Elle semblait se concentrer sur les boutiques devant lesquelles elles passaient.
— Personnellement, j’ai horreur de marcher sur des pavés verglacés, surtout dans le noir, sans même une chandelle. Les jeunes et jolies femmes pensent souvent qu’une tenue ordinaire et un visage sale les rendent invisibles.
La transition fut si brusque, sans changement de ton, qu’Elayne ne réalisa pas tout de suite ce qu’elle entendait.
— Être assommée et traînée dans une ruelle par des truands, c’est apprendre à la dure. Bien sûr, si on a la chance d’avoir une amie avec soi qui peut aussi canaliser, si le truand ne la frappe pas aussi fort qu’il devrait… Bon, on ne peut pas avoir de la chance tout le temps. N’est-ce pas, Dame Birgitte ?
Elayne ferma les yeux un instant. Aviendha avait dit que quelqu’un les suivait, mais elle était sûre que ce n’était qu’un voleur. De toute façon, ça ne s’était pas passé comme ça. Pas exactement. Le regard furibond de Birgitte lui en promettait de belles. Elle refusait de comprendre qu’un Lige ne passe jamais un savon à son Aes Sedai.
— Deuxièmement, poursuivit Birgitte, lugubre, dix hommes ou trois cents, le résultat aurait été sacrément le même. Que je sois réduite en cendres, mais c’était un bon plan. Quelques hommes pouvaient amener Elenia et Naean à Caemlyn sans se faire remarquer. Vider la garnison n’aurait fait qu’attirer tous les regards sur l’est de l’Andor, et quiconque s’en serait emparé l’aurait fait avec assez d’hommes d’armes, vous pouvez en être sûre. Sans doute qu’ils tiendraient Aringill aussi, en plus. Pour petite que soit la garnison, Aringill déséquilibre tous ceux qui voudraient se déclarer contre vous, dans l’Est, et plus il y a de Gardes qui viennent de Cairhien, mieux c’est pour vous, car ils vous sont tous fidèles.
Pour une simple tireuse à l’arc, elle avait une bonne compréhension de la situation. La seule chose qu’elle avait laissée de côté, c’étaient les droits de douane du commerce fluvial.
— Qui les a pris, Dame Birgitte ? demanda Sareitha, se penchant pour voir par-delà Elayne. C’est assurément une question très importante.
Birgitte soupira bruyamment. Ce fut presque un gémissement.
— Nous le saurons bientôt, j’en ai peur, dit Elayne.
La Sœur Brune haussa un sourcil incrédule, et Elayne s’efforça de ne pas grincer des dents. Elle semblait souvent grincer des dents depuis qu’elle était rentrée chez elle.
Une Tarabonaise en cape de soie verte s’effaça devant les chevaux et fit une profonde révérence, ses minces tresses emperlées se balançant hors de son capuchon. Sa servante, une femme minuscule avec des tas de petits paquets dans les bras, l’imita gauchement. Les deux grands gaillards qui les suivaient, gardes armés de gourdins ferrés, restèrent très droits et vigilants. Leurs longues tuniques de cuir pouvaient détourner tous les coups de couteaux, excepté les plus violents.
En réponse à la courtoisie de la Tarabonaise, Elayne inclina la tête en passant. Jusqu’à maintenant, aucun Andoran n’en avait fait autant. Le beau visage derrière le voile transparent était trop vieux pour être celui d’une Aes Sedai. Par la Lumière, elle avait trop de pain sur la planche pour se soucier d’Elaida en ce moment.
— C’est très simple, Sareitha, dit-elle d’une voix bien maîtrisée. Si c’est Jarid Sarand qui les tient, Elenia donnera le choix à Naean : ou l’Arawn se déclare pour Elenia, avec quelques domaines pour Naean afin d’adoucir la pilule, ou avoir la gorge discrètement tranchée quelque part dans une cellule, et être enterrée derrière une grange. Naean ne renoncera pas facilement, mais sa Maison délibère pour savoir qui commandera jusqu’à son retour, alors ils ne se presseront pas. Elenia les menacera de la torture et peut-être s’en servira, et finalement Arawn se rangera derrière Sarand pour Elenia. Bientôt rejoints par Anshar et Baryn ; ils prendront le parti du plus fort. Si ce sont les gens de Naean qui les tiennent, ils proposeront les mêmes choix à Elenia, mais Jarid se déchaînera contre Arawn à moins qu’Elenia ne l’en dissuade, ce qu’elle ne fera pas si elle pense qu’il a quelque espoir de la sauver. Nous devons donc espérer apprendre au cours des prochaines semaines que les domaines d’Arawn sont en feu. Sinon, pensa-t-elle, j’aurai quatre Maisons unies à affronter, et je ne sais toujours pas si j’en ai seulement deux qui me soutiennent !
— C’est… très bien raisonné, dit Sareitha, un peu surprise.
