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Quand elle se tut, le silence s’éternisa.

Nynaeve semblait méditative, luttant intérieurement avec elle-même. Elle saisit sa tresse, puis la lâcha et croisa étroitement les bras sur ses épaules, faisant osciller les franges de son châle. Elle foudroya tout le monde, sauf Lan, qu’elle ne regarda même pas.

Finalement, elle prit une profonde inspiration et se tourna vers Reanne et Alise, redressant les épaules.

— Nous devons enlever l’a’dam. Nous les garderons ici jusqu’à ce que nous soyons sûres d’elles – et Lemore sera libérée après ; il faudra la mettre en blanc – et nous devrons nous assurer qu’elles ne sont jamais seules, surtout pas avec les sul’dams. Mais l’a’dam doit disparaître.

Elle avait parlé d’un ton déterminé, comme s’attendant à de la résistance, mais Elayne eut un grand sourire d’approbation. L’addition de trois femmes dont elles ne pouvaient pas être sûres ne pouvait guère passer pour une bonne nouvelle, mais elles n’avaient pas d’autre choix.

Reanne se contenta de hocher la tête, au bout d’un moment, en signe d’acceptation, mais Alise contourna la table pour venir tapoter l’épaule de Nynaeve qui rougit. Elle s’efforça de dissimuler sa rougeur en s’éclaircissant bruyamment la voix et en grimaçant à l’adresse de la Seanchane dans sa cage de saidar. Mais ses efforts ne furent pas très efficaces, et Lan lui gâcha ses effets.

— Tai’shar Manetheren, dit-il doucement.

La mâchoire de Nynaeve s’affaissa, puis s’incurva en un sourire tremblant. Soudain, elle se tourna vers lui, les yeux brillant de larmes, l’air joyeux. Il lui rendit son sourire. Plus rien de froid dans son regard.

Elayne se retint pour ne pas déglutir. Par la Lumière ! Peut-être qu’il ne gelait pas leur lit conjugal, après tout. Cette pensée la fit rougir. S’efforçant de ne pas les regarder, ses yeux tombèrent sur Marli, toujours ligotée sur sa chaise. La Seanchane regardait droit devant elle, ses joues rebondies inondées de larmes. Le tissage l’isolait du bruit. Maintenant, elle ne pouvait plus nier qu’elle voyait le tissage. Mais quand elle le dit, Reanne branla du chef.

— Elles pleurent toutes si on leur fait regarder le tissage assez longtemps, Elayne, dit Reanne avec lassitude.

Et un peu de tristesse.

— Mais quand le tissage disparaît, elles se persuadent que nous les avons dupées. Elles sont forcées, vous comprenez. Sinon, elles seraient damanes, et non sul’dams. Non, il faudra du temps pour convaincre la Maîtresse des Chiens de Chasse qu’elle est elle-même un chien. Je crains de ne pas vous avoir communiqué une bonne nouvelle, n’est-ce pas ?

— Pas très bonne, dit Elayne.

Mauvaise nouvelle, en fait. Juste un autre problème à ajouter aux autres. Combien encore pouvaient être empilées avant que la pile ne s’effondre ? Il lui fallait une bonne nouvelle, bientôt.

9

Une tasse de thé

Une fois dans sa garde-robe, Elayne se débarrassa rapidement de sa robe d’équitation et se changea, avec l’aide d’Essande, la retraitée grisonnante qu’elle avait choisie pour femme de chambre. Svelte et digne, cette femme était un peu lente dans ses mouvements, mais elle connaissait son métier et ne perdait pas de temps en vains bavardages. En fait, elle parlait rarement, sauf pour lui suggérer de porter certaines tenues et remarquer quotidiennement qu’Elayne ressemblait beaucoup à sa mère. À un bout de la pièce, des flammes dansaient sur les grosses bûches brûlant dans une grande cheminée de marbre, mais le feu ne réchauffait guère l’atmosphère. Elle enfila rapidement une robe de beau drap bleu aux manches et au col brodés de perles, ceignit la ceinture ornée d’argent, avec sa dague dans son fourreau et des sandales de velours bleu brodées. Elle n’aurait peut-être pas le temps de se changer une nouvelle fois avant de recevoir les marchands, et elle se devait de les impressionner. Elle s’assurerait de la présence de Birgitte. Birgitte était très impressionnante en uniforme. L’audience accordée aux marchands serait pour elle comme une récréation. La Capitaine-Générale de la Garde de la Reine n’appréciait guère l’examen de tous ses dossiers et elle se sentait irritée. Attachant des grappes de perles à ses oreilles, elle renvoya Essande à ses foyers, dans le quartier des retraités. Elle avait refusé la Guérison quand on la lui avait proposée, mais Elayne soupçonnait qu’elle avait les articulations douloureuses. En tout cas, elle était prête, elle. Elle ne porterait pas sa couronne de Fille-Héritière, qui resterait dans le coffret d’ivoire posé sur sa table de toilette. Elle n’avait pas beaucoup de bijoux ; la plupart avaient déjà été mis en gage, et les autres suivraient peut-être. Inutile d’y penser maintenant. Ces quelques instants de solitude lui offraient un court répit.

Son salon lambrissé de bois sombre et aux larges corniches sculptées d’oiseaux, contenait deux grandes cheminées aux manteaux très ornés, une à chaque bout de la pièce, qui réchauffaient mieux l’atmosphère que l’unique cheminée de la garde-robe, mais là aussi, des tapis étaient nécessaires pour atténuer le froid des dalles blanches. À sa surprise, Halwin Norry était présent au salon. Elle se sentit assaillie par ses devoirs.

Quand elle entra, le Premier Clerc se leva de sa chaise à dossier bas, serrant une chemise de cuir sur son étroite poitrine, et, d’une démarche heurtée, contourna la table au milieu de la pièce pour lui faire une révérence maladroite. Norry était grand et mince, avec un long nez et une frange de cheveux clairsemés qui se dressaient derrière ses oreilles comme des aigrettes de plumes blanches. Il lui rappelait souvent un héron. Pas mal de clercs maniaient la plume sous sa direction, pourtant une petite tache d’encre maculait un bord de son tabard écarlate. Mais la tache semblait ancienne, et elle se demanda si la chemise en cachait d’autres. Il avait serré son dossier contre son cœur quand il avait adopté l’uniforme de cérémonie, deux jours après Maîtresse Harfor. Que ce soit pour exprimer son loyalisme, ou simplement parce que la Première Servante l’avait fait, elle ne le savait toujours pas.

— Pardonnez ma précipitation, ma Dame, dit-il, mais je crois avoir des questions de quelque importance, sinon urgentes, à vous soumettre.

Questions importantes ou non, sa voix n’était toujours qu’un ronronnement monotone.

— Bien sûr, Maître Norry. Mais je ne veux pas vous obliger à agir dans l’urgence.

Il cligna des yeux, et elle réprima un soupir. Elle se dit qu’il devait être plus qu’un peu sourd, à sa façon de tourner la tête de droite et de gauche comme pour mieux recueillir les sons. Peut-être était-ce pour ça qu’il parlait toujours sur le même ton. Elle éleva un peu la voix. Il n’était peut-être qu’ennuyeux, après tout.