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Il fit une pause, penchant la tête d’un air pensif.

— D’après ce que j’ai vu de lui, ma Dame, je ne le croirai jamais mort avant d’avoir passé trois jours près de son cadavre.

Elle le dévisagea, stupéfaite. C’était presque une plaisanterie. Un trait d’esprit, au moins. Et venant d’Halwyn Norry ! Elle non plus ne croyait pas que Rand était mort. Elle ne le croirait jamais. Quant à plier le genou devant Elaida, il était bien trop têtu pour se soumettre à qui que ce soit. Beaucoup de difficultés pourraient être surmontées s’il pouvait se résoudre à faire allégeance devant Egwene, mais il s’y refusait, et c’était une amie d’enfance. Elaida avait autant de chances qu’une chèvre à un bal de la Cour, surtout quand il entendrait parler de sa proclamation. Mais qui l’avait attaqué ? Les Seanchans ne pouvaient pas avoir atteint Cairhien. Si les Réprouvés avaient décidé d’agir à découvert, cela signifiait chaos et destruction plus graves que ceux qu’affrontait déjà le monde. Le pire, ce seraient les Asha’man. Si ses propres créatures se retournaient contre lui… Non ! Elle ne pouvait pas le protéger, quelque besoin qu’il en eût. Il devrait se débrouiller tout seul.

Imbécile ! maugréa-t-elle mentalement. Sans doute qu’il parade partout avec des bannières, comme si personne ne cherchait à le tuer ! Tu ferais bien de te débrouiller tout seul, Rand al’Thor, ou je te giflerai jusqu’à la folie quand je te mettrai la main dessus !

— Qu’est-ce que vos correspondants ont d’autre à dire, Maître Norry ? demanda-t-elle tout haut, écartant Rand de son esprit.

Elle ne lui avait pas encore mis la main dessus, et elle devait se concentrer pour tenir l’Andor.

Les correspondants de Norry avaient beaucoup de choses à dire, quoique certaines assez anciennes. Ils n’utilisaient pas tous des pigeons, et les lettres, remises aux marchands de confiance, pouvaient mettre des mois à arriver, dans le meilleur des cas. Certains marchands douteux acceptaient l’argent du port et ne se donnaient pas la peine de livrer la lettre. Peu de gens avaient les moyens d’engager un messager. Elayne avait l’intention de créer une Poste Royale, si la situation le permettait jamais. Norry déplorait que les dernières nouvelles qu’il avait reçues d’Ebou Dar et de l’Amador soient déjà dépassées par des événements dont tout le monde parlait depuis des semaines.

Toutes les nouvelles n’étaient pas importantes non plus. Ses correspondants n’étaient pas des yeux-et-oreilles ; ils lui communiquaient juste les nouvelles de leur cité, les rumeurs de la Cour. Celles venant de Tear concernaient de plus en plus le nombre croissant des vaisseaux du Peuple de la Mer qui traversaient les Doigts du Dragon sans pilotes et encombraient maintenant le fleuve dans la cité, mais ce n’était qu’une rumeur. L’Illian était tranquille, et plein de soldats de Rand, récupérant d’une bataille contre les Seanchans ; on ne savait rien de plus ; pas même si Rand avait été dans la cité. La Reine de Saldaea faisait toujours une longue retraite dans la campagne, ce qu’Elayne savait déjà, mais il semblait que la Reine de Kandor n’ait pas été vue depuis des mois à Chachin, et le Roi de Shienar n’avait pas terminé sa longue tournée d’inspection des Marches de la Dévastation, quoiqu’on rapportât que la Dévastation était plus paisible qu’elle ne l’avait été de mémoire d’homme. À Lugard, le Roi Roedran rassemblait tous les nobles pouvant fournir des hommes d’armes, et une cité déjà inquiétée par deux grandes armées qui campaient près de la frontière avec l’Andor, l’une pleine d’Aes Sedai, l’autre pleine d’Andorans, s’inquiétait maintenant des intentions d’un débauché comme Roedran.

— Et que conseillez-vous ici ? demanda-t-elle quand il eut terminé, bien que la question fût inutile.