— Je suis sûre que vous auriez pu en faire autant, avec le temps, dit Elayne, trop suave, avec un pincement de plaisir en voyant la sœur rougir.
Par la Lumière, sa mère l’aurait crue capable de constater cela depuis l’âge de dix ans !
Le reste du trajet jusqu’au Palais se passa en silence, et elle remarqua à peine les grandes tours de mosaïque et les vues magnifiques de la Cité Intérieure. À la place, elle pensa aux Aes Sedai présentes à Caemlyn, aux espions infiltrés dans le Palais Royal, à l’identité de ceux qui avaient capturé Elenia et Naean, dans quelle mesure Birgitte pouvait accélérer le recrutement, et s’il était temps de vendre la vaisselle du Palais et le reste de ses gemmes. Bien que cette liste soit peu réjouissante, son visage resta lisse, et elle répondit sereinement aux rares acclamations qui l’accompagnaient. Une reine ne pouvait pas montrer qu’elle était effrayée, surtout quand c’était le cas.
Le Palais Royal ressemblait à une pâtisserie d’un blanc pur, dans un assemblage de balcons richement ornés et de galeries à colonnes, en haut de la plus haute colline de la Cité Intérieure, qui était aussi la plus haute de Caemlyn. Ses flèches élancées et ses dômes se dressaient vers le ciel de midi, visibles à des miles, proclamant la puissance de l’Andor. Les entrées et les départs solennels se faisaient par la façade, sur la Place de la Reine, où, par le passé, de grandes foules s’étaient rassemblées pour entendre les proclamations des reines et acclamer les souveraines de l’Andor. Elayne entra par-derrière, les sabots ferrés de Cœur de Feu tintant sur les pavés tandis qu’elle trottait vers l’écurie principale. C’était un vaste espace bordé des deux côtés par les hautes arches des portes des boxes, dominé par un unique long balcon de pierre blanche, simple et solide. Plusieurs galeries à colonnes offraient une vue plongeante, mais c’était un espace de travail. Devant la simple colonnade donnant sur l’entrée du Palais proprement dit, une douzaine de Gardes qui se préparaient à relever ceux qui étaient de service sur la place, se tenaient debout, très raides près de leurs montures, passés en revue par leur sous-lieutenant, un officier grisonnant et boiteux, qui avait été porte-bannière sous Gareth Bryne. Le long du mur extérieur, trente autres se mettaient en selle, prêts à patrouiller deux par deux la Cité Intérieure. En temps normal, des Gardes uniquement affectés au maintien de l’ordre auraient sillonné les rues, mais leur nombre étant tellement réduit pour le moment, ceux qui assuraient la sécurité du Palais devaient aussi assurer celle de la ville. Careane Fransi était là, elle aussi, imposante, dans une élégante robe d’équitation rayée de vert avec une cape bleu-vert, montée sur son hongre gris, tandis que l’un de ses Liges, Venr Kosaan montait sur son bai. Hâlé, ses cheveux et sa barbe bouclés striés de gris, cet homme mince comme une lame portait une simple cape brune. Apparemment, ils ne tenaient pas à ce qu’on sache qui ils étaient.
L’arrivée d’Elayne déclencha un mouvement de surprise dans les écuries. Sauf chez Careane et Kosaan. La Sœur Verte prit simplement l’air pensif sous le capuchon protecteur de sa cape, et Kosaan resta impassible. Il hocha simplement la tête à l’adresse de Birgitte et Yarman, de Lige à Lige. Sans un autre regard, ils sortirent dès que l’escorte d’Elayne eut franchi les grilles de fer forgé. Mais ceux qui s’apprêtaient à monter en selle le long du mur s’arrêtèrent le pied à l’étrier, et les têtes des hommes passés en revue pivotèrent vers les nouveaux arrivants. On n’attendait pas Elayne avant au moins une heure, et à part quelques-uns qui ne voyaient jamais plus loin que le bout de leur nez, tout le monde au Palais savait que la situation était fragile. Parmi les soldats, les rumeurs circulaient encore plus vite que chez les civils, et la Lumière savait que ce n’était pas peu dire, à la façon dont les hommes cancanaient. Ils savaient que Birgitte était partie précipitamment, et voilà qu’elle revenait avec Elayne, avant l’heure prévue. Est-ce qu’une des autres Maisons marchait sur Caemlyn ? Était sur le point d’attaquer ? Leur ordonnerait-on d’aller sur les murailles, qu’ils ne pouvaient pas couvrir complètement, même avec ceux de Dyelin ? Après quelques instants de surprise et d’inquiétude, leur sous-lieutenant parcheminé aboya un ordre, et tous les yeux se fixèrent droit devant, puis ils saluèrent, la main sur le cœur. Trois seulement, à part l’ancien porte-bannière, figuraient sur les rôles quelques jours plus tôt, mais ce n’étaient pas des bleus.