Выбрать главу

Croisant les mains à sa taille, Elayne pensa à Doilin Mellar. Elle avait le souvenir d’un homme filiforme au visage anguleux, étranglant l’un de ses assaillants pendant qu’ils se disputaient la dague empoisonnée. Un soldat si méritant que Birgitte en avait fait un officier. Elle faisait tout son possible pour qu’au moins la moitié des officiers soient des Andorans. Un sauvetage in extremis, à un contre trois, avec une épée projetée à travers la pièce comme une lance ; comme dans les histoires de ménestrels.

— Il mérite une bonne récompense. Une promotion au grade de capitaine et le commandement de mes gardes du corps. Caseille pourra faire office de second.

— Êtes-vous folle ? s’écria Nynaeve qu’Elayne fit taire.

— Je me sentirai plus en sécurité sachant qu’il est là, Nynaeve. Il n’essayera pas de me pincer, moi, pas devant Caseille et une vingtaine de ses semblables. Avec sa réputation, elles le surveilleront comme des faucons. Vous avez dit vingt, Birgitte ? Je vous limiterai à ce nombre.

— Vingt, répondit distraitement Birgitte. À peu près.

Mais son regard était concentré sur Elayne. Elle se pencha en avant, attentive, les mains sur les genoux.

— Vous savez ce que vous faites, je suppose.

Très bien, elle allait se comporter en Lige, pour une fois, sans discuter.

— Le Garde-Lieutenant Mellar devient le Garde-Capitaine Mellar, pour avoir sauvé la vie de la Fille-Héritière. Cela va accroître sa vanité. À moins que vous ne préfériez garder le secret sur cette histoire.

Elayne secoua la tête.

— Oh, non, pas du tout ! Il faut que toute la cité soit au courant. Et le Lieutenant… le Capitaine Mellar m’a sauvé la vie. Pourtant, nous ne parlerons pas du poison. Juste au cas où quelqu’un commettrait un lapsus.

Nynaeve s’éclaircit la voix et lui coula un regard en coin.

— Un jour, vous serez si aiguisée que vous vous couperez Elayne.

— Elle est effectivement astucieuse, Nynaeve al’Meara.

Se levant d’un mouvement souple, Aviendha ajusta ses lourdes jupes puis tapota le manche de corne de sa dague. Elle n’était pas aussi longue que celle qu’elle possédait quand elle était une Vierge de la Lance, mais c’était quand même une arme respectable.

— Et je suis là pour garder ses arrières. Maintenant, j’ai la permission de rester avec elle.

Nynaeve ouvrit la bouche avec colère puis la referma sans rien dire, composant visiblement son visage, en lissant ses jupes et ses traits.

— Pourquoi me regardez-vous comme ça ? marmonna-t-elle. Si Elayne veut que le garçon soit assez proche pour la pincer chaque fois qu’il en aura envie, qui suis-je pour discuter ?

La mâchoire de Birgitte s’affaissa, et Elayne se demanda si Aviendha n’allait pas s’étrangler. Ses yeux étaient exorbités.

Le son affaibli du gong, annonçant l’heure en haut de la plus haute tour du Palais, la fit sursauter. Il était plus tard qu’elle ne croyait.

— Nynaeve, il se peut qu’Egwene nous attende déjà.

Elle ne vit aucun de ses vêtements dans la chambre.

— Où est mon escarcelle ? Mon anneau est dedans.

Elle avait à son doigt son anneau du Grand Serpent, mais ce n’était pas à lui qu’elle pensait.

— Je verrai Egwene seule, dit Nynaeve fermement. Vous n’êtes pas en état d’entrer dans le Tel’aran’rhiod. Vous avez dormi tout l’après-midi. Vous n’allez pas vous rendormir de sitôt. Et je sais que vous n’êtes pas parvenue à vous mettre en transe éveillée ; alors, c’est tout vu.

