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Curieusement, peu de temps semblait s’être écoulé. Dyelin arrivait tout juste an niveau de ses bourreaux, le dernier refermant la porte derrière lui.

— À l’assassin ! hurla Dyelin.

Empoignant un fauteuil, elle le lança sur les hommes.

— Gardes ! À l’assassin !

Les trois hommes esquivèrent le fauteuil, mais l’un d’eux, trop lent, fut atteint aux jambes. Il s’affala sur son voisin en hurlant, et ils tombèrent tous les deux. L’autre, un mince jeune homme aux yeux bleu vif, les contourna, brandissant son couteau.

Dyelin l’attaqua de sa dague, frappant, tailladant, mais il bougeait comme un furet, évitant aisément ses assauts. Sa propre lame atteignit Dyelin, qui recula avec un cri de douleur, se tenant le ventre. Il sautilla vers l’avant, agile, projetant son couteau, et elle tomba comme une poupée de chiffon en hurlant. Il l’enjamba, se dirigeant vers Elayne. Rien n’exista plus pour elle, que lui et le couteau qu’il tenait. Il prit son temps. Ces grands yeux bleus l’étudièrent prudemment tandis qu’il avançait posément. Bien sûr. Il savait qu’elle était Aes Sedai. Il devait se demander si la potion avait fait son œuvre. Elle s’efforça de rester droite, de le foudroyer, pour le bluffer et gagner quelques instants, mais il hocha la tête, levant son couteau. Si elle avait pu faire quelque chose, ce serait déjà fait. Son visage n’affichait aucun plaisir. C’était juste un homme avec un travail à exécuter.

Brusquement, il s’immobilisa, baissant les yeux, stupéfait. Elayne vit la lame d’acier longue d’un pied sortant de sa poitrine. Le sang jaillissant de sa bouche à gros bouillons, il s’effondra lourdement sur la table.

Chancelante, Elayne tomba à genoux, et s’accrocha au rebord de la table pour ne pas s’affaler tout à fait. Étonnée, elle fixa l’homme qui se vidait de son sang maculant les tapis. La poignée d’une épée sortait de son dos. Ses pensées paresseuses erraient au hasard. On n’arriverait jamais à nettoyer ces tapis. Lentement, elle regarda au-delà de la forme inanimée de Dyelin. Elle semblait ne plus respirer. Vers la porte. Vers la porte ouverte. L’un des deux autres assassins gisait devant, la tête tordue selon un angle bizarre, à moitié arrachée au niveau du cou. L’autre se battait avec un homme en livrée rouge, ahanant et roulant sur le sol, tous deux convoitant la même dague. L’assassin tirait sur la main de son adversaire pour dégager son cou. Cet homme au visage en lame de couteau portait une tunique à col blanc de la Garde.

Dépêchez-vous, Birgitte, pensa-t-elle vaguement. Vite !

Elle sombra dans les ténèbres.

10

Un plan réussi

Les yeux d’Elayne s’ouvrirent dans l’obscurité, fixant des ombres fugitives dansant dans une clarté brumeuse. Son visage était froid, le reste de son corps était brûlant et couvert de sueur, ses bras et ses jambes gênés par quelque chose. Un instant, elle paniqua. Puis elle sentit la présence d’Aviendha dans la pièce, simple et réconfortante, et celle de Birgitte, parfaitement calme et maîtresse de sa colère. Leur seule présence l’apaisa. Elle était dans sa chambre, sous les couvertures de son lit, des bouillottes réchauffant ses flancs, et regardait le ciel de lit tendu au-dessus de sa tête. Les lourds rideaux d’hiver du lit étaient ouverts et attachés aux colonnes sculptées, et la seule lumière de la chambre venait d’un petit feu brûlant dans la cheminée, juste suffisant pour faire bouger les ombres, sans les disperser.

Machinalement, elle se tendit vers la Source, et la trouva. Elle toucha la saidar, émerveillée, sans s’en servir. Le désir de s’en emplir monta en elle, très fort, mais elle y résista à contrecœur. Avec beaucoup de répugnance, et pas seulement parce que le désir d’être emplie de la vie plus ardente de la saidar était souvent un besoin sans fond qui devait être contrôlé. Sa plus grande crainte, au cours de ces interminables minutes de terreur, n’avait pas été la mort, mais le fait de ne plus jamais toucher la Source. Autrefois, elle aurait trouvé ça étrange.

