— Pour recouvrer vos forces, il vous faudra quelques jours de repos et beaucoup de sommeil.
Elle fronça les sourcils en regardant les bouillottes jetées par terre.
— Vous devez rester bien au chaud. Mieux vaut éviter la fièvre qu’avoir à la Guérir.
— Je crois que Dyelin a prouvé son loyalisme aujourd’hui, dit Elayne, déplaçant ses oreillers pour se renverser contre la tête de lit.
Écœurée, Nynaeve leva les bras au ciel. Sur l’une des tables de nuit de chaque côté du lit reposait un petit plateau d’argent avec une tasse en argent contenant un vin noir sur lequel Elayne jeta un regard méfiant.
— J’ai un toh envers elle, Aviendha.
Aviendha haussa les épaules. Dès leur retour à Caemlyn, elle avait repris ses vêtements aiels avec une hâte presque comique, renonçant à la soie au profit de blouses d’algode et de volumineuses jupes de drap, comme soudain effrayée du luxe des Terres Humides. Avec son châle noir noué autour de la taille, et le mouchoir retenant ses longs cheveux en arrière, elle était l’image même d’une apprentie Sagette, avec pour seul bijou un collier d’argent composé de disques très ouvragés, un cadeau d’Egwene. Elayne ne comprenait toujours pas pourquoi elle avait montré tant de hâte. Melaine et les autres semblaient s’être accordées pour la laisser agir à sa guise tant qu’elle était vêtue comme ceux des Terres Humides, mais maintenant, elles l’avaient reprise en main et elle était aussi étroitement surveillée qu’une novice par les Aes Sedai. La seule raison pour laquelle elles lui permettaient parfois de résider au Palais, c’est qu’elle et Elayne étaient premières-sœurs.
— Si vous pensez avoir un toh, alors vous en avez un, dit Aviendha, exprimant l’évidence, mais sur le ton de la taquinerie affectueuse. Mais un petit, Elayne. Vous aviez des raisons de douter. Mais vous ne pouvez pas assumer des obligations pour chacune de vos pensées, ma sœur.
Elle rit, comme si elle trouvait soudain que c’était une bonne plaisanterie.
— Ce serait trop d’orgueil, et je devrais être extrêmement fière de vous, sauf que les Sagettes ne vous demanderont pas d’en rendre compte.
— C’est que nous n’avons pas envie que vous deveniez trop orgueilleuse, toutes les deux, dit Birgitte, contenant son hilarité.
Son visage était beaucoup trop lisse, presque figé par ses efforts pour ne pas rire.
Visage de bois, Aviendha lorgna Birgitte avec méfiance. Depuis qu’elle et Elayne s’étaient réciproquement adoptées, Birgitte l’avait adoptée aussi, en un sens. Pas en tant que Lige, bien sûr, mais avec la même attitude de grande sœur qu’elle avait envers Elayne. Aviendha ne savait pas trop qu’en penser, ni comment réagir. Rejoindre le cercle minuscule de ceux qui savaient qui était réellement Birgitte n’arrangeait pas les choses. Elle alternait entre une farouche détermination de montrer que Birgitte Arc-d’Argent ne l’impressionnait pas et une docilité stupéfiante, avec tous les degrés intermédiaires.
Birgitte lui sourit, d’un sourire amusé, qui s’effaça quand elle prit un petit paquet sur ses genoux et l’ouvrit soigneusement. Le temps qu’elle révèle une longue dague à la poignée gainée de cuir, son expression était devenue sévère, et une colère contenue afflua par le lien. Elayne reconnut aussitôt le couteau ; elle avait vu son jumeau dans la main de l’assassin.
— Ils n’essayaient pas de vous kidnapper, ma sœur, dit doucement Aviendha.
Birgitte reprit d’un ton sinistre :
— Après que Mellar eut tué les deux premiers – le deuxième en l’embrochant avec son épée à travers la pièce, comme dans une ballade de ménestrel, dit-elle, dressant le couteau en le tenant par la poignée, il a pris cette arme sur le dernier assassin et l’a tué avec. Ils avaient quatre dagues identiques à eux tous. Celle-ci est empoisonnée.
— Ces taches brunes sur la lame, c’est du fenouil gris mélangé à du noyau de pêche, dit Nynaeve, s’asseyant au bord du lit et grimaçant de dégoût. Grâce à un coup d’œil sur ses yeux et sa langue, j’ai su que c’était ça qui l’avait tué, et non le couteau.
— Eh bien ! dit Elayne, de la racine-fourchue pour que je ne puisse pas canaliser ni me tenir debout, et deux hommes pour me tenir sur mes pieds pendant que le troisième me plante une dague empoisonnée dans le corps. C’est un plan compliqué.
