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Elle fit une révérence si cérémonieuse qu’elle en était presque moqueuse. Elle s’éloigna dignement, et sa longue tresse dorée aurait pu se hérisser comme la queue d’un chat.

Elayne tapa du pied de frustration. Le titre de Birgitte était une récompense bien méritée, méritée dix fois, seulement depuis le moment où elles s’étaient liées ! Et méritée dix mille fois avant ça ! Quant à l’apprivoiser, elle y avait pensé, mais seulement après coup. Pour l’effet que ça lui avait fait ! Qu’ils viennent de la suzeraine ou de l’Aes Sedai, Birgitte choisissait à quels ordres elle obéissait, sauf quand elle pensait que c’était important. Elle refusait tout le reste, surtout ce qu’elle appelait des risques inutiles ou des comportements inconvenants. Comme si Birgitte Arc-d’Argent était la personne indiquée pour dissuader quelqu’un de prendre des risques ! Et quant aux convenances, Birgitte faisait la bringue dans les tavernes ! Elle buvait et jouait, et lorgnait les beaux garçons, en plus ! Elle aimait regarder les plus beaux, quoique préférant ceux qui semblaient avoir reçu des coups sur la tête ! Elayne ne désirait pas la transformer – elle l’aimait et l’admirait, la considérait comme une amie – mais elle aurait voulu que leurs rapports soient plus conformes à ceux d’un Lige envers son Aes Sedai. Et beaucoup moins ceux d’une grande sœur je-sais-tout envers une petite sœur brouillonne.

Brusquement, elle réalisa qu’elle s’était arrêtée, fronçant les sourcils dans le vague. Les domestiques passaient en hésitant, baissant la tête, comme effrayés qu’elle les foudroie. Lissant son visage, elle fit signe à un jeune boutonneux dégingandé qui descendait le couloir. Il s’inclina, si profondément et si gauchement qu’il chancela et faillit tomber.

— Trouvez Maîtresse Harfor et dites-lui de venir me voir immédiatement dans mes appartements, lui dit-elle, ajoutant d’un ton radouci : Et rappelez-vous que vos supérieurs seront mécontents s’ils vous trouvent en train de bayer aux corneilles au lieu de travailler.

La mâchoire du jeune homme s’affaissa, comme si elle avait lu dans ses pensées. Peut-être pensa-t-il que c’était le cas. Ses yeux dilatés se posèrent sur son anneau du Grand Serpent. Il eut un glapissement étranglé, s’inclina encore plus profondément que la première fois, et détala ventre à terre.

Elle sourit malgré elle. Elle avait frappé au hasard, mais il était trop jeune pour être l’espion de qui que ce soit, et trop nerveux pour mijoter quelque chose qu’il n’aurait pas dû. D’autre part… Son sourire s’évanouit… Il n’était pas tellement plus jeune qu’elle.

8

Le Peuple de la Mer et la Famille

Elayne ne fut pas surprise de rencontrer la Première Servante avant d’arriver à ses appartements. Après tout, elles allaient toutes les deux au même endroit. Maîtresse Harfor lui fit la révérence et régla son pas sur le sien, un dossier en cuir sous le bras. Elle s’était certainement levée aussi tôt qu’Elayne, sinon avant, mais son tabard rouge semblait fraîchement repassé, le Lion Blanc brodé sur le devant aussi propre et blanc que de la neige fraîche. À sa vue, les domestiques pressèrent le pas et cirèrent avec plus d’ardeur. Reene Harfor n’était pas dure, mais elle imposait au Palais une discipline aussi stricte que celle que Gareth Bryne exigeait de la Garde.

— Je crains de n’avoir encore surpris aucun espion, ma Dame, dit-elle en réponse à la question d’Elayne, à voix basse pour n’être entendue que d’elle. Mais je crois en avoir découvert une paire. Un homme et une femme, tous deux entrés en service durant les derniers mois du règne de feu votre mère. Ils ont quitté le Palais dès que la nouvelle s’est répandue que j’allais interroger tout le monde. Sans même emporter leurs affaires, pas même une cape. À mon avis, cela vaut un aveu. À moins qu’ils n’aient craint d’être punis pour d’autres méfaits, ajouta-t-elle à contrecœur. On a constaté des cas de chapardage.

