— Ces enfants, reprit Vandene d’une voix plus ferme, plissant le front, ont réfléchi à des événements survenus à Pont d’Harlon.
C’était là que sa sœur avait été assassinée. Et Ispan Shefar aussi. Mais pour Vandene, la mort d’une Sœur Noire comptait autant que celle d’un chien enragé.
— Malheureusement, au lieu de garder leurs conclusions pour elles, elles sont venues me trouver. Au moins, elles ne les ont pas criées sur tous les toits.
Elayne fronça légèrement les sourcils. À l’heure qu’il était, tout le monde au Palais était au courant de ces meurtres.
— Je ne comprends pas, dit-elle lentement avec prudence.
Elle ne voulait pas donner d’indications aux deux novices, si elles n’avaient pas déterré elles-mêmes des secrets soigneusement ensevelis.
— Ont-elles compris qu’il s’agissait d’Amis du Ténébreux, et non de voleurs ?
C’était l’explication qu’elles avaient imaginée : deux femmes seules dans une maison isolée, tuées pour leurs bijoux. Seuls elle, Vandene, Nynaeve et Lan connaissaient la vérité. En tout cas, jusqu’à présent, semblait-il. Elles devaient en être arrivées à ce stade de compréhension, ou Vandene les aurait renvoyées en les réprimandant.
— Pire.
Vandene regarda autour d’elle, puis fit quelques pas jusqu’au milieu du carrefour des deux couloirs, forçant Elayne à la suivre. De là, elles voyaient quiconque approchait par l’un ou l’autre corridor. Les novices maintinrent soigneusement leur position par rapport à la Sœur Verte. Peut-être qu’on les avait déjà réprimandées, malgré tout leur enthousiasme. Il y avait beaucoup de domestiques en vue, mais aucun à proximité ou assez près pour entendre. Vandene baissa quand même la voix, ce qui ne cacha pas son mécontentement.
— Elles prétendent que l’assassin doit être Sareitha, Merilille ou Careane. Bien raisonné de leur part, mais elles n’auraient pas dû réfléchir à la question pour commencer. Elles auraient dû être occupées par leurs études au point de ne pas avoir le temps de penser à autre chose.
Malgré le regard sévère dont les gratifia Vandene, les deux novices centenaires rayonnèrent de plaisir. Il y avait un compliment dans ce regard sévère, et Vandene était avare de louanges.
Elayne s’abstint de remarquer que les deux novices auraient peut-être été plus absorbées par leurs leçons si Vandene avait accepté de participer à leur instruction. Elayne elle-même et Nynaeve avaient bien trop d’autres devoirs, et puisqu’elles avaient ajouté des leçons quotidiennes pour les Pourvoyeuses-de-Vent – toutes sauf Nynaeve, en tout cas – personne n’avait d’énergie supplémentaire à consacrer aux deux novices. Enseigner aux femmes des Atha’ans Miere, c’était comme d’être passé dans une essoreuse ! Elles avaient peu de respect pour les Aes Sedai. Et encore moins pour le rang des « rampantes ».
— Au moins, elles n’ont parlé à personne d’autre, murmura-t-elle.
C’était une bénédiction. Bien que modeste.
Quand ils avaient découvert les cadavres d’Adeleas et d’Ispan, il avait été évident que la meurtrière était une Aes Sedai. Elles avaient été paralysées avec de l’épine rouge, avant d’être tuées, et il était impossible que les Pourvoyeuses-de-Vent aient eu connaissance d’une plante poussant uniquement très loin de la mer. Et même Vandene était certaine qu’il n’y avait aucune Amie du Ténébreux parmi la Famille. Ispan s’était elle-même enfuie de la Tour quand elle était novice, et était même allée jusqu’à Ebou Dar, mais elle avait été reprise avant que la Famille ne se révèle à elle, et fasse savoir qu’elles étaient davantage que quelques femmes renvoyées de la Tour et qui avaient décidé impulsivement de l’aider. Questionnée par Vandene et Adeleas, elle avait fait de nombreuses révélations. Elle était parvenue à ne rien dire sur l’Ajah Noire elle-même sauf pour dévoiler de vieilles intrigues passées depuis longtemps. Mais elle s’était empressée de raconter tout le reste sous la question que Vandene et Adeleas lui avaient administrée. Elles n’y étaient pas allées de main morte, et elles l’avaient sondée jusqu’au plus profond de son être, mais elle ne savait rien de plus que les Aes Sedai sur la Famille. S’il y avait eu des Amies du Ténébreux dans la Famille, l’Ajah Noire aurait été au courant de tout. Par conséquent, malgré leur répugnance à accepter cette conclusion, la meurtrière était l’une des trois sœurs qu’elles avaient appris à aimer. Une Sœur Noire parmi elles. Ou plus d’une. Elles avaient farouchement tenté de garder ce secret, au moins jusqu’à ce que la meurtrière soit découverte. La nouvelle répandrait la panique dans tout le Palais, peut-être dans toute la cité. Par la Lumière, qui d’autre avait réfléchi aux événements du Pont d’Harlon ? Auraient-elles le bon sens de garder le silence ?
— Il fallait que quelqu’un les prenne en main, dit Vandene avec fermeté, pour les empêcher de faire plus de dégâts. Il faut qu’elles aient des leçons régulières et qu’elles travaillent dur.
Les visages rayonnants des deux novices arboraient maintenant de la suffisance, qui s’estompa peu à peu. Leurs leçons avaient été rares mais très difficiles, et la discipline très stricte.
— Ce qui signifie que vous devez vous en charger, Elayne. Vous ou Nynaeve.
Elayne fit claquer sa langue, exaspérée.
— Vandene, je trouve à peine un moment pour réfléchir. Je fais déjà l’effort de leur donner une heure de mon temps de temps à autre. Ce devra être Nynaeve.
— Qu’est-ce que Nynaeve devra faire ? demanda joyeusement l’intéressée, rejoignant leur groupe.
D’une façon ou d’une autre, elle s’était trouvé un châle jaune brodé de feuilles et de fleurs, négligemment drapé sur ses bras. Malgré la température, elle portait une robe bleue au décolleté assez profond pour l’Andor, mais son épaisse tresse noire ramenée sur son épaule et nichée entre ses seins en minimisait l’indécence. La petite pastille rouge, le ki’sain, au milieu de son front paraissait assez étrange. D’après la coutume malkierie, un ki’sain rouge annonçait une femme mariée, et elle avait insisté pour en porter un dès qu’elle l’avait su. Tripotant machinalement le bout de sa tresse, elle avait l’air… contente… Une émotion que personne n’associait généralement à Nynaeve al’Meara.
Elayne sursauta en voyant Lan à quelques pas, décrivant des cercles autour d’elles et surveillant les deux couloirs à la fois. Aussi grand qu’un Aiel dans sa tunique vert foncé, avec des épaules de forgeron, cet homme au visage dur parvenait encore à se déplacer comme un fantôme. Il avait son épée à la ceinture, même ici au Palais. Il faisait toujours frissonner Elayne. C’était la mort qui vous regardait par ses yeux bleus et froids. Sauf quand il regardait Nynaeve, en l’occurrence.