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— Je sais où est Reanne, dit Nynaeve, redescendant son châle sur ses bras. Venez avec moi, je vais vous conduire jusqu’à elle.

Elayne savait exactement où se trouvait Reanne, puisqu’elle n’était pas logée avec Nynaeve, mais une fois de plus, elle tint sa langue et se laissa conduire. Comme une punition pour avoir discuté tout à l’heure, au lieu de tenter de rétablir la paix. Lan suivit, scrutant les couloirs de son regard glacé. Les domestiques se troublaient quand les yeux de Lan tombaient sur eux. Une jeune servante aux cheveux clairs alla même jusqu’à retrousser ses jupes pour s’enfuir, heurtant dans sa fuite une torchère qui faillit tomber.

Cela rappela à Elayne qu’elle devait parler à Nynaeve de Naean et Elenia, et des espions. Nynaeve prit la chose avec calme. Elle convint avec Elayne qu’elles sauraient bien assez tôt qui avait délivré les deux femmes, avec un reniflement dédaigneux pour les doutes de Sareitha. D’ailleurs, elle se déclara surprise qu’elles n’aient pas été emmenées à Aringill depuis longtemps.

— Je ne parvenais pas à croire qu’elles étaient toujours là quand nous sommes arrivées à Caemlyn. N’importe quel imbécile aurait compris qu’elles seraient amenées à Aringill tôt ou tard. C’était beaucoup plus facile de les faire sortir d’une petite ville.

Une petite ville ? Il n’y avait pas si longtemps, elle aurait trouvé qu’Aringill était une grande ville.

— Quant aux espions…

Nynaeve fronça les sourcils sur un serviteur dégingandé et grisonnant qui remplissait d’huile une torchère dorée, et elle branla du chef.

— Bien sûr qu’il y a des espions. Je savais depuis le début qu’il devait y en avoir. Vous devez simplement surveiller vos paroles, Elayne. Ne dites rien à quiconque que vous ne connaissez pas très bien, à moins de vouloir que tout le monde le sache.

Quand il fallait parler, et quand il fallait se taire, pensa Elayne, avec une moue pensive. Parfois, c’était une véritable épreuve avec Nynaeve.

Nynaeve avait une information à lui communiquer. Dix-huit Femmes de la Famille, qui les avaient accompagnées à Caemlyn, n’étaient plus au Palais. Mais elles ne s’étaient pas enfuies. Comme aucune d’elles n’était assez puissante pour Voyager, Nynaeve avait elle-même tissé un portail et les avait envoyées au plus profond de l’Altara, de l’Amadicia et du Tarabon, dans les territoires annexés par les Seanchans, où elles tenteraient de retrouver les Femmes de la Famille qui n’avaient pas encore fui, pour les ramener à Caemlyn.

Elayne aurait apprécié que Nynaeve l’en informe la veille, avant qu’elles ne s’en aillent, ou mieux encore, quand Nynaeve et Reanne avaient décidé de les envoyer en mission, mais elle n’en fit pas la remarque. Elle se contenta de dire :

— C’est très courageux de leur part. Éviter la capture ne sera pas facile.

— Courageux, oui, dit Nynaeve d’un ton irrité.

De nouveau, sa main remonta sur sa tresse.

— Mais ce n’est pas pour ça que nous les avons choisies. Alise pensait que c’étaient les fugitives les plus prévisibles si nous ne leur donnions pas quelque chose à faire.

Regardant Lan par-dessus son épaule, elle lâcha sa tresse.

— Je ne vois pas comment Egwene va s’y prendre, soupira-t-elle. C’est très bien d’affirmer que toutes les Femmes de la Famille seront associées à la Tour, d’une façon ou d’une autre, mais comment ? La plupart ne sont pas assez puissantes pour accéder au châle. Beaucoup ne parviendront même pas au rang d’Acceptées. Et elles refuseront de rester novices ou Acceptées jusqu’à la fin de leurs jours.

Cette fois, Elayne garda le silence parce qu’elle ne savait pas quoi dire. La promesse devait être tenue ; elle l’avait faite elle-même. Au nom d’Egwene, certes, et sur l’ordre d’Egwene, mais c’était elle qui avait prononcé les mots, et elle tiendrait parole. Sauf qu’elle ne savait pas comment, à moins qu’Egwene n’invente quelque chose de vraiment exceptionnel.

