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Rand tendit ses bottes vers le feu.

— Nynaeve vous a-t-elle dit qu’elle et les autres sont en compagnie de Cadsuane ? Elles chevauchent avec elle en ce moment.

Sur le chemin du retour, en fait. Il sentait Min se rapprocher. Elle ne tarderait plus. Elle était toujours excitée, et cette émotion s’enflait et retombait, comme si elle s’efforçait de la contrôler.

Lan sourit, un fait rare en l’absence de Nynaeve. Son regard était pourtant toujours glacé.

— Elle m’a interdit de vous le révéler, mais puisque vous le savez déjà… Elle et Min ont convaincu Alivia que, si Cadsuane s’intéressait à elles, elles pourraient peut-être la rapprocher de vous. Elles ont découvert l’endroit où elle réside, et lui ont demandé d’être leur professeur.

Le sourire s’estompa, et le visage sévère sculpté dans la pierre reparut.

— Ma femme a fait un sacrifice pour vous, berger, dit-il doucement. J’espère que vous vous en souviendrez. Elle n’en parle guère, mais Cadsuane la traite comme si elle était encore une Acceptée, ou peut-être une novice. Vous savez combien cela serait difficile à supporter pour Nynaeve.

— Cadsuane traite toutes les sœurs comme des novices, marmonna Rand.

Arrogance ? Par la Lumière, comment allait-il s’en tirer avec cette femme ? Et pourtant, il fallait trouver un moyen. Ils contemplèrent le feu en silence jusqu’à ce que de la vapeur commence à s’élever des semelles de leurs bottes.

Le lien l’avertit, et il regarda autour de lui juste comme Nynaeve apparaissait par la porte de l’écurie, suivie de Min et d’Alivia, secouant leurs capes, rajustant leurs jupes et grimaçant devant les taches d’eau, comme si elles étaient étonnées de s’être fait mouiller. Comme d’habitude, Nynaeve portait ses ter’angreals en forme de bijoux, ceinture et collier, bracelets et bagues, et le curieux angreal à la fois bracelet-et-bagues. Continuant à rajuster sa tenue, Min regarda Rand et sourit, absolument pas étonnée de le voir là, naturellement. La tendresse coula à travers le lien comme une caresse, bien qu’elle s’efforçât toujours de calmer son excitation. Les deux autres furent plus longues à remarquer leur présence, mais quand elles les virent, elles tendirent leurs capes à un serveur pour qu’il les monte dans leurs chambres, puis elles rejoignirent les hommes près de la cheminée, tendant leurs mains vers le feu.

— Avez-vous apprécié votre chevauchée sous la pluie avec Cadsuane ? demanda Rand, portant sa coupe à ses lèvres.

La tête de Min pivota vers lui, et un éclair de culpabilité fulgura dans le lien. Cependant, son visage exprimait l’indignation toute pure. Il faillit s’étrangler en avalant son vin. Ainsi, cette rencontre avec Cadsuane dans son dos était sa faute à lui ?

— Cesse de foudroyer Lan, Nynaeve, dit-il quand il put parler. C’est Verin qui m’a prévenu.

Nynaeve transféra sur lui son regard noir, et il secoua la tête. Il avait entendu les femmes dire que cela, quoi que « cela » signifiât, était toujours la faute des hommes, mais parfois, les femmes semblaient le croire vraiment !

— Je suis désolé de ce que vous avez vécu avec Cadsuane dans mon intérêt, poursuivit-il, mais vous n’avez pas besoin de recommencer. Je lui ai demandé d’être ma conseillère. Ou plutôt, j’ai demandé à Verin de lui dire que je souhaiterais le lui proposer. Ce soir. Avec un peu de chance, elle partira avec nous demain matin.

Il s’attendait à des manifestations de soulagement et de surprise, mais il n’en fut rien.

— Femme remarquable que Cadsuane, dit Alivia, rajustant ses cheveux d’or striés de blanc. Sa voix rauque et traînante semblait impressionnée. Maîtresse très exigeante, et qui sait enseigner.

— Parfois, tu peux voir la forêt, benêt, si on t’y conduit par le bout du nez, dit Min, croisant les bras.

