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Cela le frappa comme un coup de marteau, surtout après ce que Balwer lui avait dit des combats en Altara.

— Comment le savez-vous ? demanda-t-il. Vos preneurs-de-larrons ?

Elle en avait deux, amenés de Mayene, et, dans chaque ville ou village, qu’elle envoyait glaner des nouvelles. À eux deux, ils ne découvraient pas la moitié de ce qu’apprenait Balwer. Ou alors, elle n’en disait rien.

Berelain secoua un peu la tête, à regret.

— Des domestiques de… Faile. Trois d’entre eux nous ont rejoints juste avant l’attaque des Aiels. Ils avaient parlé avec des villageois qui avaient vu atterrir une énorme créature…

Elle frissonna d’une façon un peu trop ostentatoire, mais, à en juger à son odeur, c’était une réaction authentique.

Ce n’était pas une surprise ; il avait vu une fois certaines de ces créatures, et un Trolloc ne ressemblait pas plus à une Engeance de l’Ombre.

— Une créature transportant un passager. Ils ont remonté sa trace jusqu’à Abila, jusqu’à Masema. Je ne crois pas que c’était un premier contact. Pour moi, c’était une habitude bien huilée.

Brusquement, ses lèvres s’incurvèrent en un sourire, moqueur, provocant. Cette fois, son odeur s’accorda à son visage.

— Ce n’était pas très gentil de votre part de me faire croire que votre petit secrétaire desséché était mieux renseigné que mes preneurs-de-larrons, alors que vous avez deux douzaines d’yeux-et-oreilles qui se font passer pour les serviteurs de Faile. Vous m’avez jeté de la poudre aux yeux, je l’avoue. Vous me surprendrez toujours. Pourquoi avez-vous l’air si stupéfait ? Croyiez-vous vraiment que vous pouviez faire confiance à Masema après tout ce que nous avons vu et entendu ?

Le regard fixe de Perrin n’avait pas grand-chose à voir avec Masema. Peut-être pensait-il pouvoir amener les Seanchans jusqu’au Seigneur Dragon, aussi. Il était assez fou pour ça. Mais… Faile demandait à ces imbéciles de se livrer à l’espionnage ? De s’introduire en cachette dans Abila ? Et la Lumière seule savait où encore ? Bien sûr, elle avait toujours dit que l’espionnage était un travail d’épouse, mais prêter l’oreille aux commérages dans un palais était une chose ; ici, c’était tout différent. Elle aurait pu le prévenir, au moins. Ou bien s’était-elle tue parce que ses serviteurs n’étaient pas les seuls à fourrer leur nez là où ils n’auraient pas dû ? Ce serait bien d’elle. Faile avait vraiment l’esprit d’un faucon. Elle trouvait peut-être amusant d’espionner elle-même. Non, il n’éprouverait pas de colère contre elle, certainement pas maintenant. Par la Lumière, elle était capable de trouver ça amusant.

— Je me réjouis de constater que vous pouvez être discret. Je ne pensais pas que c’était dans votre nature, mais la discrétion peut être une bonne chose. Surtout maintenant. Mes hommes n’ont pas été tués par des Aiels, à moins que les Aiels ne se soient mis à utiliser des arcs et des haches.

Il releva brusquement la tête, et malgré ses bonnes résolutions, il la foudroya.

— Et vous glissez ça dans la conversation comme une chose sans importance ? Y a-t-il autre chose que vous ayez oublié de me dire, quelque chose qui ait échappé à votre esprit ?

— Comment pouvez-vous poser ces questions ? dit-elle en riant. Il faudrait que je me déshabille complètement pour en révéler davantage.

Ouvrant tout grands les bras, elle eut une torsion lascive de serpent, comme pour lui en faire la démonstration.

Perrin gronda, écœuré. Faile avait disparu, la Lumière seule savait si elle était vivante – Ô Lumière, fais qu’elle soit vivante – et Berelain choisissait ce moment pour se jeter à sa tête de façon plus éhontée que jamais ? Mais elle était comme ça. Il aurait dû se féliciter qu’elle ait respecté la décence le temps qu’il s’habille.

Le regardant pensivement, elle se passa un doigt sur les lèvres.

— Malgré ce que vous avez peut-être entendu dire, vous ne seriez que le troisième homme à partager mon lit.

Ses yeux étaient… lascifs… et pourtant, elle parlait comme s’il était le troisième homme à qui elle s’adressait ce matin. Son odeur… la seule comparaison qui lui vint à l’esprit, ce fut celle d’un loup lorgnant un cerf empêtré dans des ronces.