Elayne hocha pensivement la tête. Elenia et Naean avaient souvent séjourné au Palais durant les derniers mois du règne de sa mère. Et avaient eu plus d’une occasion d’y introduire des yeux-et-oreilles à leur solde. Ces deux-là avaient été dans le Palais, et d’autres qui étaient opposés aux revendications de Morgase sur le trône, avaient accepté son amnistie quand elle était devenue reine, et l’avaient trahie par la suite. Elle ne ferait pas la même faute que sa mère. Bien sûr, il faudrait amnistier quand c’était possible – toute autre attitude équivalait à semer les graines d’une guerre civile – mais elle avait l’intention de surveiller de très près ceux qui accepteraient son pardon.

— C’étaient des espions, dit-elle. Et il peut très bien y en avoir d’autres. Pas seulement pour les Maisons. Les sœurs résidant au Cygne d’Argent peuvent aussi avoir des yeux-et-oreilles au Palais.

— Je vais continuer à chercher, ma Dame, dit Reene, inclinant légèrement la tête.

Son ton était parfaitement respectueux ; elle ne haussa même pas un sourcil, mais une fois de plus Elayne se surprit à penser qu’elle enseignait le tricot à sa grand-mère. Si seulement Birgitte pouvait faire aussi bien que Maîtresse Harfor.

— C’est aussi bien que vous soyez revenue de bonne heure, poursuivit la grosse femme. Vous aurez un après-midi chargé, j’en ai peur. Pour commencer, Maître Norry désire vous parler. D’affaires urgentes, dit-il.

Sa bouche se durcit un instant. Elle voulait toujours savoir pourquoi les gens désiraient approcher Elayne, afin d’écarter les fâcheux plutôt que les laisser accabler Elayne sous leur nombre, mais le Premier Clerc ne voyait jamais de raison de faire seulement allusion à ce qui l’amenait. Pas plus qu’elle ne lui parlait de ses affaires. Tous deux défendaient jalousement leur territoire. Branlant du chef, elle écarta Norry de la conversation.

— Après lui, une délégation de marchands de tabac a pétitionné pour vous voir, de même qu’une autre de tisserands, les deux sollicitant une remise des taxes parce que les temps sont durs. Ma Dame n’a pas besoin de mes conseils pour leur dire que les temps sont durs pour tout le monde. Un groupe important de marchands étrangers attend également. Simplement pour vous présenter leurs vœux de réussite sans se compromettre, naturellement – ils veulent être de votre côté en cas de victoire, sans provoquer le rejet de personne – mais je suggère que vous les receviez brièvement.

Elle posa des doigts replets sur le dossier qu’elle portait sous le bras.

— Et il faut apposer votre signature sur les comptes du Palais avant de les envoyer à Maître Norry. Ils vont le faire soupirer, j’en ai peur. Je ne m’y attendais pas en hiver, mais la plus grande partie de la farine est pleine de vers et de charançons, et la moitié des jambons crus ont tourné, comme la plus grande partie du poisson fumé.

Elle se faisait très respectueuse et très ferme à la fois.

« Je gouverne l’Andor, lui avait dit un jour sa mère en privé, mais parfois, je crois que c’est Reene Harfor qui me gouverne. » Sa mère l’avait dit en riant, mais elle avait l’air de le penser. À la réflexion, si elle avait été Lige, Maîtresse Harfor aurait été dix fois pire que Birgitte.

Elayne n’avait pas envie de recevoir Halwin Norry ni les marchands. Elle voulait rester seule et réfléchir tranquillement aux espions, à la capture d’Elenia et Naean, et à la manière de les contrer. Sauf que… Maître Norry avait conservé Caemlyn en vie depuis la mort de sa mère. À la vérité, d’après ce qu’elle voyait dans les vieux livres de comptes, il l’avait fait depuis le jour où elle était tombée dans les griffes de Rahvin, quoique Norry restât vague à ce sujet. Il semblait offensé par les événements de cette époque, tout en restant évasif. Elle ne pouvait pas lui fermer sa porte. De plus, il n’insistait jamais. À propos de quoi que ce soit. Et il ne fallait pas dédaigner la bonne volonté des marchands, même étrangers. Les livres de comptes devaient être signés. Des vers et des charançons ? Des jambons tournés ? En hiver ? C’était vraiment bizarre.