Elle fronça pensivement les sourcils et pencha la tête.
— Mais je ne devrais pas qualifier Alivia de « fille », je suppose. C’est une femme fascinante. Beaucoup trop âgée pour devenir novice, malheureusement ; oui, très malheureusement. Elle assimile tout ce qu’on lui enseigne. Je crois qu’elle connaît maintenant presque toutes les façons de détruire grâce au Pouvoir, mais elle ne sait presque rien d’autre.
Il l’entraîna le long d’une façade, où l’avant-toit d’une maison de plain-pied les abriterait un peu de la pluie, mais guère du vent. Cadsuane était avec Min et les autres ? Peut-être que cela ne voulait rien dire. Il avait vu des Aes Sedai fascinées par Nynaeve, et, d’après Min, Alivia était encore plus puissante.
— Quelles nouvelles, Verin ? demanda-t-il doucement.
La petite Aes Sedai rondelette cligna des yeux comme si elle ne s’en souvenait plus, puis elle sourit soudain.
— Oh, oui ! Les Seanchans. Ils sont en Illian. Pas encore dans la cité, inutile de vous inquiéter. Mais ils ont franchi la frontière. Ils établissent des camps fortifiés le long de la côte et dans l’intérieur. Je ne m’y connais pas beaucoup en questions militaires. Je saute toujours les récits de batailles dans les romans. Mais qu’ils aient atteint ou non la cité, elle demeure leur objectif. Vos attaques ne paraissent pas les avoir beaucoup ralentis. C’est pourquoi je ne lis pas les récits de batailles. Elles ne semblent pas changer grand-chose sur le long terme. Vous vous sentez bien ?
Il s’efforça d’ouvrir les yeux. Verin levait la tête vers lui, comme un oiseau joufflu. Tous ces combats, tous ces morts, tous ces hommes qu’il avait tués… ça n’avait rien changé. Rien !
Elle a tort, murmura Lews Therin dans sa tête. Les batailles peuvent changer l’histoire. Cela n’avait pas l’air de lui plaire. Le problème, c’est que parfois on ne voit pas comment l’histoire changera avant qu’il ne soit trop tard.
— Verin, si j’allais trouver Cadsuane, est-ce qu’elle me parlerait ? D’autre chose que de mes manières qui ne lui conviennent pas ? C’est la seule chose qui semble l’intéresser chez moi.
— Oh ! là, là ! Cadsuane est très stricte au sujet des traditions, j’en ai peur, Rand. Je l’ai même entendue traiter un homme d’arrogant…
Elle posa un instant ses doigts sur sa bouche, puis elle hocha la tête, la pluie ruisselant sur son visage.
— Je crois qu’elle écoutera ce que vous avez à dire, si vous parvenez à effacer la mauvaise impression qu’elle a de vous. Ou du moins à l’atténuer le plus possible. Peu de sœurs sont impressionnées par les titres et les couronnes, Rand, et Cadsuane moins que personne. Ça l’intéresse de déterminer si les gens sont ou non des imbéciles. Si vous lui montrez que vous n’êtes pas un imbécile, elle vous écoutera.
— Alors, dites-lui…
Il soupira profondément. Par la Lumière, il voulait étrangler de ses propres mains Kisman, Dashiva et tous les autres !
— Dites-lui que je quitterai Far Madding demain, et que j’espère qu’elle m’accompagnera, en qualité de conseillère.
Lews Therin soupira de soulagement en entendant la première partie ; s’il avait été autre chose qu’une voix, Rand aurait dit qu’il s’était raidi en entendant le reste.
— Dites-lui que j’accepte ses conditions ; que je m’excuse de mon comportement au Cairhien, et que je ferai de mon mieux pour surveiller mes manières à l’avenir.
Ces promesses l’agacèrent à peine. Enfin, un peu quand même, mais à moins que Min ne se soit trompée, ce qui n’arrivait jamais, il avait besoin de Cadsuane.
— Ainsi, vous avez trouvé ce que vous cherchiez ici ?
Il la regarda, fronçant les sourcils, et elle lui sourit, lui tapotant le bras.
— Si vous étiez venu à Far Madding dans l’idée de conquérir la cité en annonçant qui vous êtes, vous seriez parti dès que vous auriez réalisé que vous ne pouviez pas canaliser ici.