En vérité, elle n’en avait pas eu besoin non plus dans les autres cas. Les événements étaient soit beaucoup trop lointains pour affecter l’Andor, soit sans importance, simples points de vue sur ce qui se passait dans les autres pays. Malgré tout, elle était obligée de poser la question, même quand ils savaient tous deux qu’elle avait la réponse – « ne rien faire » – qu’il donnait promptement. Le Murandy n’était ni loin ni sans importance, pourtant, cette fois, il hésita, avec une moue pensive. Or Norry était lent et méthodique, mais rarement hésitant.

— Rien dans ce cas, ma Dame dit-il enfin. Normalement, je conseillerais d’envoyer un émissaire pour tenter de sonder ses raisons et ses objectifs. Peut-être a-t-il peur de ce qui se passe au nord de son pays, ou des raids des Aiels dont on parle tant. Mais d’autre part, quoiqu’il ait toujours été sans ambitions, il a peut-être mis quelque chose en route dans le nord de l’Altara. Ou en Andor, étant donné les circonstances. Malheureusement…

Toujours serrant son dossier sur son cœur, il ouvrit un peu les mains et soupira, peut-être en signe d’excuse, ou de désarroi.

Malheureusement, elle n’était pas encore reine, et aucun émissaire ne pourrait approcher Roedran. Si ses revendications au trône échouaient, la prétendante suivante pourrait s’emparer d’une partie du Murandy pour lui donner une leçon. Le Seigneur Luan et les autres l’avaient déjà fait. Mais elle avait par Egwene de meilleures informations que le Premier Clerc. Elle n’avait pas l’intention de révéler ses sources, mais elle décida d’atténuer son désarroi. Ce devait être ce qui le faisait grimacer : savoir ce qui devait être fait sans être capable de savoir comment.

— Je connais les objectifs de Roedran, Maître Norry, et c’est le Murandy même. Les Andorans du Murandy ont accepté l’allégeance de nobles murandiens dans le Nord, ce qui rend les autres nerveux. Et il y a une grande bande de mercenaires – des Fidèles du Dragon, en fait, mais Roedran croit que ce sont des mercenaires – qu’il a engagés en secret, pour attendre et intimider quand les autres armées seront parties. Il veut utiliser cette menace pour lier tous les nobles à sa personne, assez fort pour que chacun ait peur de briser ce lien quand la menace aura disparu. Il constituera peut-être un problème à l’avenir, si ses plans réussissent – pour commencer, il voudra récupérer les territoires du Nord – mais il ne présente aucun problème immédiat pour l’Andor.

Les yeux de Norry se dilatèrent, et il pencha la tête, d’abord à droite, puis à gauche, scrutant son visage. Il s’humecta les lèvres avant de parler.

— Cela expliquerait beaucoup de choses, ma Dame. Oui, oui, beaucoup de choses.

De nouveau, il se passa la langue sur les lèvres.

— Il y a un point mentionné par ma correspondante de Cairhien que je… euh… que j’ai oublié de signaler. Comme vous le savez sans doute, votre intention de revendiquer le Trône du Soleil est bien connue là-bas, et jouit d’un large soutien. Il semble que beaucoup de Cairhienins parlent ouvertement de venir en Andor pour vous aider à gagner le Trône du Lion, afin que vous puissiez monter plus tôt sur le Trône du Soleil. Je pense que vous n’avez peut-être pas besoin de mes conseils au sujet de ces propositions ?

Elle hocha la tête, assez gracieusement étant donné les circonstances, pensa-t-elle.

Des Cairhienins venant à son aide, ce serait pire que des mercenaires, car il y avait eu trop de guerres entre le Cairhien et l’Andor. Il ne l’avait pas oublié. Halwin Norry n’oubliait jamais rien. Alors, pourquoi l’avait-il avertie au lieu de la laisser prendre par surprise, peut-être par l’arrivée des supporters cairhienins ? L’étalage de ses informations l’avait-il impressionné ? Ou avait-il craint qu’elle n’apprenne qu’il lui avait caché quelque chose ? Il attendit patiemment, comme un héron desséché attendant… un poisson ?