Reanne Corly était exactement où Elayne savait qu’elle serait, dans une petite pièce avec deux étroites fenêtres donnant sur une petite cour ornée d’une fontaine en son centre, et située dans les profondeurs du Palais, mais la fontaine était tarie à cette époque de l’année et l’air sentait un peu le renfermé à cause des croisées vitrées. De simples dalles noires couvraient le sol, sans tapis, et l’ameublement consistait uniquement en une étroite table et deux chaises. Deux personnes se trouvaient avec Reanne. Debout à une extrémité de la table, Alise Tenjile, en simple robe grise à haut col, leva les yeux. Apparemment d’âge mûr, elle avait un physique banal mais plaisant, qui n’avait rien d’ordinaire quand on la connaissait et qui pouvait être très déplaisant quand il le fallait. Après avoir jeté un seul coup d’œil, elle se remit à étudier ce qu’il y avait sur la table. Aes Sedai, Liges et Filles-Héritières n’impressionnaient pas Alise, plus maintenant. Reanne elle-même était assise d’un côté de la table, le visage plissé et les cheveux plus gris que bruns, dans une robe verte plus sophistiquée que celle d’Alise ; elle avait été renvoyée de la Tour après avoir échoué au test d’Acceptée, et, quand on lui avait offert une seconde chance, elle avait tout de suite adopté la couleur de son Ajah préférée. En face d’elle était assise une femme rondelette en simple drap de laine brun, un air de défi figé sur le visage, et qui regardait Reanne dans les yeux, évitant la vue de l’a’dam segmenté posé entre elles comme un serpent sur la table. Pourtant, ses mains caressaient le rebord de la table, et Reanne arborait un sourire confiant qui accusait ses pattes-d’oie.

— Ne venez pas me dire que vous avez obligé l’une d’entre elles à entendre raison, dit Nynaeve, avant même que Lan n’ait refermé la porte derrière elles.

Elle fronça les sourcils sur la femme en brun, comme si elle avait envie de lui frictionner les oreilles, puis elle regarda Alise. Elayne pensa qu’Alise impressionnait un peu Nynaeve. Elle était loin d’être puissante dans le Pouvoir – elle n’accéderait jamais au châle – mais elle avait une façon bien à elle de prendre le commandement et de le faire accepter autour d’elle. Y compris par les Aes Sedai. Elayne se dit finalement qu’Alise l’impressionnait peut-être un peu elle-même.

— Elles nient toujours qu’elles peuvent canaliser, marmonna Alise, croisant les bras et fronçant les sourcils sur la femme assise en face de Reanne.

— Elles ne peuvent pas vraiment, je suppose, mais je sens… quelque chose. Pas l’étincelle d’une femme chez qui le Pouvoir est inné, mais autre chose. C’est comme si elle était à la limite de pouvoir canaliser, le pied levé pour la franchir. Je n’ai jamais senti rien de pareil jusqu’ici. Bon. Déjà, elles ne tentent plus de nous attaquer à coups de poing. Je les aurai au moins dressées dans ce domaine !

La femme en brun lui lança un regard à la fois meurtrier et boudeur, mais détourna les yeux du regard ferme d’Alise, tordant la bouche en une grimace. Quand Alise dressait quelqu’un, elle ne faisait pas les choses à moitié. Ses mains continuèrent à s’activer sur la table ; Elayne se dit que c’était machinal.

— Elles nient aussi voir les flux, mais elles cherchent à se convaincre, dit Reanne de sa voix claire et musicale.

Elle continua à soutenir le regard obstiné de l’autre en souriant. N’importe quelle sœur pouvait envier sa sérénité et sa présence. Elle avait été l’Aînée du Cercle du Tricot, la plus haute autorité de la Famille. D’après leur Règle, le Cercle du Tricot n’existait qu’à Ebou Dar, mais elle était toujours la plus âgée de celles venues à Caemlyn, cent ans de plus que toute Aes Sedai de mémoire d’homme, et son attitude calme et autoritaire n’avait rien à envier à aucune sœur.