Tout contentement s’effaça du visage de Nynaeve dès qu’elle sut ce qui l’attendait. Cessant de tripoter sa tresse, elle l’empoigna à pleine main.
— Écoutez-moi bien. Elayne a peut-être le temps de se prélasser et de s’amuser avec la politique, mais moi, je suis débordée. Plus de la moitié de la Famille aurait disparu à l’heure qu’il est si Alise ne les retenait pas de force, et comme elle n’a aucun espoir d’accéder au châle elle-même, je ne sais pas jusqu’à quand elle pourra les retenir. Et les autres pensent qu’elles peuvent me tenir tête ! Hier, Sumeko s’est adressée à moi en m’appelant… mon petit !
Elle montra les dents. Mais d’une façon ou d’une autre tout ça était de sa faute. Après tout, c’était elle qui avait rabâché aux Femmes de la Famille qu’elles devaient montrer un peu de cran au lieu de ramper devant les Aes Sedai. Eh bien, elles avaient cessé de ramper, assurément ! À la place, elles avaient plutôt tendance à comparer les sœurs au standard de leur Règle. Et elles trouvaient que les sœurs n’étaient pas à la hauteur ! Ce n’était peut-être pas la faute de Nynaeve, si elle ne paraissait guère plus de vingt ans – elle avait cessé de vieillir très tôt – mais l’âge était important pour la Famille, et elle avait choisi de passer le plus clair de son temps avec elles. Elle tirait si fort sur sa tresse qu’elle menaçait de lui rester dans la main.
— Et ce maudit peuple de la Mer ! Maudites mégères ! Mégères ! Mégères ! Mégères ! Si ce n’était ce maudit marché… ! La dernière chose qu’il me faut, c’est une paire de novices bêlantes et pleurnichardes !
Kirstian pinça les lèvres un instant, et les yeux noirs de Zarya lancèrent des éclairs d’indignation avant qu’elle ne parvienne à reprendre son attitude docile. Mais elles avaient assez de bon sens pour savoir que des novices n’ouvrent pas la bouche devant des Aes Sedai.
Elayne réprima le désir d’arranger les choses. Elle avait envie de gifler Kirstian et Zarya. Elles avaient tout compliqué en ne gardant pas le silence. Elle voulait gifler Nynaeve. Ainsi, les Pourvoyeuses-de-Vent avaient fini par la coincer, non ? Cela ne lui inspira aucune sympathie.
— Je ne m’amuse pas, Nynaeve, et vous le savez ! Je vous ai assez souvent demandé votre avis !
Soupirant, elle tenta de se calmer. Les domestiques, qu’elle voyait derrière Vandene et les deux novices, s’étaient arrêtés de travailler pour lorgner le groupe de femmes. Elle doutait qu’ils aient remarqué Lan, pour impressionnant qu’il fût. Des Aes Sedai en train de se disputer, ça valait le coup d’œil, mais il fallait se tenir à distance.
— Quelqu’un doit les prendre en main, dit-elle plus calmement. Sauf si vous croyez qu’elles peuvent oublier tout cela ? Regardez-les, Nynaeve. Laissées à elles-mêmes, elles vont immédiatement tenter de trouver de qui il s’agit. Elles ne seraient pas allées trouver Vandene si elles ne pensaient pas qu’elle les aiderait.
Les deux novices étaient l’image même de l’innocence, à peine offusquée par une injuste accusation. Elayne n’y crut pas un instant. Elles avaient passé leur vie à se déguiser.
— Et pourquoi pas ? dit Nynaeve au bout d’un moment, rajustant son châle. Par la Lumière, Elayne, il ne faut pas oublier qu’elles ne sont pas des novices comme les autres.
Elayne ouvrit la bouche pour protester – des novices comme les autres, en effet ! – que Nynaeve n’avait peut-être jamais été novice mais qu’elle, elle avait été une Acceptée il n’y avait pas si longtemps, et une Acceptée bêlante et pleurnicharde assez souvent, en plus. Elle ouvrit la bouche, mais Nynaeve poursuivit sur son élan.
— Vandene peut s’en servir utilement, j’en suis sûre, dit-elle. Et quand elles ne travailleront pas, elle pourra leur donner des leçons régulières. Je me rappelle avoir entendu quelqu’un dire que vous avez déjà donné des cours à des novices, Vandene. Bon, voilà qui est réglé.
