Cet homme provoquerait des problèmes, ça, c’était certain.
Il se frotta la barbe, irrité. Il avait besoin de la tailler. Ou plutôt, de la faire tailler. S’il prenait des ciseaux, Faile les lui enlèverait pour les confier à Lamgwin. Il lui semblait toujours impossible que cet immense gaillard au visage couturé de cicatrices et aux énormes poings ait les qualités d’un valet de pied. Par la Lumière ! Un valet de pied. Il commençait à se faire aux étranges coutumes saldaeanes de Faile, mais plus il s’y faisait, plus elle s’arrangeait pour mener les choses à son idée. Bien sûr, les femmes faisaient toutes ça, mais parfois, il se disait qu’il avait échangé une tornade pour une autre. Peut-être qu’il devrait essayer plus souvent de s’imposer en maître. Un homme devait pouvoir se tailler la barbe s’il voulait. Mais il doutait qu’il le ferait. La rabrouer était déjà assez difficile quand c’était elle qui prenait l’initiative des hurlements. D’ailleurs, c’était idiot de penser à ça maintenant.
Il étudia ses compagnons marchant vers leurs chevaux comme il aurait étudié des outils dont il aurait eu besoin pour un travail difficile. Il avait peur que Masema ne fasse de ce voyage un des ouvrages les plus durs qu’il eût jamais entrepris ; et ses outils étaient pleins de défauts.
Seonid et Masuri s’arrêtèrent près de lui, leur capuche rabattue très bas, le visage dans l’ombre. L’odeur d’un frisson imperceptible se mêlait à celle de leur parfum ; de la peur contrôlée. Masema les aurait tuées sur-le-champ s’il avait su. Les gardes le pouvaient toujours, s’ils les prenaient pour des Aes Sedai. Parmi tant de gardes, il y en avait sûrement certains qui l’auraient fait. Masuri avait près d’une main de plus que sa compagne, mais Perrin les dominait toutes les deux. Ignorant Elyas, les sœurs échangèrent un regard sous leur capuche, puis Masuri dit calmement :
— Vous comprenez maintenant pourquoi cet homme doit être tué. Il est… enragé.
La Brune ne mâchait jamais ses paroles. Heureusement, aucun garde n’était assez proche pour l’avoir entendue.
— Vous pourriez choisir un lieu plus discret pour faire cette proposition, dit-il.
Il n’avait pas envie d’entendre ses arguments une fois de plus, surtout pas maintenant. Et il semblait qu’il n’y serait pas obligé.
Edarra et Carelle se profilèrent derrière les Aes Sedai, leurs châles noirs déjà enroulés autour de leurs têtes. Les pans qui leur tombaient sur la poitrine et dans le dos ne les protégeaient guère du froid. C’était plutôt la neige qui troublait par-dessus tout les Sagettes, l’existence même de la neige. Leurs visages hâlés par le soleil auraient pu être taillés dans la pierre.
Les yeux bleus d’Edarra, généralement si calmes qu’ils en paraissaient étranges dans son visage juvénile, étaient aussi durs qu’une pointe d’acier. Et son attitude était inflexible. Comme l’acier.
— Ce n’est pas l’endroit pour discuter, dit doucement Carelle aux Aes Sedai, repoussant sous son châle une mèche d’un roux flamboyant.
Aussi grande que n’importe quel homme, elle était toujours douce. Pour une Sagette. Ce qui signifiait qu’elle ne vous arrachait pas le nez d’un coup de dent sans vous prévenir.
— Mettez-vous en selle, dit-elle.
Les femmes plus petites esquissèrent une révérence devant elle, et se hâtèrent vers leurs montures, comme si elles n’étaient pas des Aes Sedai. Pour les Sagettes, elles n’en étaient pas. Perrin se dit qu’il ne s’habituerait jamais à ça. Même si Masuri et Seonid semblaient s’y être accoutumées.
En soupirant, il sauta en selle tandis que les Sagettes suivaient leurs Aes Sedai apprenties.
L’étalon piaffa un peu après ce long repos, mais Perrin le contrôla d’une main ferme et d’une pression des genoux sur ses flancs. Les Aielles étaient toujours gauches en selle, malgré la pratique de ces dernières semaines, leurs lourdes jupes retroussées au-dessus de leurs chaussettes de laine. Elles étaient d’accord avec les deux sœurs au sujet de Masema, de même que les autres Sagettes restées au camp. Un chaudron bouillonnant à rapporter à Cairhien sans se faire échauder.
