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Quelqu’un avait lavé le visage de Bain. Cette fois-ci, elles étaient aussi abattues que les autres. D’Alliandre à Lacile, elles avaient toutes l’air – comment Perrin disait-il, déjà ? – d’avoir été traînées dans un trou à la renverse. Mais elles étaient toutes vivantes ; c’était là l’important. Seules les vivantes pouvaient s’évader.

Rolan et les autres algai’d’siswai chargés des prisonnières s’étaient regroupés au bout de la rangée. Cinq hommes et trois femmes, recouverts d’un voile noir tombant sur la poitrine, surveillaient les prisonnières et les gai’shains, impassibles. Un moment, elle les considéra en fronçant les sourcils, cherchant à saisir une idée qui lui échappait. Oui, bien sûr. Où étaient les autres ? L’évasion serait plus facile si les autres étaient partis pour une quelconque raison. Il y avait autre chose, une autre question brumeuse qu’elle ne parvenait pas à formuler.

Soudain, ce qu’il y avait derrière les huit Aiels lui sauta aux yeux, question et réponse déferlant en même temps. D’où étaient venus les gai’shains ? À environ cent pas, dissimulés par les arbres clairsemés et l’averse de neige, un flot ininterrompu de gens et de bêtes de bât, de chariots et de charrettes s’avançait. Des Aiels en mouvement. Au lieu de cent cinquante Shaidos, elle devrait affronter le clan au grand complet. Cela paraissait impossible qu’une telle masse puisse passer inaperçue à un jour ou deux d’Abila, même avec l’anarchie régnant dans le pays. Elle en avait pourtant la preuve sous les yeux. Intérieurement, elle en fut accablée. Peut-être que l’évasion n’en serait pas plus difficile, mais elle n’y croyait pas.

— Comment m’ont-elles offensée ? demanda-t-elle d’une voix tremblante, puis elle referma vivement la bouche pour ne pas claquer des dents.

Elle la rouvrit quand le gai’shain lui remit la chope entre les lèvres. Elle aspira goulûment la première gorgée, s’étrangla, et se força à avaler plus lentement. Le miel, si abondant qu’il aurait été écœurant en toute autre circonstance, apaisa un peu sa faim.

— Vous autres des Terres Humides, vous ne connaissez rien à rien, lui dit dédaigneusement l’homme aux cicatrices.

— Les gai’shains restent nus jusqu’à ce qu’on puisse leur donner des robes conformes à leur état. Mais ils craignaient que vous ne geliez à mort, et tout ce qu’ils avaient pour vous envelopper, c’étaient leurs tuniques. On vous a traitées de faiblardes, on vous a déshonorées, si toutefois celles des Terres Humides savent ce que c’est que le déshonneur. Rolan et la plupart des autres sont des Mera’dins, mais Efalin aurait dû être au courant. Efalin n’aurait pas dû permettre ça.

Déshonorées ? Furieuses, aurait été le mot juste. Répugnant à détourner la tête de sa précieuse chope, elle roula les yeux vers le géant qui l’avait portée comme un sac de grain et fessée impitoyablement. Elle crut se rappeler vaguement qu’elle avait souhaité ces claques sur les fesses, mais c’était impossible. Bien sûr que c’était impossible ! Rolan n’avait pas l’apparence d’un homme qui avait trotté tout un jour et toute une nuit en portant quelqu’un. La buée blanche de son haleine était régulière. Mera’din ? Elle crut se rappeler que ça voulait dire Sans Frères dans l’Ancienne Langue, ce qui ne lui apprit rien, mais il y avait eu une nuance de mépris dans la voix du gai’shain en prononçant ce nom. Il faudrait qu’elle se renseigne auprès de Chiad et Bain, en espérant que les Aiels n’en parlaient pas à ceux des Terres Humides, ni même aux amis intimes. N’importe quelle bribe d’information pouvait aider à l’évasion.

Ainsi, ils avaient couvert leurs prisonnières pour les protéger du froid ? Alors, personne n’aurait risqué de geler à part Rolan et les autres. Quand même, elle lui devait peut-être une petite faveur. Très petite, à tout prendre. Elle pourrait se contenter de lui couper les oreilles. Si elle en avait jamais l’occasion, entourée qu’elle était de milliers de Shaidos. Des milliers ? Les Shaidos se comptaient par centaines de milliers, et des dizaines de milliers d’entre eux étaient des algai’d’siswai. Furieuse contre elle-même, elle lutta contre le désespoir. Elle s’évaderait ; elles s’évaderaient toutes, et elle emporterait les oreilles de Rolan avec elle !

