Выбрать главу

Certains des nouveaux venus portaient des paniers de pain, de fromage, de bœuf séché, et les gai’shains déjà présents avec leurs outres de thé fournirent la boisson pour arroser le tout. Faile ne fut pas la seule à se goinfrer avec une hâte inconvenante tout en s’habillant avec gaucherie. La coule blanche et les deux épaisses sous-robes lui parurent merveilleusement chaudes, simplement parce qu’elles la protégeaient du vent, de même que les gros bas de laine et les bottes souples qui se laçaient jusqu’aux genoux – même le cuir avait été décoloré jusqu’au blanc ! – mais tout cela ne lui remplissait pas l’estomac. La viande était coriace comme de la semelle, le fromage dur comme de la pierre et le pain guère plus tendre, mais elle eut l’impression d’un festin ! Chaque bouchée lui mettait l’eau à la bouche.

Mastiquant un bout de fromage, elle noua les lacets de ses bottes et se leva, lissant ses robes. Comme elle tendait la main vers un autre morceau de pain, l’une des femmes couvertes d’or, dodue, le visage commun et les yeux fatigués, sortit une ceinture de chaînes d’un sac en tissu suspendu à son épaule. Déglutissant à la hâte, Faile recula.

— J’aimerais mieux ne pas porter ça, merci.

Elle eut l’impression angoissante que ces ornements avaient plus d’importance qu’elle ne l’avait pensé.

— Ce que vous aimez n’a aucune importance, répliqua la dodue d’un ton las, d’une voix distinguée et avec l’accent d’Amadicia. Vous servez maintenant Dame Sevanna. Vous porterez ce qu’on vous donne et vous ferez ce qu’on vous dit, ou vous serez punie jusqu’à ce que vous reconnaissiez vos erreurs.

À quelques pas de là, Maighdin repoussait la Domanie, qui tentait de lui attacher un collier autour du cou. Alliandre reculait devant l’homme aux chaînes d’or, les mains levées, l’air maladif. Il tendait vers elle une large ceinture. Heureusement, elles regardaient Faile toutes les deux. Peut-être que la flagellation dans la forêt avait eu du bon.

Exhalant bruyamment, Faile hocha la tête à leur adresse, puis laissa la gai’shaine dodue attacher la ceinture à sa taille. Suivant son exemple, les deux autres baissèrent les bras. Cela sembla un coup du sort de trop pour Alliandre qui, les yeux perdus dans le vague, se laissa accoutrer d’une ceinture et d’un collier. Maighdin fit de son mieux pour foudroyer la mince Domanie. Faile s’efforça de lui sourire d’un air encourageant. Le déclic du fermoir se refermant sur son cou lui fit l’effet d’une porte de prison qu’on verrouille. Ceinture et collier pouvaient être ôtés aussi facilement qu’on les leur avait mis, mais des gai’shaines servant « Dame Sevanna » seraient sûrement surveillées de près. Les catastrophes se succédaient. À partir de maintenant, la situation ne pouvait que s’améliorer. Il le fallait.

Bientôt, Faile se retrouva en train de patauger dans la neige sur des jambes chancelantes avec une Alliandre trébuchante et hagarde et une Maighdin lugubre, entourées de gai’shains menant des bêtes de somme, portant sur le dos de grands paniers couverts, tirant des carrioles équipées de patins de traîneaux. Les charrettes et les chariots étaient aussi équipés de patins ou de larges semelles, leurs roues attachées au chargement couvert de neige. La neige n’était peut-être pas familière aux Shaidos, mais ils avaient appris à voyager dans des régions enneigées. Faile et les deux autres ne portaient aucun fardeau, mais l’Amadicienne dodue les informa qu’à partir du lendemain elles devraient porter comme tout le monde. Quel que fût le nombre des Shaidos de la colonne, on aurait dit une grande cité en marche, sinon toute une nation. Les enfants jusqu’à douze ou treize ans voyageaient dans les charrettes et les chariots, mais tous les autres marchaient. Les hommes portaient le cadin’sor, mais la plupart des femmes étaient en jupe, corsage et châle comme les Sagettes, et la plupart des hommes n’avaient qu’une seule lance ou pas d’armes du tout et avaient l’air plus doux que les autres. C’est-à-dire qu’ils avaient l’air durs comme la pierre, et non comme le granit.