Les deux novices sourirent jusqu’aux oreilles – tout juste si elles ne se frottèrent pas les mains de satisfaction – mais Vandene fronça les sourcils.
— Je n’ai pas besoin d’avoir des novices dans les pattes pendant que…
— Vous êtes exactement aussi aveugle qu’Elayne, l’interrompit Nynaeve. Elles ont suffisamment d’expérience pour se faire passer pour autres qu’elles ne sont aux yeux des Aes Sedai. Elles peuvent travailler sous votre direction, et cela vous donnera le temps de manger et dormir.
Elle se redressa, drapant son châle sur ses épaules et ses bras. Ce fut une performance. Petite comme elle était, pas plus grande que Zarya et bien plus petite que Vandene et Kirstian, elle semblait les dépasser de quelques pouces. Elayne lui enviait ce don. Même si elle n’aurait pas osé un décolleté si profond. Les seins de Nynaeve risquaient de jaillir de son corsage. Mais cela ne diminuait en rien sa prestance. Elle était l’essence même de l’autorité.
— Vous le ferez, Vandene, dit-elle fermement.
Le froncement de sourcils de Vandene s’estompa, lentement. Nynaeve était plus puissante qu’elle dans le Pouvoir, et même si elle n’y pensait jamais consciemment, la coutume invétérée la fit céder, bien qu’à contrecœur. Le temps qu’elle se retourne vers les deux femmes en blanc, son visage était redevenu aussi calme qu’il pouvait l’être depuis la mort d’Adeleas. Ce qui signifiait que le juge n’ordonnerait peut-être pas une exécution immédiate. Plus tard, peut-être. Son visage décharné était calme et sinistre.
— J’ai effectivement donné des cours aux novices pendant un certain temps, dit-elle. Très peu de temps. La Maîtresse des Novices trouvait que j’étais trop dure avec mes élèves.
Ce qui rafraîchit un peu l’enthousiasme des deux femmes.
— Elle s’appelait Sereille Bagand.
Zarya devint aussi pâle que Kirstian qui chancela comme prise de vertige. En tant que Maîtresse des Novices, et par la suite Siège d’Amyrlin, Sereille était une légende. De celles qui vous réveillent en sueur au milieu de la nuit.
— Je mange normalement, dit Vandene à Nynaeve. Mais tout a un goût de cendres.
Avec un geste aux deux novices, elle s’éloigna à leur tête, passant devant Lan. Les deux femmes suivirent, titubant légèrement.
— Quelle entêtée, grommela Nynaeve, les regardant partir en fronçant les sourcils, mais avec plus qu’un soupçon de sympathie dans la voix. Je connais une douzaine d’herbes qui pourraient l’aider à retrouver le sommeil, mais elle ne veut pas en entendre parler. J’ai presque envie de glisser quelque chose dans son vin du soir.
Une sage souveraine, pensa Elayne, sait quand il faut parler et quand il faut se taire. Certes, ça s’appliquait à tout le monde. Elle ne dit pas que Nynaeve qui traitait quelqu’un d’entêté, c’était comme un coq qui reprochait sa fierté à un faisan.
— Savez-vous quelles nouvelles Reanne doit me communiquer ? dit-elle. De bonnes nouvelles, « en un sens », paraît-il.
— Je ne l’ai pas vue ce matin, répondit Nynaeve, suivant toujours Vandene des yeux. Je ne suis pas sortie de mon appartement.
Brusquement, elle se secoua, et, pour une raison inconnue, regarda Elayne d’un air soupçonneux. Puis Lan. Imperturbable, il continuait à monter la garde.
Nynaeve prétendait que son mariage était merveilleux – elle pouvait se montrer d’une franchise choquante avec les autres femmes – mais Elayne pensait qu’elle mentait pour dissimuler sa déception. Très probablement, Lan était toujours prêt à attaquer, prêt à se battre, même en dormant. Ce devait être comme coucher près d’un lion affamé. De plus, ce visage de pierre aurait suffi à glacer n’importe quel lit conjugal. Heureusement, Nynaeve ignorait ces pensées. En fait, elle souriait. Curieusement, d’un sourire amusé. Amusé et… condescendant. Bien sûr que non. C’était son imagination.