— Prenez place, et parlez-moi de ces questions d’importance.
Elle attira à elle une des chaises sculptées rangées autour de la table, et lui fit signe d’en prendre une autre, mais il resta debout. Comme toujours. Elle s’assit pour écouter, croisant les jambes et lissant ses jupes.
Il ne consulta pas son dossier. Tout ce qu’il y avait dans ses papiers était aussi dans sa tête, les papiers n’étant là qu’au cas où elle demanderait à vérifier par elle-même.
— Le plus pressé, ma Dame, et peut-être le plus important : de grands gisements d’alun ont été découverts sur vos domaines de Danabar. De l’alun de première qualité. Je crois que les banquiers seront… euh… moins hésitants envers les requêtes que je leur présente en votre nom quand ils l’apprendront.
Il sourit, ses lèvres s’incurvant brièvement. Pour lui, c’était presque l’équivalent d’un saut de joie.
Elayne se redressa dès qu’il parla d’alun, et elle eut un sourire beaucoup plus large que lui. Son allégresse était si grande qu’elle oublia un moment l’irritation de Birgitte. Les teinturiers et les tisserands dévoraient l’alun, de même que les verriers et les papetiers, pour ne citer qu’eux. La seule source d’alun de première qualité était le Ghealdan – ou l’était jusqu’à présent – et les taxes que rapportait ce commerce avaient suffi à soutenir le trône du Ghealdan depuis des générations. L’alun de Tear et d’Arafel n’était pas aussi bon, mais rapportait pourtant à ces pays autant que l’huile d’olive et les gemmes.
— C’est effectivement une nouvelle importante, Maître Norry. La meilleure de la journée.
Peut-être même la meilleure depuis son retour à Caemlyn.
— Quand pensez-vous pouvoir surmonter l’« hésitation » des banquiers ?
En fait d’« hésitation », on lui avait plutôt claqué la porte au nez, en moins grossier. Les banquiers savaient à l’homme près combien d’épées étaient derrière elle, et combien derrière ses opposants. Même ainsi, elle ne doutait pas que sa fortune en alun ne les fasse changer d’avis. Norry non plus.
— Assez vite, ma Dame, et à des termes très avantageux, je crois. Je leur dirai si leurs meilleures offres sont insuffisantes. J’approcherai alors Tear et Cairhien. Ils ne prendront pas le risque de perdre les droits de douane, ma Dame.
Tout cela fut dit d’un ton sec et monocorde, sans même la nuance de satisfaction qu’aurait exprimée tout autre homme.
— Il s’agira de prêts sur des revenus futurs, bien sûr, et il y aura des frais. L’extraction, pour commencer. Le transport. Danabar est dans une région montagneuse, et assez loin de la Route de Lugard. Il devrait quand même rester des bénéfices suffisants pour réaliser votre ambition en ce qui concerne les Gardes, ma Dame. Et votre Académie.
— Suffisant n’est pas le mot que vous auriez dû employer si vous cherchez à me faire abandonner les plans que j’ai pour l’Académie, dit-elle, presque en riant.
Elle veillait aussi jalousement sur le trésor d’Andor qu’une poule sur son unique poussin, tandis que lui, il était violemment opposé à ce qu’elle continue l’école que Rand avait fondée à Caemlyn, rabâchant sans fin ses arguments jusqu’à ce que sa voix monotone lui vrille la cervelle. Jusqu’à présent, l’école ne consistait qu’en quelques douzaines de savants avec leurs étudiants, dispersés dans diverses auberges de la Cité Neuve. Mais même en hiver, il en arrivait d’autres tous les jours et ils réclamaient à grands cris davantage d’espace. Elle ne proposait certes pas de leur attribuer un palais, mais il leur fallait un bâtiment. Norry s’efforçait d’économiser l’or de l’Andor, mais Elayne pensait à l’avenir du pays. La Tarmon Gai’don approchait, mais elle devait continuer à croire qu’il y aurait un avenir après elle, que Rand détruise le monde ou non.