Brusquement, la mémoire lui revint. Elle s’assit, vacillante, ses couvertures tombant à sa taille. Aussitôt, elle les ramena sous son menton. L’air était froid sur sa peau couverte de sueur. On ne lui avait même pas laissé sa chemise, et malgré ses efforts pour imiter l’aisance avec laquelle Aviendha pouvait être nue devant d’autres personnes, elle n’y parvenait pas.

— Dyelin, dit-elle anxieusement, se tortillant pour mieux s’envelopper des couvertures.

Une opération difficile, d’autant plus qu’elle était épuisée et plus qu’un peu chancelante.

— Et le Garde ? Sont-ils… ?

— Le Garde n’a pas une égratignure, dit Nynaeve, sortant d’une des ombres mouvantes.

Elle posa une main sur le front d’Elayne et grogna de satisfaction en constatant qu’il était frais.

— J’ai Guéri Dyelin. Mais il lui faudra du temps pour retrouver toutes ses forces. Elle a perdu beaucoup de sang. Vous évoluez bien, vous aussi. Pendant un moment, j’ai craint que vous n’ayez la fièvre. Elle peut surgir brusquement dans un corps affaibli.

— Elle vous a donné des herbes au lieu de vous Guérir, dit Birgitte d’un ton acide, assise dans un fauteuil au pied du lit.

Dans l’obscurité presque totale, sa silhouette était trapue et menaçante.

— Nynaeve al’Meara a assez de sagesse pour savoir ce qui ne convient pas, dit Aviendha d’une voix égale.

Seuls sa blouse blanche et un éclair d’argent poli étaient visibles au bas du mur. Comme d’habitude, elle avait choisi de s’asseoir par terre et non dans un fauteuil.

— Elle a reconnu le goût de la racine-fourchue dans le thé, et ne savait pas comment tisser les flux contre elle, alors elle n’a pas pris de risques inutiles.

Nynaeve renifla bruyamment. Sans doute autant pour marquer son dédain envers Aviendha que pour la causticité de Birgitte. Plus, peut-être. Nynaeve étant ce qu’elle était, elle préférait sans doute passer sous silence ses lacunes. Et, quand il était question de Guérison, elle était plus susceptible que jamais, ces derniers temps. Depuis que plusieurs Femmes de la Famille la dépassaient dans ce domaine.

— Vous auriez dû la reconnaître vous-même, Elayne, dit-elle d’un ton brusque. En tout cas, l’herbe verte et la langue de chèvre vous endormiront peut-être, mais sont souveraines contre les crampes d’estomac. J’ai pensé que vous préféreriez le sommeil.

Attrapant les bouillottes en cuir sous ses couvertures et les jetant sur les tapis pour ne pas se brûler, Elayne frissonna. Quand Ronde Macura les avait droguées à la racine-fourchue, elle et Nynaeve, les jours suivants avaient été un supplice qu’elle s’était efforcée d’oublier. Quelles que fussent les herbes que Nynaeve lui avait données, elle ne se sentait pas plus faible qu’elle ne l’aurait été avec la racine-fourchue. Elle pensait pouvoir marcher sur une courte distance. Et elle avait les idées claires. Par la fenêtre, elle vit un mince croissant de lune. La nuit était-elle avancée ? Embrassant de nouveau la Source, elle canalisa quatre fils de Feu pour allumer d’abord une torchère, puis une seconde. Les petites flammes reflétées par les miroirs dissipèrent la pénombre, et Birgitte, levant la main, se protégea les yeux de la vive clarté. L’uniforme de Capitaine-Générale lui seyait à merveille ; elle aurait beaucoup impressionné les marchands.

— Vous ne devriez pas canaliser déjà, s’inquiéta Nynaeve, clignant des yeux dans la clarté soudaine.

Elle portait toujours la robe bleue à décolleté profond qu’Elayne lui avait vue plus tôt dans la journée, son châle jaune drapé sur les bras.