— J’ai peut-être trouvé ce dont j’ai besoin, dit-il sèchement.
Sauf que ce n’était pas ce qu’il cherchait.
— Alors, venez ce soir au Palais Barsalla, sur les Hauteurs, Rand. N’importe qui vous indiquera le chemin. Je suis pratiquement sûre qu’elle acceptera de vous écouter.
Remuant sa cape, elle parut s’apercevoir pour la première fois qu’elle était trempée.
— Oh ! là, là ! il faut que j’aille me sécher ! Je vous suggère de faire de même.
Sur le point de partir, elle s’arrêta et le regarda pardessus son épaule. Ses yeux noirs ne cillaient pas. Soudain, elle n’avait plus l’air hésitante.
— Vous pourriez trouver bien pire que Cadsuane comme conseillère, Rand, mais je doute que ce soit mieux. Si elle accepte, et comme vous n’êtes pas un imbécile, vous écouterez ses conseils.
Elle s’éloigna sous la pluie d’un pas glissé, tel un gros cygne.
Parfois, cette femme m’effraie, murmura Lews Therin, et Rand hocha la tête. Cadsuane ne l’effrayait pas, mais elle le rendait méfiant. Toute Aes Sedai ne lui ayant pas juré allégeance le rendait méfiant, sauf Nynaeve. Et il n’était pas toujours sûr d’elle non plus.
La pluie cessa pendant les deux lieues qu’il parcourut à pied jusqu’à la Première Conseillère, mais le vent forcit et l’enseigne au-dessus de la porte, représentant un sévère visage de femme surmonté d’une couronne de Première Conseillère sertie de gemmes, se balançait sur ses gonds grinçants. La salle commune était plus petite que celle de La Roue Dorée, mais les lambris étaient sculptés et cirés, et, sous les poutres rouges du plafond, les tables étaient plus espacées. La porte de la Salle des Femmes était rouge également, finement sculptée, ainsi que les linteaux clairs des cheminées de marbre. À la Première Conseillère, les serveurs retenaient leurs cheveux avec des barrettes d’argent. Ils n’étaient que deux pour le moment, debout près de la porte de la cuisine. Il n’y avait que trois clients, des marchands étrangers assis loin les uns des autres, chacun absorbé par son vin. Des concurrents, peut-être, car de temps en temps, l’un ou l’autre remuait sur sa chaise et fronçait les sourcils en regardant les deux autres. L’un d’eux, grisonnant, était vêtu d’une tunique de soie gris foncé. Un homme mince au visage dur avait une pierre grosse comme un œuf de pigeon à l’oreille. La Première Conseillère recevait surtout de riches marchands étrangers, et il n’y en avait guère à Far Madding en ce moment. Sur la cheminée de la Salle des Femmes, la pendule – à boîtier d’argent, disait Min – sonnait l’heure au moment où il entrait dans la salle commune. Avant qu’il ait fini de secouer sa cape, Lan entra lui aussi. Dès que le regard du Lige rencontra celui de Rand, il secoua la tête. Rand n’espérait plus vraiment les trouver. Même pour un ta’veren, cela frisait l’impossible. Une fois qu’ils furent assis tous les deux devant des coupes fumantes de vin sur un long banc rouge devant l’une des cheminées, Rand expliqua à Lan ce qu’il avait décidé de faire, et exposa la principale raison de ses décisions.
— Si je les avais là sous la main, je les tuerais, quoi qu’il m’en coûte. Mais ça ne changerait rien. Pas assez, en tout cas, rectifia-t-il. Je peux attendre un jour de plus. Des semaines. Des mois. Sauf que le monde ne m’attendra pas. Je pensais en avoir terminé avec eux à l’heure qu’il est, mais les événements vont plus vite que je ne m’y attendais. Juste ceux dont je suis au courant. Par la Lumière, combien y en a-t-il que j’ignore parce que je n’ai pas tout entendu ?
— Vous ne pourrez jamais tout savoir, dit doucement Lan. Et une partie de ce que vous savez est toujours fausse. Peut-être la plus importante. Il y a une part de sagesse à le reconnaître, et une part de courage à continuer malgré tout.