Le lien lui transmettait son approbation, mais il ne crut pas que c’était parce qu’il abandonnait la chasse aux renégats.

— Rappelle-toi qu’elle veut des excuses pour Cairhien. Pense à elle comme à ta tante, celle qui ne tolère aucune sottise, et tout ira bien.

— Cadsuane n’est pas aussi mauvaise qu’elle en a l’air.

Nynaeve fronça les sourcils en regardant les deux autres femmes, et sa main amorça un mouvement vers la tresse ramenée sur son épaule. Pourtant, elles n’avaient fait que la regarder.

— C’est vrai ! Nous résoudrons nos… différends… avec le temps.

Rand regarda Lan, qui haussa légèrement les épaules et but une gorgée de vin. Rand expira lentement. Nynaeve avait des conflits avec Cadsuane, qu’elle pouvait résoudre avec le temps, Min voyait en elle une tante sévère, et Alivia un professeur strict. La première situation provoquerait des étincelles jusqu’à la résolution des problèmes, s’il connaissait Nynaeve, et les deux dernières, il n’en voulait pas. Mais il était obligé de les accepter. Il but une nouvelle gorgée de vin.

Bien que les autres clients ne soient pas assez près pour l’entendre, Nynaeve baissa la voix et se pencha vers Rand.

— Cadsuane m’a appris ce que deux de mes ter’angreals peuvent faire, murmura-t-elle, une lueur d’excitation dans les yeux. Je parie que les ornements de ses cheveux sont aussi des ter’angreals. Elle a reconnu les miens dès qu’elle les a touchés.

Souriante, Nynaeve tourna du pouce une des trois bagues qu’elle portait à la main droite, celle sertie d’une gemme vert clair.

— Je savais que cet anneau pouvait détecter quelqu’un canalisant la saidar à trois lieues de distance, si je l’activais, mais elle dit qu’il peut aussi détecter le saidin. Elle semblait penser également qu’il peut nous indiquer dans quelle direction se trouve le canaliseur, mais nous n’avons pas compris comment.

Se détournant de la cheminée, Alivia renifla bruyamment, mais elle baissa aussi la voix pour dire :

— Et vous avez été contente qu’elle ne comprenne pas. Je l’ai vu sur votre visage. Comment pouvez-vous vous féliciter de ne pas savoir, vous féliciter de votre ignorance ?

— Juste contente qu’elle ne sache pas tout, marmonna Nynaeve, foudroyant Alivia par-dessus son épaule, mais un instant plus tard, elle retrouva le sourire.

— La chose la plus importante, Rand, c’est ça.

Elle posa la main sur sa mince ceinture sertie de pierreries.

— Elle l’a qualifiée de « Puits ».

Rand sursauta quand quelque chose frôla son visage, et elle pouffa. Nynaeve pouffa !

— C’est un puits, dit-elle en riant, derrière la main qu’elle avait portée à sa bouche. Ou un baril. Et plein de saidar. Tout ce que j’ai à faire pour le remplir, c’est d’embrasser la saidar par son intermédiaire comme si c’était un angreal. N’est-ce pas merveilleux ?

— Merveilleux, dit-il sans grand enthousiasme.

Ainsi, Cadsuane se promenait avec des ter’angreals dans les cheveux, avec sans doute un de ces « puits » parmi eux. Par la Lumière, il ne pensait pas que personne ait jamais trouvé deux ter’angreals qui faisaient la même chose. La rencontre du soir aurait déjà été assez pénible sans savoir qu’elle pouvait canaliser, même ici.

Il était sur le point de demander à Min de l’accompagner, quand Maîtresse Keene entra en coup de vent, le chignon blanc au sommet de son crâne tellement serré qu’elle semblait s’être tiré la peau du visage. Elle regarda Rand et Lan d’un air soupçonneux et désapprobateur, et eut une moue pensive, comme si elle se demandait ce qu’ils avaient fait de mal. Il lui avait vu le même regard pour les marchands résidant à l’auberge. Les hommes en tout cas. Si les chambres n’avaient pas été aussi confortables et la cuisine aussi bonne, elle n’aurait peut-être pas eu de clients.