Ce fut un soulagement quand Balwer fit sortir d’une rue latérale son hongre au museau en marteau située juste avant le pont de bois permettant de quitter la ville, presque aussi grand que quand ils le franchirent et passèrent les derniers gardes. Le petit homme au visage pincé, aux articulations noueuses, et vêtu d’une tunique modeste et sans allure, savait se débrouiller malgré les apparences. Mais Faile était en train de rassembler une domesticité pour une noble dame, et elle serait plus que mécontente si Perrin laissait quelque malheur arriver à son secrétaire. Son secrétaire et celui de Perrin. Perrin ne savait pas trop si ça lui plaisait d’avoir un secrétaire, mais cet homme avait des compétences qui dépassaient de loin le fait d’avoir une belle écriture. Qu’il démontra dès qu’ils furent sortis de la ville, entourée de basses collines boisées. La plupart des branches étaient dénudées, mais celles qui portaient encore quelques feuilles éclaboussaient de vert le blanc de la neige. Ils avaient la route tout à eux. Cependant, l’eau gelée dans les ornières ralentissait leur avance.
— Pardonnez-moi, mon Seigneur Perrin, murmura Balwer, se penchant pour le regarder par-delà Elyas, mais en vous attendant, j’ai entendu par hasard certaines choses qui pourraient vous intéresser.
Il toussota discrètement dans son gant, puis rattrapa sa cape et la resserra autour de lui.
Elyas et Aram, sans même un signe de Perrin, comprirent qu’ils devaient rester en arrière avec les autres. Tous connaissaient le désir de confidentialité du petit homme sec. Pourquoi prétendait-il que seul Perrin savait qu’il tirait des informations des habitants dans tous les villages qu’ils traversaient, cela dépassait Perrin. Il devait savoir que Perrin n’avait aucun secret pour Faile et Elyas. Quoi qu’il en soit, il avait la capacité de tirer les vers du nez à quiconque.
Chevauchant côte à côte, Balwer pencha la tête pour l’observer.
— J’ai deux informations, mon Seigneur, l’une que je crois importante, et l’autre urgente.
Sa voix était sèche, comme un bruissement de feuilles mortes.
— Urgente à quel point ? demanda Perrin, subodorant la première.
— Très urgente peut-être, mon Seigneur. Le Roi Ailron a attaqué les Seanchans près de la ville de Jeramel, à une centaine de miles à l’ouest d’ici. C’était il y a une dizaine de jours.
Balwer fit une brève moue irritée. Le manque de précision l’irritait.
— Les informations fiables sont rares, mais sans aucun doute, l’armée amadicienne est morte, captive ou dispersée. Je serais très surpris qu’il en reste des groupes atteignant la centaine, et ils ne tarderont pas à se livrer au brigandage. Ailron lui-même a été capturé avec toute sa cour. L’Amadicia n’a plus aucune noblesse, du moins aucun noble qui compte.
Mentalement, Perrin concéda qu’il avait perdu son pari. En général, Balwer commençait toujours par des nouvelles des Blancs Manteaux.
— C’est dommage pour l’Amadicia, je suppose. Pour les prisonniers en tout cas.
D’après Balwer, les Seanchans n’étaient pas tendres avec leurs opposants capturés les armes à la main. Ainsi l’Amadicia n’avait plus d’armée, et plus de nobles pour en lever ou en commander une autre. Rien pour empêcher les Seanchans d’avancer aussi vite qu’ils le désiraient, et pourtant ils semblaient avancer très vite, même quand on rencontrait de la résistance. Il ferait bien de partir vers l’est dès que Masema arriverait au camp, puis d’avancer aussi vite qu’ils pourraient pendant aussi longtemps que les hommes et les chevaux soutiendraient l’allure.
Balwer hocha la tête avec un petit sourire d’approbation. Il était content quand Perrin appréciait la valeur de ses informations.
— L’autre nouvelle maintenant, mon Seigneur, poursuivit-il. Les Blancs Manteaux ont pris part à la bataille, mais apparemment, Valda est parvenu à leur faire quitter le terrain. Il a la chance du Ténébreux. Personne ne semble savoir où ils sont allés. Ou plutôt, chacun est d’un avis différent. S’il m’est permis de donner mon avis, je dirais qu’ils sont partis vers l’est.
