La conversation s’arrêta à son approche. Avant qu’il n’arrive jusqu’au feu, Santes et Gendar regardèrent alternativement Perrin et la tente de Berelain, le visage neutre, puis, resserrant leur cape autour d’eux, ils s’éloignèrent, fuyant son regard. Rosene et Nana regardèrent Perrin et la tente, ricanèrent derrière leurs mains en coupe. Perrin hésita entre rougir et hurler.
— Sauriez-vous par hasard où se rassemblent les hommes du Prophète ? demanda-t-il.
Il lui était difficile de parler d’une voix neutre devant leurs haussements de sourcils et leurs sourires satisfaits.
— Votre maîtresse a oublié de me le dire.
Elles échangèrent des regards sous leur capuchon, et se remirent à pouffer dans leurs mains. Il se demanda si elles étaient débiles, mais Berelain n’était pas femme à tolérer longtemps des idiotes.
Après force gloussements, entrecoupés de coups d’œil ici et là, Nana daigna répondre qu’elle n’était pas sûre, mais qu’elle pensait que c’était par là, accompagnant ses paroles d’un vague geste de la main vers le sud-ouest. Rosene était certaine d’avoir entendu sa maîtresse déclarer que ce n’était pas à plus de deux miles. Ou peut-être trois. Elles pouffaient toujours quand il s’éloigna. Peut-être qu’elles étaient idiotes.
Avec lassitude, il contourna la colline d’un pas lourd, réfléchissant à ce qu’il avait à faire. La profondeur de la neige dans laquelle il dut patauger dès qu’il eut quitté le camp des Mayeners n’arrangea pas son humeur. Pas plus que les décisions qu’il prit. Et cela ne fit qu’empirer jusqu’à ce qu’il arrive à son propre camp.
Tout était tel qu’il l’avait ordonné. Des Cairhienins en cape étaient assis dans les charrettes chargées, les rênes enroulées autour du poignet ou coincées sous la hanche, et d’autres petites silhouettes arpentaient les rangées de chevaux de remonte, calmant les animaux harnachés. Les hommes des Deux Rivières qui ne montaient pas la garde sur la colline étaient accroupis autour des petits feux de camp dispersés au milieu des arbres, équipés pour monter et tenant les rênes de leur cheval. Ils n’étaient pas rangés hiérarchiquement, comme dans les autres camps, mais ils avaient déjà affronté les Trollocs et les Aiels. Chacun portait son arc en bandoulière dans le dos, un carquois plein sur la hanche, parfois équilibré par une épée de l’autre côté. Par miracle, Grady était debout près d’un feu. En général, les deux Asha’man se tenaient un peu à l’écart des autres, et réciproquement. Personne ne parlait, tous se concentrant sur la nécessité de se réchauffer. Les visages lugubres apprirent à Perrin que Jondyn n’était pas encore revenu, ni Gaul, ni Elyas, ni aucun des autres. Il y avait encore une chance qu’ils la ramènent. Ou qu’ils découvrent au moins où elle se trouvait. Pour un temps, il sembla que c’étaient les dernières pensées optimistes qu’il aurait de la journée. L’Aigle Rouge de Manetheren et sa propre bannière à Tête de Loup, pendaient, flasques sous la neige, à leurs hampes appuyées contre une charrette.
Il avait prévu d’utiliser ces drapeaux avec Masema, comme il s’en était servi pour descendre dans le Sud, en se cachant au grand jour. Si un homme était assez fou pour tenter de ressusciter les anciennes gloires de Manetheren, personne ne lui prêtait attention, ni ne cherchait pourquoi il marchait à la tête d’une petite armée, et tant qu’il ne s’attardait pas en un même lieu, ils étaient bien trop contents de voir le fou s’en aller et se gardaient de l’arrêter. Il y avait assez de dangers dans le pays sans aller en attirer davantage sur leurs têtes. Ils laissaient les autres combattre, saigner et perdre des hommes qui seraient nécessaires au moment des semailles de printemps. Les frontières de Manetheren étaient à peu près là où se trouvaient maintenant celles du Murandy, et, avec un peu de chance, il aurait pu être en Andor, que Rand tenait fermement, avant que son stratagème ne soit découvert. Maintenant, tout était changé, et il connaissait le prix du changement. Un prix très élevé. Il était prêt à le payer, seulement ce n’était pas lui qui paierait. Mais ça lui donnerait tout de même des cauchemars.
6
L’odeur de la folie
Cherchant Dannil à travers la neige qui tombait toujours, Perrin le trouva près d’un feu et se faufila entre les chevaux. Les autres se redressèrent et reculèrent pour le laisser passer. Ne sachant pas s’ils devaient manifester leur sympathie, ils le regardaient à peine, puis détournaient vivement les yeux, cachant leur visage sous leur capuche.
— Savez-vous où sont les hommes de Masema ? demanda-t-il, puis il porta la main à sa bouche pour dissimuler un bâillement.
Son corps voulait dormir, mais il n’avait pas le temps.
— À environ trois miles au sud et à l’ouest, répondit Dannil d’un ton aigre, tirant sur sa moustache avec irritation.
Ainsi, les idiotes avaient raison.
— Ils affluaient tels les canards au Bois Humide en automne, et ils ont tous l’air prêts à écorcher leur propre mère.
Lem al’Dai, au visage chevalin, cracha à travers le trou laissé entre deux dents, résultat d’une bagarre avec le garde d’un marchand des années plus tôt. Lem aimait se battre avec ses poings ; il semblait impatient d’en découdre avec certains partisans de Masema.
— Ils les écorcheraient si Masema l’ordonnait, dit doucement Perrin. Assurez-vous que tout le monde est au courant. Vous savez comment sont morts les hommes de Berelain ?
Dannil hocha sèchement la tête, et d’autres remuèrent, mal à l’aise, en marmonnant entre leurs dents.
— Pour votre gouverne, il n’y a pas encore de preuves, grogna Lem. Les autres eurent l’air aussi lugubres que Dannil.
Ils avaient vu les cadavres que les partisans de Masema avaient laissés derrière eux.
La neige tombait à gros flocons, couvrant les capes des hommes. Les chevaux rentraient la queue pour la protéger du froid. Dans quelques heures, sinon plus tôt, ce serait un vrai blizzard. Pas un temps à s’éloigner des feux.
— Rassemblez tous les hommes de la colline et dirigez-vous vers le lieu de l’embuscade, ordonna-t-il.
C’était l’une des décisions qu’il avait prises en venant. Il avait déjà tardé trop longtemps. Les Aiels renégats avaient trop d’avance et s’ils se dirigeaient ailleurs que vers le sud ou l’est, quelqu’un l’en aurait déjà averti. À l’heure qu’il était, ils s’attendraient à ce qu’il les suive.
— Nous chevaucherons jusqu’à ce que j’aie une meilleure idée de notre destination, puis Grady ou Neald nous ouvrira un portail. Envoyez des hommes prévenir Berelain et Arganda. Je veux que les Mayeners et les Ghealdanins se mettent en marche aussi. Envoyez des éclaireurs et des ailiers, et dites-leur de ne pas oublier que d’autres peuvent vouloir nous tuer. Je ne veux pas tomber dans un piège à l’aveuglette. Et dites aux Sagettes de ne pas s’éloigner de nous.
Il pensait que ça ne gênerait pas Arganda de les mettre à la question malgré ses ordres. Si les Sagettes tuaient un Ghealdanin en se défendant, Arganda pourrait s’en aller de son côté. Perrin avait l’impression qu’il aurait besoin de tous les combattants qu’il pourrait trouver.