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Son regard se durcit, et soudain, elle eut vraiment l’air d’un léopard. D’un léopard affamé.

— Pas si vous faites toutes ce que je vous dis. Je vous aiderai même à vous évader.

— Que voulez-vous de nous ? répéta Faile avec plus d’insistance.

Par la Lumière, elle avait été furieuse qu’Alliandre ait attiré l’attention sur elles en se nommant, et voilà qu’elle venait d’en faire autant. Ou pire. Et je croyais me dissimuler en cachant le nom de mon père, pensa-t-elle amèrement.

— Rien de trop éprouvant, répondit Galina. Vous avez remarqué Therava, bien sûr ? Tout le monde remarque Therava. Elle garde quelque chose dans sa tente, une baguette blanche et lisse d’environ un pied de long. Apportez-la-moi, et je vous emmènerai avec moi quand je m’évaderai.

— Un petit rien sans conséquence, semble-t-il, dit Alliandre, d’un ton sceptique. Mais dans ce cas, pourquoi n’allez-vous pas la prendre vous-même ?

— Parce que je dispose de vous pour le faire !

Réalisant qu’elle avait crié, Galina se recroquevilla sur elle-même, et sa capuche se balança de droite et de gauche dans ses efforts pour repérer d’éventuelles oreilles indiscrètes dans la foule voilée de neige. Personne ne jetait seulement un coup d’œil dans leur direction, mais elle murmura d’un ton agressif :

— Si vous ne le faites pas, je vous laisserai là jusqu’à ce que vous soyez grises et ridées. Et Sevanna entendra parler de Perrin Aybara.

— Cela peut prendre du temps, dit Faile, au désespoir. Nous ne serons pas libres de nous glisser dans la tente de Therava quand nous le voudrons.

Par la Lumière, la dernière chose dont elle avait envie c’était bien d’approcher de la tente de Therava. Mais Galina avait dit qu’elle les aiderait. Elle était peut-être ignoble, mais les Aes Sedai ne pouvaient pas mentir.

— Vous avez tout le temps qu’il faudra, répondit Galina. Jusqu’à la fin de vos jours, Dame t’Aybara, si vous n’êtes pas prudentes. Honorez vos engagements.

Elle gratifia Faile d’un dernier regard glacé, puis se retourna pour marcher sous la neige, tenant ses bras comme pour dissimuler sous ses larges manches sa ceinture ornée de gemmes.

Faile avança péniblement en silence. Ses compagnes n’avaient rien à dire non plus. Alliandre paraissait plongée dans ses pensées, les mains dans ses manches, regardant droit devant elle comme si elle voyait quelque chose à travers le blizzard. Maighdin avait la main crispée sur son collier. Elles étaient prises, non pas dans un piège, mais dans trois pièges mortels. Les secours semblaient soudain très séduisants. D’une façon ou d’une autre, Faile avait l’intention de trouver le moyen de s’en sortir. Lâchant son collier, elle avança d’un pas en pataugeant dans la neige, en pleine réflexion.

5

Drapeaux

Il courait dans la plaine enneigée, nez au vent, flairant sa précieuse odeur. La neige ne fondait plus sur sa fourrure glacée, mais le froid ne l’arrêtait pas. Les coussinets de ses pattes étaient gourds. Mais il cavalait si vite que le paysage se brouillait devant ses yeux. Il fallait la trouver.

Soudain, un grand loup grisonnant, aux oreilles déchirées et couturé des cicatrices, descendit du ciel et se posa près de lui, pour courir vers le soleil. Il n’était pas aussi grand que lui. Ses dents auraient déchiré les gorges de ceux qui l’avaient enlevé. Elles auraient broyé leurs os !

Ta femelle n’est pas là, lui transmit mentalement Sauteur, mais ta présence ici est trop forte, tu es sorti de ton corps trop longtemps. Tu dois y rentrer, Jeune Taureau, ou tu mourras.

Je dois la trouver. Même ses pensées semblaient haleter. Il ne se sentait plus Perrin Aybara. Il était Jeune Taureau. Autrefois, il avait trouvé le faucon ici même. Il fallait la trouver. Face à cet impératif la mort n’était rien.

Un éclair gris fulgura, et l’autre loup bondit, cognant contre son flanc. Bien que Jeune Taureau fut plus gros, et comme il était fatigué, il tomba lourdement dans la neige. Se relevant péniblement, il gronda et se jeta à la gorge de Sauteur. Rien n’avait plus d’importance que le faucon.