— Les deux autres, c’était politique. Vous, ce serait le plaisir. À plus d’un égard, termina-t-elle avec une nuance étonnamment mordante.

À cet instant, Rosene entra en coup de vent, accompagnée d’une rafale d’air glacé, sa cape bleue flottant derrière elle, et portant un plateau d’argent recouvert d’un linge blanc. Perrin referma brusquement la bouche, priant qu’elle n’ait pas entendu. Souriante, Berelain ne paraissait pas s’en soucier. Posant le plateau sur la plus grande table, la grosse servante déploya ses jupes bleu et or en une profonde révérence à Berelain, puis en une autre plus modeste à Perrin. Ses yeux noirs s’attardèrent sur lui un instant, et elle sourit, aussi satisfaite que sa maîtresse, avant de resserrer sa cape autour d’elle et de sortir sur un petit geste de Berelain. Elle avait entendu, c’était certain. Des odeurs de ragoût de mouton et de vin aux épices s’élevaient du plateau, qui firent grogner l’estomac de Perrin une fois de plus. Mais il ne serait pas resté pour manger même s’il avait eu les jambes cassées.

Jetant sa cape sur ses épaules, il sortit dignement dans la neige fraîche en enfilant ses gantelets. De gros nuages voilaient le soleil, mais à en juger par la lumière, plusieurs heures avaient passé depuis l’aube. Les piétinements avaient tracé des chemins dans la poudreuse, mais la neige qui tombait toujours s’amoncelait sur les branches dénudées, et revêtait les résineux d’habits blancs. La tempête était loin de se terminer. Par la Lumière, comment cette femme pouvait-elle lui parler ainsi ?

— N’oubliez pas, lui cria Berelain, sans faire aucun effort pour baisser la voix. La discrétion.

Grimaçant, il accéléra l’allure.

À douze pas de la grande tente, il réalisa qu’il avait oublié de demander où se trouvaient les hommes de Masema. Tout autour de lui, les Gardes Ailés se réchauffaient autour des feux de camp, en cape et armure, près de leurs montures sellées au piquet. Leurs lances étaient à portée de main, réunies en faisceaux et ornées de rubans rouges qui flottaient au vent. Les feux étaient disposés en lignes droites, et de tailles aussi proches qu’il était humainement possible. Les charrettes de ravitaillement acquises sur le trajet étaient chargées, les chevaux harnachés et disposés en lignes droites eux aussi.

Les arbres ne dissimulaient pas complètement le sommet de la colline. Les hommes des Deux Rivières y montaient la garde, mais les tentes étaient démontées, et il distinguait les chevaux de bât chargés. Il crut apercevoir aussi une tunique noire ; l’un des Asha’man, mais sans pouvoir dire lequel. Parmi les Ghealdanins, des groupes regardaient le sommet de la colline et ils paraissaient aussi prêts à partir que les Mayeners. Les deux camps étaient même disposés de façon identique. Mais aucun signe n’annonçait que des milliers d’hommes se rassemblaient, aucun large chemin piétiné dans la neige pour les rejoindre. D’ailleurs, il n’y avait aucune empreinte de pas entre les trois camps. Si Annoura était avec les Sagettes, elle se trouvait sur la crête depuis un bon moment. De quoi parlaient-elles ? Sans doute de tuer Masema sans que Perrin découvre les responsables. Il jeta un coup d’œil sur la tente de Berelain, mais l’idée d’y retourner et de l’y retrouver lui donna la chair de poule.

Une autre tente restait dressée, non loin, où résidaient les deux femmes de chambre de Berelain. Malgré la neige qui continuait à tomber, Rosene et Nana étaient assises devant sur des tabourets pliants, en cape et capuchon rabattu sur la tête, se réchauffant les mains à un petit feu. Semblables comme deux pois dans la même cosse, elles n’étaient jolies ni l’une ni l’autre, mais elles avaient de la compagnie, raison pour laquelle, sans doute, elles n’étaient pas à l’intérieur. Il semblait que Berelain exigeait plus de décence de ses servantes que d’elle-même. Normalement, les preneurs-de-larrons de Berelain prononçaient rarement plus de trois mots à la suite, du moins en présence de Perrin, mais ils étaient plus bavards et riaient avec Rosene et Nana. Simplement habillés, ils avaient une apparence si ordinaire qu’on ne les aurait même pas remarqués dans la rue. Perrin ne savait toujours pas distinguer Santes de Gendar. Une petite marmite posée au coin du feu diffusait une odeur alléchante de ragoût de mouton ; il essaya de l’ignorer, mais son estomac grogna quand même.