Elle sourit avec suffisance, certaine de la victoire. Elle avait eu le vertige et les yeux révulsés en tentant d’entrer dans la transe éveillée qu’Egwene avait essayé de leur apprendre.

— Voulez-vous parier ? murmura Elayne. Et qu’est-ce que vous pariez ? Parce que j’ai l’intention de boire ça, dit-elle, regardant la tasse en argent sur la table de nuit, et je parie, moi, que je m’endormirai tout de suite. Bien sûr, si vous n’avez rien mis dedans, si vous n’avez pas l’intention de me la faire boire en rusant… Mais vous ne feriez jamais ça, n’est-ce pas ? Alors, qu’allons-nous parier ?

Ce sourire insupportable disparut du visage de Nynaeve, remplacé par une vive rougeur.

— Très bien, dit Birgitte, en se levant.

Poings sur les hanches, elle redressa les épaules, avec le visage et la voix d’un censeur.

— Nynaeve vous a évité les crampes d’estomac, et vous la critiquez avec votre air de sainte-nitouche. Si vous buvez le contenu de cette tasse, que vous vous endormez et oubliez de vous aventurer dans le Monde des Rêves, peut-être déciderai-je que vous êtes assez adulte pour vous donner moins d’une centaine de gardes afin de vous garder en vie. Mais il faut peut-être que je vous pince le nez pour vous forcer à boire ?

Elayne ne s’était pas attendue à ce qu’elle s’abstienne si longtemps de discuter. Moins d’une centaine ? Aviendha pivota vers Birgitte avant qu’elle ait fini de parler, et attendit à peine qu’elle ait prononcé son dernier mot.

— Vous ne devriez pas lui parler ainsi, Birgitte Trahelion, dit-elle, se redressant pour profiter de l’avantage que lui donnait sa haute taille.

Étant donné les hauts talons des bottes de Birgitte, ce n’était pas suffisant pourtant, avec son châle étroitement croisé sur la poitrine, elle avait davantage l’air d’une Sagette que d’une apprentie. Certaines avaient un visage guère plus âgé que le sien.

— Vous êtes sa Lige. Demandez à Aan’allein comment vous comporter. C’est un grand homme, pourtant il obéit à Nynaeve.

Aan’allein, c’était Lan, l’Homme Unique, dont l’histoire était bien connue et très admirée parmi les Aiels.

Birgitte la toisa de la tête aux pieds, comme pour la mesurer, et adopta une posture languissante qui lui fit perdre le bénéfice de ses hauts talons. Avec un sourire moqueur, elle ouvrit la bouche, prête à percer la bulle d’orgueil d’Aviendha. Mais avant qu’elle n’ait prononcé un mot, Nynaeve prit la parole, doucement mais fermement.

— Oh, pour l’amour de la Lumière, en voilà assez, Birgitte ! Si Elayne dit qu’elle viendra, alors elle le fera. Taisez-vous, s’il vous plaît. Ou j’aurai deux mots à vous dire, plus tard, termina-t-elle, la menaçant de l’index.

Birgitte fixa Nynaeve, remuant la bouche en silence, le lien du Lige transmettant à Elayne de l’irritation et de la frustration. Finalement, elle se jeta dans son fauteuil, les jambes écartées et les bottes en équilibre sur ses éperons, et se mit à marmonner entre ses dents. Si Elayne ne l’avait pas mieux connue, elle aurait pensé qu’elle boudait. Elle aurait bien voulu savoir comment Nynaeve s’y prenait. Au début, Nynaeve était autant impressionnée par Birgitte qu’Aviendha ne l’avait jamais été, mais cela avait changé. Complètement. Maintenant, Nynaeve tarabustait Birgitte comme elle tarabustait tout le monde. Et avec plus de succès que beaucoup. C’est une femme comme les autres, avait dit Nynaeve. Elle me l’a dit elle-même, et j’ai réalisé qu’elle avait raison. Comme si cela expliquait tout. Birgitte était toujours Birgitte.