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Ses pensées téméraires étaient bien plus qu’inutiles. Stupides. Elle savait qu’elle devait lutter contre le froid. En un sens, elle commença à réaliser qu’être portée était pire que courir. En marchant, elle avait au moins dû lutter pour rester debout et éveillée, mais avec le soir venant et l’obscurité croissante, le balancement imprimé par la course de Rolan avait sur elle un effet soporifique. Non. C’était le froid qui lui engourdissait l’esprit. Ralentissait sa circulation. Elle devait se secouer, ou elle mourrait.

Régulièrement, elle remuait ses mains et ses bras liés, raidissait les jambes et les relâchait, s’efforçant de faire circuler son sang. Elle pensa à Perrin, cherchant ce qu’il pourrait faire au sujet de Masema, et comment convaincre le Prophète s’il refusait. Elle repassa les arguments qu’elle présenterait, quand il apprendrait qu’elle s’était servie des Cha Faile comme espions, se préparant à affronter sa colère et à la détourner. C’était un art que de détourner la colère d’un mari et de l’orienter dans la direction qu’on voulait, et elle l’avait appris d’une virtuose, sa mère. Ce serait une dispute magnifique. Suivie d’une magnifique réconciliation. D’y penser, elle en oublia de raidir et détendre ses muscles, et elle essaya de se concentrer sur la dispute, sur son plan. Mais le froid embrumait son esprit.

Elle commença à en perdre le fil, obligée de secouer la tête et de repartir du début. Les grognements de Rolan lui intimant l’immobilité l’aidèrent ; sa voix la tenait éveillée. Même les claques sur les fesses qui accompagnaient ses objurgations y contribuaient, chacune la secouant et la réveillant. Au bout d’un moment, elle se mit à remuer davantage, puis à se débattre presque au point de tomber, courtisant la fessée. N’importe quoi pour rester éveillée. Elle n’aurait su dire combien de temps passa, mais ses contorsions faiblirent au point que Rolan cessa de maugréer et de lui claquer les fesses. Par la Lumière, elle voulait qu’il continue à jouer du tambour sur son postérieur !

Pourquoi au nom de la Lumière, souhaiter une chose pareille ? pensa-t-elle vaguement, et un tout petit coin de son esprit réalisa que la bataille était perdue. La nuit semblait plus noire qu’elle n’aurait dû l’être. Elle ne distinguait même pas le reflet du clair de lune sur la neige. Et elle se sentait glisser, glisser de plus en plus vite, dans un noir plus profond. Gémissant mentalement, elle sombra dans l’hébétude.

Elle rêvait. Elle était assise sur les genoux de Perrin qui l’étreignait si fort qu’elle pouvait à peine bouger, devant un feu qui ronflait dans une grande cheminée de pierre. Sa barbe bouclée lui chatouillait la joue tandis qu’il lui mordillait l’oreille, presque douloureusement. Soudain, un vent de tempête hurlait dans la pièce, éteignant le feu comme une chandelle. Et Perrin se transforma en fumée emportée par le vent. Restée seule dans la sinistre obscurité, elle lutta contre le vent, qui la renversa pieds par-dessus tête au point que, prise de vertige, elle ne distinguait plus le haut du bas. Seule et tombant sans fin dans l’obscurité glacée, sachant qu’elle ne le retrouverait jamais.

Elle courait sur une terre gelée, titubant de congère en congère, se relevant et se remettant à courir, paniquée, avalant à grandes goulées un air si froid qu’il lui blessait la gorge comme des couteaux de glace. Des stalactites étincelaient autour d’elle sur les branches, et un vent glacial gémissait dans la forêt dénudée. Perrin était furieux, et elle devait le fuir. Elle ne parvenait pas à se rappeler exactement leur dispute, sauf qu’elle avait poussé son « loup magnifique » un peu trop loin dans la colère, au point de lui lancer des choses à la tête. Mais Perrin ne lançait jamais rien à la tête des gens. Il allait la coucher sur ses genoux pour lui donner la fessée, comme il l’avait fait une fois, voilà bien longtemps. Mais pourquoi fuyait-elle, d’ailleurs ? Il y aurait toujours la réconciliation. Et elle lui ferait payer son humiliation, naturellement. D’ailleurs, elle l’avait fait un peu saigner une fois ou deux, avec un bol ou un pichet, sans l’avoir vraiment voulu, et elle savait qu’il ne lui ferait jamais vraiment du mal. Mais elle savait aussi qu’elle devait courir, rester en mouvement.