— Je veillerai à lui rendre la monnaie de sa pièce, marmonna-t-elle quand le gai’shain lui prit sa chope pour la remplir une fois de plus.

Il étrécit les yeux, l’air soupçonneux, et elle ajouta vivement :

— Comme vous l’avez dit, je suis des Terres Humides. Comme la plupart d’entre nous. Nous ne suivons pas le ji’e’toh. Selon vos coutumes, nous ne devrions pas devenir gai’shains, n’est-ce pas ?

Le visage balafré de l’homme demeura impassible, sans même un battement de cils. Une vague pensée lui disait que c’était trop tôt, qu’elle ne connaissait pas encore le terrain, mais une pensée engourdie par le froid ne suffit pas à retenir sa langue.

— Et si les Shaidos décident de violer d’autres coutumes ? Ils peuvent décider de ne pas vous libérer quand vous aurez terminé votre temps.

— Les Shaidos violent des tas de coutumes, lui dit-il placidement, mais pas moi. Je n’ai plus que six mois à porter le blanc. Jusque-là, je servirai comme l’exige la coutume. Si vous pouvez tant parler, c’est peut-être que vous avez bu assez de thé ?

Faile lui arracha gauchement sa chope. Il haussa les sourcils, et elle rajusta sa couverture aussi vite qu’elle le put, sentant ses joues s’empourprer.

Lui, il savait certainement qu’il regardait une femme. Par la Lumière, elle était subtile comme un éléphant dans un magasin de poterie ! Elle devait réfléchir, se concentrer ! Son cerveau était sa seule arme. Buvant avidement le thé au miel, elle s’obligea à réfléchir au moyen de transformer en avantage la présence de milliers de Shaidos. Mais aucune idée ne lui vint. Absolument aucune.

4

Offres

— Qu’est-ce que nous avons là ? dit une dure voix féminine.

Faile leva les yeux et la fixa, oubliant son thé chaud pour le moment.

Deux Aielles, encadrant une gai’shaine beaucoup plus petite, sortirent de la neige tourbillonnante, enfonçant jusqu’à mi-mollet dans la poudreuse blanche, avançant malgré tout à grandes enjambées. Du moins, les plus grandes ; la gai’shaine titubait et trébuchait en s’efforçant de rester à leur niveau, et l’une des deux autres, la main sur son épaule, s’assurait qu’elle ne restait pas en arrière. Les trois ensemble ne passaient pas inaperçues. La femme en blanc baissait modestement les yeux autant qu’elle pouvait, les mains croisées dans ses larges manches, comme le devaient les gai’shaines, mais sa robe avait, bizarrement, le lustre d’une soie épaisse. Les bijoux étaient interdits aux gai’shaines, pourtant, une large ceinture travaillée, en or et aventurine, enserrait sa taille, et un collier assorti, qui lui couvrait presque le cou, était juste visible à l’intérieur de sa coule. À part les reines, peu de gens pouvaient s’en offrir de semblables. Mais pour étrange que fût la gai’shaine, ce furent les deux autres qui retinrent l’attention de Faile. Quelque chose lui disait qu’elles étaient des Sagettes. Elles respiraient trop l’autorité pour qu’il en fût autrement ; c’étaient des femmes habituées à donner des ordres et à être obéies. Mais, outre cela, leur physique à lui seul attirait le regard. La femme qui poussait la gai’shaine, à la tête d’aigle aux yeux bleus et au châle noir enroulé sur la tête, était aussi grande que la plupart des Aielles, et l’autre faisait une demi-main de plus que Perrin ! Pourtant, elle n’était pas corpulente. Des cheveux blond sable cascadaient jusqu’à sa taille, retenus en arrière par un mouchoir plié, et le châle drapé sur ses épaules était ouvert, découvrant une poitrine incroyablement volumineuse qui débordait à moitié de son corsage clair. Elle aurait dû geler à découvrir tant de chair par ce temps ! Tous ses lourds colliers d’or et d’ivoire devaient lui faire l’effet de cercles de glace !