois qu’il dardait les yeux vers les couloirs latéraux, et parfois il se tâtait la taille, comme s’il y cherchait une épée ou un gourdin. À part eux, les corridors ornés de tapisseries étaient déserts et silencieux.
— J’ai une petite course à faire là-haut, dit Mat à Egeanin, avec autant de naturel qu’il put, assorti de son plus beau sourire. Inutile de vous inquiéter. Je n’en ai que pour une minute.
Son plus beau sourire ne sembla pas faire plus d’impression à Egeanin que la veille à l’auberge.
— Si vous gâchez tout maintenant…, gronda-t-elle d’un ton menaçant.
— Rappelez-vous seulement qui a organisé tout ça, marmonna-t-il. Elle grogna.
Par la Lumière, les femmes semblaient toujours penser qu’elles pouvaient prendre la direction des opérations et faire mieux que l’homme dont c’était le boulot !
Au moins, elle s’abstint d’autres commentaires. Ils montèrent vivement jusqu’au dernier étage du Palais, puis s’engagèrent dans l’étroit et sombre escalier menant à l’immense grenier. Seules quelques lampes étaient allumées, et le dédale d’étroits passages entre les minuscules cellules en bois était plongé dans la pénombre. Rien ne bougeait ; Mat respira un peu mieux. Il se serait senti encore mieux si Renna n’avait pas soupiré avec un soulagement évident.
Elle et Seta savaient où se trouvaient les différentes damanes. Si elles ne pressèrent pas exactement le pas, elles ne traînèrent pas non plus pour s’enfoncer plus profondément dans le grenier, peut-être parce que Domon marchait toujours sur leurs talons. Ce n’était pas un spectacle à inspirer confiance. Mais un homme doit se contenter de ce qu’il a. Surtout quand il n’a pas le choix.
Egeanin le gratifia d’un regard dur, gronda de nouveau, sans un mot cette fois, sa cape flottant derrière elle. Il lui fit une grimace dans le dos. À sa démarche, on l’aurait prise pour un homme si elle n’avait pas été en robe.
Il avait effectivement une course à faire, et pas si petite que ça. Ce n’était pas une chose qu’il faisait de bonne grâce. Par la Lumière, il avait même tenté de se dissuader de l’entreprendre. Dès qu’Egeanin eut disparu au détour d’un tournant, derrière Domon et les autres, il fila vers la cellule la plus proche où il se rappelait avoir vu une Atha’an Miere.
Ouvrant sans bruit la porte de bois, il se glissa dans la pièce plongée dans l’obscurité totale. La femme endormie ronflait. Lentement, il avança prudemment jusqu’à ce que son genou cogne contre le lit, puis il tâtonna sur la forme qui y était allongée, trouvant la tête juste à temps pour lui poser la main sur la bouche alors qu’elle se réveillait en sursaut.
— Je veux que vous répondiez à une question, murmura-t-il. Sang et cendres, et s’il s’était trompé de chambre ? Et si ce n’était pas une Pourvoyeuse-de-Vent, mais une Seanchane ?
— Que feriez-vous si je vous enlevais ce collier ?
Levant sa main, il retint son souffle.
— Je libérerais mes sœurs, s’il plaisait à la Lumière que ce soit possible.
En entendant cet accent typique du Peuple de la Mer dans le noir, il se remit à respirer.
— La Lumière aidant, nous traverserions le port, d’une façon ou d’une autre, jusqu’à l’endroit où l’on retient les nôtres, et nous en libérerions le plus possible.
La femme invisible continua à parler bas, mais sur un ton de plus en plus véhément.
— La Lumière aidant, nous pourrions reconquérir nos vaisseaux et nous battre pour reprendre la mer. Maintenant ! Si c’est un piège, punissez-moi ou tuez-moi. J’étais sur le point de céder, de renoncer, et j’en aurai honte jusqu a la fin de mes jours, mais vous m’avez rappelé qui je suis, et maintenant, je ne céderai jamais. Vous m’entendez ? Jamais !
— Et si je vous demandais d’attendre trois heures ? dit-il, toujours penché sur elle. Je me rappelle que les Atha’ans Miere peuvent juger du passage du temps à la minute près.
Ce n’était pas lui qui se le rappelait, mais le souvenir était devenu sien, celui du passage d’un vaisseau des Atha’ans Miere d’Allorallen à Barashta, et de la femme aux yeux vifs qui pleurait en refusant de le suivre à terre.