— Ceux des Terres Humides aiment les plans compliqués, dit Aviendha.
Jetant un coup d’œil à Birgitte, elle remua contre le mur, gênée, et ajouta :
— Certains.
— C’est pourtant simple en un sens, dit Birgitte, enveloppant de nouveau la dague avec autant de précautions qu’elle l’avait déballée. Il était facile de vous trouver. Tout le monde sait que vous prenez toujours votre déjeuner toute seule.
Elle branla du chef, faisant osciller sa longue tresse.
— C’est une chance que le premier arrivé jusqu’à vous n’ait pas eu cette dague. Un seul coup de poignard, et vous étiez morte. Et c’est une chance que Mellar, qui passait par hasard, ait entendu un homme jurer dans vos appartements.
Nynaeve renifla dédaigneusement.
— Vous auriez pu mourir d’une seule estafilade sur le bras. Le noyau est la partie la plus vénéneuse de la pêche. Dyelin n’aurait pas eu une chance si les autres lames avaient été aussi empoisonnées.
Elayne embrassa du regard les visages impassibles de ses amies, et soupira. Un plan très compliqué. Comme si ce n’était déjà pas assez regrettable qu’il y eût des espions dans le Palais.
— Une petite garde du corps, Birgitte, dit-elle enfin. Quelque chose de… discret.
Elle aurait dû savoir que Birgitte serait préparée. Son visage ne changea pas, mais elle reçut par le lien une petite bouffée de satisfaction.
— Les femmes qui vous gardaient aujourd’hui, pour commencer, dit-elle, sans même feindre de faire une pause pour réfléchir, plus quelques autres que je choisirai moi-même. Peut-être une vingtaine en tout. Trop peu de gardes ne pourront pas vous protéger jour et nuit, et c’est sacrément indispensable, ajouta-t-elle fermement, quoique Elayne n’eût pas protesté. Des femmes peuvent vous escorter là où des hommes ne le peuvent pas, et elles seront plus discrètes justement parce que ce sont des femmes. La plupart des gens penseront que c’est une garde d’honneur – vos Vierges de la Lance personnelles – et nous ajouterons quelque chose à leur tenue, une large ceinture, peut-être, pour qu’elles leur ressemblent encore davantage.
Cela lui valut un regard incisif d’Aviendha, qu’elle fit semblant de ne pas remarquer.
— Le problème, c’est le commandement, dit-elle, réfléchissant en fronçant les sourcils. Deux ou trois nobles, Chasseurs en Quête du Cor, discutent déjà sur le grade qui « doit convenir à leur rang ». Ces satanées femmes savent donner des ordres, mais j’ignore si elles connaissent lesquels. Je pourrais promouvoir Caseille au grade de lieutenant, mais elle est une porte-bannière née.
Birgitte haussa les épaules.
— Peut-être qu’il y en aura de prometteuses parmi les autres, mais je crois qu’elles sont plus aptes à obéir qu’à commander.
Oui, effectivement. Une vingtaine ? Il faudrait qu’elle surveille Birgitte pour s’assurer que leur nombre n’atteigne pas cinquante. Ou plus. Capables de la garder alors que des hommes ne le pourraient pas ? Elayne grimaça. Il lui semblait évident qu’elle ne serait plus seule quand elle prendrait son bain.
— Caseille fera l’affaire, je pense. Une porte-bannière peut commander vingt gardes.
Elle saurait convaincre Caseille de rester discrète, elle en était sûre. Et de laisser les gardes à la porte au moment de la toilette.
— Et l’homme qui est arrivé juste à point ? Mellar ? Que savez-vous de lui, Birgitte ?
— Doilin Mellar, dit Birgitte, fronçant les sourcils. C’est un type froid, bien qu’il sourie beaucoup. Surtout aux femmes. Il pince les servantes, et il en a séduit trois en quatre jours à ma connaissance – il aime se vanter de ses « conquêtes » – mais il n’en force aucune qui refuse ses avances. Il prétend qu’il a été garde d’un marchand, puis mercenaire, et qu’il est maintenant Chasseur en Quête du Cor. Il en a certainement les capacités. Assez pour que j’en aie fait un lieutenant. Il est Andoran, originaire de l’Ouest, près de Baerlon, et il dit qu’il s’est battu pour votre mère pendant la Succession, mais il ne devait être guère plus qu’un adolescent à l’époque. Bref, il répond correctement à toutes les questions, alors c’est peut-être vrai. Les mercenaires mentent sans complexes sur leur passé.