Grady et Aram étaient déjà en selle, et il ne parvint pas à isoler leur odeur parmi celles des autres. Mais c’était inutile. Il avait toujours pensé que Grady avait l’air d’un paysan, malgré sa tunique noire et l’Épée d’argent épinglée à son col. Immobile comme une statue équestre, l’Asha’man trapu observait les gardes avec le regard sinistre d’un homme en train de décider où porter le premier coup. Et le deuxième, le troisième, et autant qu’il en faudrait. Sa cape verte de Rétameur claqua au vent quand Aram prit les rênes, la poignée de son épée dépassant son épaule. Perrin sentit son cœur se serrer. Aram avait rencontré en Masema un homme qui avait donné sa vie, son cœur et son âme au Dragon Réincarné. De l’avis d’Aram, le Dragon Réincarné venait tout de suite après Perrin et Faile.
Vous n’avez pas fait une faveur à ce garçon, dit Elyas à Perrin. Vous l’avez aidé à se défaire de ses croyances, et maintenant il ne croit plus qu’en vous et en son épée. Ce n’est suffisant pour personne. Elyas avait connu Aram quand il était encore un Rétameur, avant qu’il ne prenne l’épée.
Un chaudron qui devait contenir du poison, pour certains.
Les gardes qui regardaient Perrin d’un air émerveillé ne bougèrent pas pour lui laisser le passage avant qu’on en donne l’ordre depuis une fenêtre de la maison. Ils s’effacèrent suffisamment pour que les cavaliers puissent partir, à la queue leu leu. Accéder au Prophète sans sa permission n’était pas facile. Partir sans son accord était impossible.
Une fois loin de Masema et de ses gardes, Perrin accéléra l’allure autant que le permettaient les rues encombrées. Il n’y avait pas si longtemps, Abila était une grande ville prospère, avec ses places de marché empierrées et ses hautes maisons aux toits d’ardoise. Désormais, des tas de gravats marquaient les endroits où les maisons et les auberges avaient été détruites. Il ne restait plus une taverne debout à Abila, ni une maison où quelqu’un avait tardé à proclamer la gloire du Dragon Réincarné. La désapprobation de Masema n’était jamais subtile.
Rares étaient dans la foule ceux qui semblaient vivre en ville, pauvres gens en guenilles, filant craintivement en rasant les murs, et aucun enfant. La faim devait sans doute y poser problème. Partout, des groupes d’hommes armés arpentaient les rues, s’embourbant dans la neige fondue où l’on enfonçait jusqu’aux chevilles, renversant les passants trop lents à leur faire place, forçant même les chars à bœufs à les contourner. Il y en avait toujours des centaines en vue. Il devait y en avoir des milliers en ville. L’armée de Masema était constituée d’un ramassis de canailles et compensée par le nombre. Louée soit la Lumière, il avait accepté de n’emmener avec lui qu’une centaine de ces gardes. Il avait fallu discuter une heure pour le convaincre, mais il avait accepté ! Finalement le désir de Masema de connaître bientôt Rand, même s’il ne voulait pas Voyager, l’avait emporté. Peu de ses partisans possédaient un cheval, et plus ils seraient nombreux à pied, plus la durée du trajet serait longue. Au moins, il arriverait au camp de Perrin à la nuit.
Perrin ne vit aucun cavalier dans les rues, mis à part son groupe. Aussi, ils attirèrent les regards méfiants des gardes. Des visiteurs bien vêtus et montés venaient régulièrement voir le Prophète. C’étaient des nobles ou des marchands, espérant qu’une visite en personne leur vaudrait davantage de bénédictions que de châtiments, et qui s’en allaient généralement à pied. Toutefois, leur avance ne fut entravée que par la nécessité de contourner les partisans de Masema. S’ils repartaient à cheval, ce serait par la volonté de Masema. Perrin n’avait donc nul besoin de recommander à tous de rester groupés. Toute la ville semblait sur le qui-vive, en attente, et toute personne censée n’avait pas envie d’être là quand l’attente se terminerait.