Sinon, il n’y avait aucune raison d’entreprendre quoi que ce soit, et elle ne pouvait pas rester à attendre sans rien faire. Même si elle avait su de source sûre que la Dernière Bataille mettrait un terme à tout, elle n’aurait pas pu se croiser les bras. Rand fondait des écoles au cas où il finirait par détruire le monde, dans l’espoir de sauver quelque chose. Mais cette école serait celle de l’Andor, pas celle de Rand al’Thor. L’Académie de la Rose, dédiée à la mémoire de Morgase Trakand. Il y aurait un avenir, et l’avenir se souviendrait de sa mère.
— À moins que vous n’ayez décidé qu’on peut remonter la trace de l’or cairhienin jusqu’au Dragon Réincarné, après tout ?
— Je crois toujours que le risque est très minime, ma Dame, mais inutile pour le moment étant donné ce que je viens d’apprendre de Tar Valon.
Le ton ne changea pas, mais à l’évidence, il était inquiet. Ses doigts tambourinaient sur le dossier contre sa poitrine, comme des araignées dansant sur son torse, puis s’immobilisèrent.
— La… euh… Tour Blanche a fait une proclamation reconnaissant… euh… le Seigneur Rand pour le Dragon Réincarné, et lui offrant… euh… de le protéger et de le guider. Elle a aussi prononcé l’anathème contre quiconque l’approche, sauf par l’intermédiaire de la Tour. Il est sage de se méfier de la colère de la Tour, ma Dame, comme vous le savez bien.
Il jeta un coup d’œil significatif sur l’anneau du Grand Serpent de la main posée sur l’accoudoir sculpté du fauteuil. Il savait que la Tour était divisée, bien sûr – peut-être qu’un paysan de Seleisin ne le savait pas ; mais tout le monde était au courant maintenant –, pourtant, il était trop discret pour lui avoir demandé à quel camp elle avait juré allégeance. Bien qu’il ait été sur le point de dire « le Siège d’Amyrlin » au lieu de « la Tour Blanche ». Et la Lumière seule savait ce qu’il aurait pu dire à la place de « Seigneur Rand ». Elle ne lui en tint pas rigueur. Il était prudent, une qualité indispensable dans son poste.
Pourtant, la proclamation d’Elaida la stupéfia. Fronçant les sourcils, elle tripota pensivement son anneau. Elaida portait cet anneau avant sa naissance. Elle était arrogante, entêtée, aveugle à tous les points de vue qui n’étaient pas les siens, mais elle n’était pas stupide. Loin de là.
— Est-il possible qu’elle pense qu’il va accepter cette offre ? dit-elle, comme se parlant à elle-même.
Le protéger et le guider ? Personne ne pouvait guider Rand même avec une perche !
— Il peut très bien avoir déjà accepté, ma Dame, selon ma correspondante à Cairhien.
Norry aurait frissonné à l’idée qu’il était, en un sens, un maître-espion. Il aurait grimacé de dégoût, en tout cas. Le Premier Clerc gérait le trésor, contrôlait les clercs qui administraient la capitale, et conseillait le trône sur les affaires d’État. Il n’avait certes pas de réseau d’yeux-et-oreilles, comme les Ajahs et certaines sœurs individuelles. Mais il correspondait régulièrement avec des gens bien informés, de sorte que ses avis tenaient compte des événements actuels.
— Elle envoie un pigeon toutes les semaines, et il semble que, tout de suite après le dernier, quelqu’un ait attaqué le Palais du Soleil à l’aide du Pouvoir Unique.
— À l’aide du Pouvoir ! s’écria-t-elle, sursautant sous le choc.
Norry hocha la tête. Au ton, on aurait dit qu’il faisait un rapport sur les travaux urbains.
— C’est ce que dit ma correspondante, ma Dame. Une Aes Sedai, peut-être, un Asha’man, ou même un Réprouvé. Ici, elle répète sans doute des commérages, j’en ai peur. L’aile abritant les appartements du Dragon Réincarné a été en grande partie détruite et lui-même a disparu. Beaucoup pensent qu’il est allé à Tar Valon plier le genou devant le Siège d’Amyrlin. Certains le croient mort au cours de l’attaque, mais ils sont peu nombreux. Je vous conseille de ne rien faire jusqu’à plus ample informé.