S’il me rattrape, pensa-t-elle avec ironie, au moins une partie de mon corps sera réchauffée. Ce qui la fit rire, jusqu’au moment où la blancheur morte qui l’entourait se mit à tournoyer autour d’elle, et elle sut que bientôt, elle serait morte elle aussi.

Le monstrueux feu de joie la dominait, immense tas de grosses bûches aux flammes rugissantes. Elle était nue. Et elle avait froid, si froid. Elle avait beau s’approcher du feu, ses os restaient glacés, sa chair prête à se désintégrer au moindre contact. Elle avança plus près. La chaleur du brasier augmenta et la fit reculer, mais le froid glacial restait piégé en elle. Plus près. Ô Lumière, c’était chaud, trop chaud ! Et toujours ce froid intérieur. Plus près. Elle se mit à hurler à la douleur cuisante, mais elle était toujours glacée à l’intérieur. Plus près. Plus près. Elle allait mourir. Elle hurla, mais il n’y avait que le silence, et le froid.

Il faisait jour. Des nuages de plomb emplissaient le ciel. La neige tombait sans discontinuer, les flocons duveteux tournoyant dans le vent à travers les arbres. Un vent modéré la léchait de ses langues de glace. La neige s’accumulait sur les branches jusqu’à ce qu’elle s’effondre sous son propre poids, jetant de lourdes averses de neige sur le sol. La faim lui rongeait le ventre de ses dents émoussées. Un homme très grand et osseux, le visage caché par sa cagoule de laine blanche, lui introduisit de force quelque chose entre les dents, le bord d’une grosse chope en terre cuite. Ses yeux étaient d’un vert étonnant, comme des émeraudes, et entourés de cicatrices boursouflées. Il était à genoux auprès d’elle sur une grande couverture de laine brune, et une autre couverture à rayures grises la recouvrait. Le goût du thé chaud sucré au miel explosa sur sa langue, et elle saisit faiblement à deux mains ses poignets osseux au cas où il aurait voulu lui enlever la chope. Ses dents claquaient contre la terre cuite, mais elle avala avidement le brûlant liquide sirupeux.

— Pas trop vite ; il ne faut pas en renverser une goutte, lui dit docilement l’homme aux yeux verts.

La docilité paraissait bizarre chez cet homme au visage féroce et à la voix rauque.

— Ils ont offensé votre honneur. Mais comme vous êtes des Terres Humides, cela vous est peut-être indifférent.

Lentement, elle réalisa qu’elle ne rêvait plus. Les pensées lui revinrent en un mince filet d’ombres qui s’évaporaient si elle s’efforçait de les retenir. La brute en robe blanche était un gai’shain. La laisse et ses liens avaient disparu. Il dégagea ses poignets mais seulement pour incliner sur sa chope une outre d’où coula un liquide noir. De la vapeur s’éleva de la chope. L’arôme de thé.

Tremblant si fort qu’elle faillit tomber, elle resserra autour d’elle la grosse couverture à rayures. Une douleur cuisante s’épanouissait dans ses pieds. L’eût-elle tenté, elle n’aurait pas pu rester debout. Non qu’elle en eût envie. La couverture couvrait tout son corps sauf ses pieds quand elle était accroupie ; levée, ses jambes auraient été découvertes, et peut-être d’autres parties de son corps. Avant la décence, elle recherchait surtout la chaleur. Les dents de la faim s’aiguisèrent, et elle ne parvenait pas à s’arrêter de trembler. Intérieurement, elle était gelée, la chaleur du thé n’étant plus qu’un souvenir. Elle chercha des yeux ses compagnes.

Elles étaient toutes là. Sur la même ligne qu’elle, Alliandre, Maighdin et les autres, agenouillées et frissonnantes sous des couvertures saupoudrées de neige. Devant chacune, un gai’shain se tenait à genoux avec une outre, une chope ou un gobelet dans les mains. Même Bain et Chiad assoiffées buvaient avidement.