— Préparez une lettre pour mon sceau et ma signature, Maître Norry, à envoyer à toutes les grandes Maisons de Cairhien. Commencez par exposer mes droits au Trône du Soleil, en qualité de fille de Taringail Damodred, et dites que je viendrai leur exposer mes revendications quand la situation sera stabilisée en Andor. Dites que je n’amènerai pas de soldats, car je sais que la présence de soldats andorans au Cairhien inciterait tout le Cairhien à se soulever contre moi, et à juste titre. Terminez par mes remerciements pour le soutien que beaucoup de Cairhienins offrent à ma cause, et mon espoir que bien des différends avec le Cairhien puissent être réglés pacifiquement.
Les destinataires intelligents liraient entre les lignes, et, avec un peu de chance, expliqueraient tout à ceux qui ne l’étaient pas assez pour comprendre.
— Habile réponse, ma Dame, dit Norry, voûtant le dos en un semblant de révérence. Il en sera comme vous le désirez. Si je peux me permettre une question, ma Dame, avez-vous eu le temps de signer les comptes ? Ah, non ! Peu importe. J’enverrai quelqu’un les chercher plus tard.
Avec une révérence plus traditionnelle, quoique tout aussi gauche, il se prépara à partir, puis se ravisa.
— Pardonnez mon audace, ma Dame, mais vous me rappelez beaucoup la défunte Reine, votre mère.
Regardant la porte se refermer derrière lui, elle se demanda s’il était dans son camp. Administrer Caemlyn et l’Andor, sans clerc, était impossible, et le Premier Clerc avait le pouvoir de mettre une reine à genoux s’il agissait sans en référer. Un compliment, ce n’était pas la même chose qu’un serment d’allégeance.
Elle n’eut guère de temps pour ruminer la question, car, quelques instants après son départ, trois servantes en livrée entrèrent, portant des plateaux à couvercles d’argent, qu’elles posèrent à la file sur la longue table dressée près d’un mur.
— La Première Servante dit que ma Dame a oublié d’envoyer chercher son déjeuner, dit une femme ronde et grisonnante, avec une révérence, tout en faisant signe à sa compagne plus jeune d’ôter les couvercles. Alors, elle envoie un assortiment de mets à ma Dame.
Un assortiment. Branlant du chef devant l’étalage, Elayne pensa à tout le temps écoulé depuis qu’elle avait pris son petit déjeuner au lever du soleil. Il y avait de la selle d’agneau sauce moutarde, du chapon rôti aux figues sèches, des ris de veau aux arachides, des poireaux à la crème et du velouté de pommes de terre, des rouleaux de chou aux raisins et poivrons, et une tarte au potiron, sans parler d’une petite assiette de tartelettes aux pommes et d’une autre de petits cakes à la crème fraîche. De la vapeur s’élevait de deux pichets d’argent pansus, au cas où elle aurait préféré un vin épicé à l’autre. Un troisième contenait du thé chaud. Et, poussé dédaigneusement dans le coin d’un plateau, le déjeuner qu’elle commandait tous les jours, du bouillon et du pain. Reene Harfor désapprouvait ce régime, prétendant qu’Elayne était « mince comme un fil ».
La Première Servante avait fait des adeptes. La femme grisonnante arbora un air fâché quand elle posa le pain, le bouillon et le thé sur la table au milieu de la pièce avec une serviette en lin blanc, une tasse et une soucoupe en fine porcelaine bleue, et un pot de miel en argent. Plus quelques figues sur une assiette. Estomac plein à midi, tête embrumée l’après-midi, comme disait Lini. Mais ses opinions n’étaient pas partagées. Les servantes étaient des femmes aux rondeurs confortables, et même les deux plus jeunes eurent l’air déçues en repartant avec le reste des plats.
Le bouillon était très bon, léger et un peu épicé, et le thé avait un agréable parfum de menthe. Elle ne resta pas seule assez longtemps avec son repas et ses pensées pour avoir le loisir de goûter, éventuellement, à une tartelette. Avant qu’elle ait avalé deux bouchées, Dyelin entra en coup de vent, tourbillon en robe d’équitation verte, la respiration oppressée. Posant sa cuillère, Elayne lui offrit du thé avant de s’apercevoir qu’il n’y avait qu’une seule tasse, qu’elle utilisait déjà. Mais Dyelin refusa du geste, fronçant les sourcils.