Le loup balafré fit un vol plané, et Jeune Taureau s’étala de tout son long. Sauteur retomba dans la neige derrière lui.

Écoute, louveteau ! déclara mentalement Sauteur avec véhémence. Tu es fou d’angoisse ! Elle n’est pas là, et tu mourras si tu restes plus longtemps. Cherche-la dans le monde réel. C’est là que tu la trouveras. Retourne dans ton corps, et trouve-la !

Les yeux de Perrin s’ouvrirent brusquement. Il était épuisé, et il avait l’estomac vide, mais la faim n’était rien comparé au vide de son cœur. Il était en dehors de lui-même, comme s’il était le témoin des souffrances de Perrin Aybara. Au-dessus de sa tête, le toit rayé bleu et or de la tente ondulait au vent. La pénombre régnait à l’intérieur, mais le soleil passant à travers la toile y projetait une douce clarté. Et les expériences de la veille n’étaient pas plus un cauchemar que ne l’avait été Sauteur. Par la Lumière, il avait tenté de tuer Sauteur. Dans le rêve des loups, la mort était… définitive. Il faisait chaud, mais il frissonna. Il était couché sur un matelas en plume, dans un grand lit à colonnes sculpté et doré. Par-dessus l’odeur du charbon de bois brûlant dans les braseros, il sentit le parfum musqué et la femme qui le portait. Il n’y avait personne d’autre.

Sans lever la tête de l’oreiller, il dit :

— L’ont-ils trouvée maintenant, Berelain ?

Sa tête était trop lourde pour qu’il puisse la soulever.

Elle remua et la chaise de camp craqua légèrement sous son poids. Il était souvent venu sous cette tente avec Faile, pour discuter de leurs plans. Elle était assez vaste pour abriter une famille, et l’ameublement luxueux de Berelain n’aurait pas été déplacé dans un palais. Bien qu’il soit démontable pour être chargé dans une charrette, le mobilier était tout en sculptures et en dorures. Mais à cause des chevilles, l’assemblage était parfois branlant.

Sous l’odeur du parfum, il perçut celle de la surprise qu’il connût sa présence, mais elle parla calmement.

— Non. Vos éclaireurs ne sont pas encore revenus, et les miens… À la tombée de la nuit, ne les voyant pas revenir, j’ai envoyé toute une compagnie à leur recherche. Ils ont trouvé tous mes hommes morts dans une embuscade, tués avant d’avoir parcouru cinq ou six miles. J’ai ordonné au Seigneur Gallenne d’établir une garde rigoureuse autour des camps. Arganda possède une puissante garde montée, lui aussi, mais il a envoyé des patrouilles. Contre mon avis. Cet homme est un imbécile. Il croit que personne n’est capable de retrouver Alliandre à part lui. Ça ne m’étonnerait pas qu’il pense que les autres recherches ne sont pas sérieuses.

Les mains de Perrin se crispèrent sur ses couvertures de laine. Gaul ne serait pas pris par surprise, ni Jondyn, même par des Aiels. Ils étaient toujours en chasse, et cela signifiait que Faile était vivante. Ils seraient revenus depuis longtemps s’ils avaient trouvé son cadavre. Il devait le croire. Il souleva légèrement une de ses couvertures bleues. Au-dessous, il était nu.

— Pourquoi ces couvertures ?

La voix de Berelain ne changea pas, mais la circonspection frémit dans son odeur.

— Vous et votre homme d’armes, vous seriez morts de froid si je n’étais pas sortie vous chercher quand Nurelle est rentré avec des nouvelles de mes éclaireurs. Personne d’autre n’avait le courage de vous déranger ; apparemment, vous grondiez comme un loup si quiconque approchait. Quand je vous ai trouvé, vous étiez tellement engourdi que vous n’entendiez rien quand on vous parlait, et votre compagnon était sur le point de s’affaler à plat ventre. Votre Lini l’a gardé près d’elle – tout ce qu’il lui fallait, c’était des couvertures et une bonne soupe chaude – mais je vous ai fait transporter ici. Vous auriez pu perdre au moins quelques orteils sans Annoura. Elle… Elle semblait craindre que vous mouriez après sa Guérison. Vous dormiez comme un homme déjà mort. Elle a dit qu’elle vous sentait comme quelqu’un qui a perdu son âme, glacé malgré les nombreuses couvertures empilées sur vous. J’ai ressenti la même chose en vous touchant.