Kenly revint à un trot cahotant, traînant après lui Steppeur et son hongre élancé. Les deux chevaux étaient très malheureux dans ce froid, la queue raidie et les oreilles couchées, et l’étalon Isabelle ne mordait même plus la monture de Kenly, comme il le faisait d’habitude.
— Ne montre pas tout le temps les dents, dit sèchement Perrin, prenant les rênes de Steppeur.
Le jeune homme le lorgna d’un air hésitant, s’éloigna furtivement, jetant un coup d’œil par-dessus son épaule. Grondant entre ses dents, Perrin vérifia la sangle de l’étalon. Il était temps de trouver Masema, mais il ne se mit pas en selle. Il se dit que c’était parce qu’il était fatigué et affamé, qu’il voulait juste se reposer un peu et manger un morceau, s’il trouvait quelque chose. En pensant à cela, il voyait toujours les fermes en feu, les cadavres pendus au bord de la route, des hommes, des femmes et même des enfants. Même si Rand était toujours en Altara, c’était loin. Très loin, et il n’avait pas le choix.
Il était immobile, le front appuyé sur la selle de Steppeur, quand une délégation d’une douzaine des jeunes imbéciles qui s’étaient attachés à Faile s’approcha. Il se redressa avec lassitude, souhaitant que la neige les ensevelisse tous.
Selande se planta près de l’arrière-train de Steppeur. Cette petite femme svelte avait les poings gantés de vert sur les hanches et le front plissé de colère. Elle parvenait à se pavaner sans bouger. Malgré la neige, un côté de sa cape était rejeté en arrière pour faciliter l’accès à son épée, exposant six crevés éclatants de sa tunique bleu foncé. Toutes les femmes portaient des vêtements d’homme et une épée, qu’en général elles étaient prêtes à utiliser deux fois plus que les hommes, ce qui n’était pas peu dire. Hommes et femmes, ils étaient agressifs envers tout le monde, et se seraient battus en duel pour un oui ou pour un non si Faile n’y avait pas mis bon ordre. À leur odeur, les membres du groupe accompagnant Selande, hommes et femmes confondus, semblaient furieux, maussades, boudeurs et irrités, à la fois.
— Je vous vois, mon Seigneur Perrin, dit cérémonieusement Selande, avec l’accent de Cairhien. Les préparatifs de départ sont terminés, mais on nous refuse encore nos montures. Voulez-vous porter remède à la situation ?
Cela sonna comme une sommation.
Ainsi, elle le voyait ! Lui, il aurait bien voulu ne pas la voir.
— Les Aiels se déplacent à pied, gronda-t-il, étouffant un bâillement, sans se soucier des regards furieux que lui valut sa réponse, et s’efforçant d’écarter de son esprit le désir de dormir. Si vous ne voulez pas marcher, montez dans les charrettes.
— Vous ne pouvez pas nous faire ça ! s’écria l’une des Tairenes d’un ton hautain, une main crispée sur le bord de sa cape, l’autre serrée sur la poignée de son épée.
Medore était grande, avec de grands yeux bleu vif dans un visage hâlé, et si elle ne méritait pas tout à fait le qualificatif de « belle », il s’en fallait de très peu. Ses grosses manches bouffantes à rayures rouges paraissaient bizarres près de sa poitrine opulente.
— Aile Rouge est ma monture favorite ! On ne peut pas m’en priver !
— Troisième fois, dit Selande, énigmatique. Quand nous nous arrêterons ce soir pour camper, nous discuterons de votre toh, Medore Damara.
On disait que le père de Medore était un vieux monsieur qui s’était retiré à la campagne des années plus tôt, mais Astoril n’en était pas moins Haut Seigneur. Cela étant, cela plaçait sa fille très au-dessus de Selande, qui appartenait à la petite noblesse de Cairhien. Pourtant, Medore déglutit difficilement et ses yeux se dilatèrent comme si elle craignait d’être écorchée vive.
Brusquement, Perrin en eut par-dessus la tête de ces idiots et de leur stupide imitation des Aiels.
— Quand avez-vous commencé à espionner pour ma femme ? demanda-t-il.
Ils n’auraient pas pu se raidir davantage si leur échine avait gelé.
— Nous effectuons de petites tâches selon ce que Dame Faile nous demande de temps à autre, répondit Selande au bout d’un bon moment, en pesant ses mots.
Son odeur révélait qu’elle se méfiait. Tout le groupe diffusait une odeur de renards qui se demandent si leur tanière n’a pas été envahie par des blaireaux.
— Ma femme est-elle vraiment partie chasser, Selande ? gronda-t-il avec véhémence. Avant, elle ne voulait jamais chasser.
La colère grondait en lui, attisée par tous les événements du jour. Il écarta Steppeur d’une main, et s’approcha de Selande, la dominant de tout son haut. L’étalon secoua la tête, sentant l’humeur de Perrin. Le poing crispé dans son gantelet, il serrait si fort ses rênes qu’il en avait mal à la main.
— Ou bien est-elle sortie pour rencontrer l’un de vous à votre retour d’Abila ? A-t-elle été enlevée à cause de votre maudit espionnage ?
C’était absurde, et il le savait alors même qu’il posait la question. Faile pouvait leur parler où elle voulait. Et elle n’aurait jamais prévu de rencontrer ses yeux-et-oreilles – par la Lumière, ses espions ! – en compagnie de Berelain. C’était toujours une erreur de parler sans réfléchir. Il était au courant des rencontres de Masema avec les Seanchans. Mais il avait envie de frapper, il en avait besoin, et les hommes qu’il aurait voulu anéantir étaient à des miles de distance. Avec Faile.
Selande ne recula pas devant sa colère. Elle étrécit les yeux qui ne furent plus que deux fentes. Elle ouvrait et fermait les mains sur la poignée de son épée. Elle n’était pas la seule à le faire.
— Nous mourrions tous pour Dame Faile ! cracha-t-elle. Aucun de nos actes n’a pu la mettre en danger ! Nous lui avons fait allégeance par le Serment de l’eau !
Allégeance à Faile, et pas à lui, d’après le ton. Il aurait dû s’excuser. Au lieu de cela, il dit :
— Vous pouvez avoir vos chevaux à condition que vous me donniez votre parole de faire ce que je dirai et de renoncer aux imprudences.
Imprudence était un mot trop faible pour cette clique. Ils étaient capables de foncer seuls pour sauver Faile dès qu’ils sauraient où elle était et, par là même, de la mettre en grand danger.
— Quand nous la trouverons, je déciderai comment la sauver. Si votre Serment de l’eau en décide autrement, faites une croix dessus ou c’est moi qui vous mettrai en croix.
Elle serra les dents et son front se plissa davantage, mais elle dit finalement : « J’accepte » comme si on lui arrachait les mots de la bouche.
Un Tairen, un garçon au long nez du nom de Carlon, grogna de protestation, mais Selande leva un index et il se tut. Avec ce menton pointu, il regrettait sans doute d’avoir rasé sa barbe. Ces imbéciles obéissaient au doigt et à l’œil à cette petite femme, ce qui n’en faisait pas moins d’elle une autre imbécile. Le Serment de l’eau, bien sûr… Elle ne quitta pas Perrin des yeux.