Pour s’éloigner des Seanchans. Et se rapprocher d’Abila, bien sûr.
Loin au-dessus de leurs têtes, un faucon s’éleva dans le ciel sans nuage, en direction du nord. Il atteindrait le camp bien avant eux. Perrin se rappelait le temps où il se sentait aussi libre de ses mouvements que ce faucon. Il y avait très longtemps de cela.
— Je soupçonne les Blancs Manteaux de s’occuper davantage d’éviter les Seanchans que de nous poursuivre. C’était ça, la seconde nouvelle ?
— Non, mon Seigneur, seulement un détail intéressant.
Balwer semblait haïr les Enfants de la Lumière, et plus particulièrement Valda – pour une raison de maltraitance dans son passé, soupçonnait Perrin – mais comme tout ce qui le concernait, c’était une haine sèche, froide. Sans passion.
— La seconde nouvelle, c’est que les Seanchans ont livré une seconde bataille, celle-là dans le sud de l’Altara. Peut-être contre des Aes Sedai, quoique certains aient parlé d’hommes qui canalisaient.
Se retournant à moitié sur sa selle, il regarda derrière eux Neald et Grady dans leur tunique noire. Grady conversait avec Elyas, et Neald avec Aram, mais les deux Asha’man scrutaient aussi intensément la forêt que les Liges à l’arrière-garde. Les Aes Sedai et les Sagettes parlaient à voix basse, elles aussi.
— Quels que soient ceux qu’ils ont combattu, mon Seigneur, il est clair que les Seanchans ont perdu et qu’ils ont été repoussés en désordre jusqu’à Ebou Dar.
— Bonne nouvelle, dit Perrin.
De nouveau, les images des Sources de Dumai fulgurèrent dans sa tête, plus vivaces que jamais. Un instant, il se retrouva dos à dos avec Loial, se battant avec l’énergie du désespoir, sûr que son prochain souffle serait le dernier. Pour la première fois ce jour-là, il frissonna. Au moins, Rand était au courant pour les Seanchans. Il n’avait donc pas à se soucier de le prévenir.
Il s’aperçut que Balwer l’observait comme un oiseau examine un étrange insecte. Il l’avait vu frissonner. Le petit homme aimait être au courant de tout, mais il subsistait des secrets que personne ne connaîtrait jamais.
Perrin reporta son regard sur le faucon, à peine visible maintenant, même pour lui. Cela le fit penser à Faile, son farouche faucon d’épouse. Son magnifique faucon d’épouse. Il écarta de son esprit les Seanchans, les Blancs Manteaux, la bataille et même Masema. Du moins pour le moment.
— Accélérons un peu l’allure, cria-t-il aux autres.
Le faucon verrait peut-être Faile avant lui, mais contrairement à l’oiseau, il verrait l’amour de son cœur. Et aujourd’hui, il ne crierait pas, quoi qu’elle ait fait.
2
Prisonnière
Le faucon disparut bientôt de sa vue, et la route resta tout à eux, libre de tous les autres voyageurs. Malgré le rythme imposé par Perrin, les ornières gelées susceptibles de casser la jambe d’un cheval et le cou d’un cavalier ralentissaient l’avance. Le vent charriait des cristaux de glace et la promesse de neige pour le lendemain. Au milieu de l’après-midi, il s’engagea parmi les arbres dans des congères où, par endroits, les chevaux s’enfonçaient jusqu’aux genoux, et un mile plus loin, il retrouva le camp où il avait laissé les hommes des Deux Rivières, les Aiels, les Mayeners et les Ghealdanins. Et Faile. Et tout avait changé.
Comme toujours, il y avait quatre camps séparés dispersés dans les arbres. Mais les feux de camp des Mayeners étaient éteints autour des tentes rayées de Berelain, au milieu des marmites renversées et des ustensiles jonchant la neige, et les mêmes indices de précipitation parsemaient le sol piétiné où se trouvaient les soldats d’Alliandre quand il était parti le matin. Les seuls signes de vie, c’étaient les palefreniers, maréchaux-ferrants et cochers, emmitouflés dans des lainages et regroupés autour des piquets des chevaux et des charrettes de ravitaillement. Ils fixaient tous quelque chose qui attira son regard et le retint.