— Il y a une armée au Bois de Braem, annonça-t-elle, telle qu’on n’en a jamais vu depuis la Guerre des Aiels. C’est un marchand de Braem Neuve qui a apporté la nouvelle ce matin. Tormon, un Illianer, est un homme sérieux et fiable qui n’a pas l’habitude de se faire des illusions ni d’avoir peur de son ombre. Il dit qu’il a vu des Kandoris, des Arafellins et des Shienarans en différents endroits. Des milliers à eux tous. Des dizaines de milliers.
S’effondrant dans un fauteuil, elle s’éventa d’une main. Elle avait le visage légèrement congestionné, comme si elle avait couru pour parvenir jusqu’à elle.
— Par la Lumière, que font ces gens des Marches à la Frontière de l’Andor ?
— Je parie que c’est Rand, dit Elayne.
Réprimant un bâillement, elle vida sa tasse de thé et la remplit aussitôt. La matinée avait été éprouvante, mais avec assez de thé, elle serait revigorée.
Dyelin cessa de s’éventer et se redressa.
— Vous ne pensez pas que c’est lui qui les a envoyés, n’est-ce pas ? Pour… vous aider ?
Cette possibilité ne s’était pas présentée à Elayne. Parfois, elle regrettait d’avoir avoué à son aînée ses sentiments pour Rand.
— Je ne peux pas penser qu’il soit… qu’il serait, je veux dire… si stupide.
Par la Lumière, ce qu’elle était fatiguée. Parfois, Rand se comportait comme s’il était le Roi du Monde, mais sûrement qu’il n’irait pas… N’irait pas…
Quoi que ce fût, ça lui échappait.
Elle bâilla à nouveau, et soudain ses yeux se dilatèrent par-dessus sa main, fixant son thé, légèrement mentholé. Elle posa soigneusement sa tasse, ou essaya. Elle faillit rater la soucoupe, la tasse se renversa répandant le thé sur la table. Du thé drogué à la racine-fourchue. Même sachant que c’était inutile, elle tenta de saisir la Source, de s’emplir de la vie et de la joie de la saidar, mais elle aurait pu aussi bien essayer de capturer le vent dans un filet. L’irritation de Birgitte, moins violente que tout à l’heure, était toujours présente dans un coin de son esprit. Frénétiquement, elle tenta de réprimer la peur, la panique. Sa tête semblait pleine de coton, ses idées brouillées. Au secours, Birgitte ! pensa-t-elle. Au secours !
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Dyelin, se penchant brusquement. Vous avez pensé à quelque chose qui, manifestement, doit être horrible.
Elayne cligna des yeux. Elle avait oublié sa présence.
— Allez ! dit-elle d’une voix rauque, puis elle déglutit avec effort pour s’éclaircir la voix.
Sa langue lui semblait avoir doublé de volume.
— Allez chercher des secours ! On m’a… empoisonnée ! Expliquer serait trop long.
— Allez !
Dyelin la regarda, bouche bée, paralysée, puis bondit, saisissant la poignée de sa dague.
La porte s’entrouvrit, et un serviteur, hésitant, passa la tête par l’ouverture. Elayne se sentit soulagée. Dyelin ne la poignarderait pas devant témoin. L’homme s’humecta les lèvres, regardant alternativement les deux femmes. Puis il entra, tirant un couteau à longue lame de sa ceinture. Deux autres en livrée rouge suivirent, chacun dégainant une longue lame.
Je ne veux pas mourir comme un chaton dans un sac, pensa Elayne. Avec effort, elle se leva. Ses genoux chancelèrent, et elle dut se retenir d’une main à la table, mais de l’autre elle tira sa propre dague. La lame gravée de motifs ornementaux était à peine aussi longue que sa main, mais elle aurait suffi, si ses doigts n’avaient pas été raides comme du bois. Un enfant aurait pu la lui enlever. Pas sans lutter, pensa-t-elle. Elle avait l’impression de se mouvoir dans de la gelée, mais elle était résolue à se défendre. Pas sans lutter !