Le temps que l’Amadicienne s’en aille, sans donner son nom, Faile réalisa qu’elle avait perdu de vue Bain et les autres quelque part dans la neige qui tombait toujours. Personne ne l’obligea à rester à sa place dans la colonne, alors elle l’arpenta lourdement d’avant en arrière, accompagnée d’Alliandre et de Maighdin. Il lui était difficile de marcher les mains croisées sous ses manches, surtout en pataugeant dans la neige, mais elle les gardait au chaud. Le vent rabattait leurs capuches sur leurs visages. Malgré les ceintures d’or qui les identifiaient, ni les gai’shains ni les Shaidos ne leur prêtaient la moindre attention. Bien qu’ayant arpenté la colonne dans les deux sens une douzaine de fois, ses recherches furent vaines. Il y avait partout des gens en robes blanches, et n’importe laquelle de ces capuches pouvait dissimuler les visages de ses autres compagnes.

— Il faudra les retrouver ce soir, dit finalement Maighdin.

Elle parvenait à marcher maladroitement à grandes enjambées dans la neige profonde. Ses yeux bleus lançaient des éclairs dans la caverne sombre de sa capuche, et elle crispait une main sur son large collier d’or, comme pour l’arracher.

— Pour le moment, nous faisons dix pas quand les autres n’en font qu’un. Vingt même. Ce soir, ça ne nous avancera à rien d’arriver au camp trop épuisées pour bouger.

De l’autre côté de Faile, Alliandre sortit suffisamment de son hébétude pour hausser un sourcil au ton plein d’autorité de Maighdin. Faile se contenta de la regarder, mais cela suffit à faire rougir et balbutier Maighdin. Qu’est-ce qui lui avait pris ? Enfin, ce n’était peut-être pas l’attitude qu’elle attendait d’une servante, mais elle ne pouvait pas lui reprocher son courage qui en faisait une compagne d’évasion toute désignée. Dommage qu’elle ne pût pas canaliser davantage. Au début, Faile avait fondé de grands espoirs sur elle, jusqu’au moment où elle avait appris que le don de Maighdin était faible au point d’être inutilisable.

— Ce doit être ce soir, Maighdin, acquiesça-t-elle.

Ou autant de soirs qu’il faudrait. Mais elle ne le dit pas. Elle embrassa vivement du regard les personnes les plus proches d’elles, pour s’assurer qu’aucune n’était assez près pour les entendre. Les Shaidos, en cadin’sor ou non, avançaient sous la neige d’un pas résolu, tendus vers un but invisible. Les gai’shains – les autres gai’shains – avançaient dans un but différent. Obéir ou être châtiés.

— À la façon dont ils nous ignorent, poursuivit-elle, il devrait être possible de simplement tomber sur le bord de la route, en veillant à ne pas le faire sous les yeux d’un Shaido. Si l’une de vous en trouve l’occasion, saisissez-la. Ces robes blanches vous aideront à vous dissimuler dans la neige, et quand vous trouverez un village, l’or qu’ils nous ont si gracieusement donné vous permettra de rejoindre mon mari. Il nous suivra.

Pas trop vite, espérait-elle. Pas de trop près, au moins. Les Shaidos constituaient une armée. Une petite armée, peut-être, comparée à d’autres, mais plus grande que celle de Perrin.

Le visage d’Alliandre se durcit, déterminé.

— Je ne partirai pas sans vous, dit-elle doucement, mais d’une voix ferme.

— Je ne ferai pas fi de mon serment d’allégeance, Dame Faile. Je m’évaderai avec vous, ou pas du tout.

— Elle parle pour nous deux, dit Maighdin. Je ne suis peut-être qu’une simple servante, poursuivit-elle, chargeant le mot de dédain, mais je ne laisserai personne derrière moi aux mains de ces… de ces bandits !