— Mon escarcelle ? dit Elayne.
Étonnamment, ce fut Birgitte qui se leva pour aller chercher la bourse rouge brodée d’or dans la garde-robe. C’était le genre de service dont s’acquittaient les Liges, mais Birgitte ne le faisait jamais sans commentaire. Quoique son attitude à son retour fût peut-être un commentaire en soi. Elle présenta la bourse à Elayne avec une révérence pleine de panache, et adressa une grimace à Nynaeve et Aviendha. Elayne soupira. Ce n’est pas qu’elles ne s’aimaient pas toutes les trois ; en fait, elles s’entendaient très bien, mais parfois, elles s’agaçaient réciproquement.
L’anneau de pierre bizarrement tordu, pendu à un simple cordon de cuir, était tout au fond de la bourse, sous des pièces de monnaie, et près du mouchoir de soie soigneusement plié, plein de plumes, qu’Elayne considérait comme son plus grand trésor. Le ter’angreal paraissait être en pierre, tout en rayures et mouchetures bleues, rouges et brunes, mais il était dur et lisse au toucher comme de l’acier, et trop lourd pour en être. Passant le cordon autour de son cou, l’anneau reposant entre ses seins, elle tira les cordons de la bourse et la posa sur la table de nuit, prenant la tasse d’argent à la place. L’odeur était simplement celle d’un bon vin, mais elle haussa quand même un sourcil et sourit à Nynaeve.
— Je vais retourner dans ma chambre, dit Nynaeve avec raideur.
Se levant au pied du lit, elle partagea un regard sévère avec Birgitte et Aviendha. D’une certaine façon, le ki’sain de son front lui donnait l’air encore plus intransigeante.
— Vous deux, restez éveillées et ouvrez l’œil ! Jusqu’à ce que ses gardes soient autour d’elle : elle est en danger. Et après aussi, j’espère ne pas avoir à vous le rappeler.
— Vous croyez que je ne le sais pas ? protesta Aviendha tandis que Birgitte grondait.
— Je ne suis pas une imbécile, Nynaeve !
— C’est vous qui le dites, leur répondit Nynaeve. Je l’espère, dans l’intérêt d’Elayne. Et le vôtre.
Rajustant son châle, elle sortit d’un pas glissé, aussi majestueuse qu’une Aes Sedai. Elle commençait à très bien jouer ce rôle.
— On aurait dit que c’est elle la reine, grommela Birgitte.
— C’est elle qui est trop orgueilleuse, Birgitte Trahelion, grogna Aviendha. Aussi fière qu’une Shaido qui ne possède qu’une seule chèvre.
Elles se regardèrent en hochant la tête, parfaitement d’accord.
Mais elles avaient attendu que la porte se referme derrière Nynaeve avant de parler, remarqua Elayne. Peut-être Lan avait-il quelque chose à voir avec cette attitude. Nynaeve devait encore faire des efforts pour garder son calme, parfois, mais cela lui semblait de plus en plus facile depuis son curieux mariage.
La première gorgée eut le goût d’un très bon vin, mais Elayne fronça les sourcils et hésita. Jusqu’au moment où elle réalisa ce qu’elle faisait, et pourquoi. Le souvenir de son thé drogué à la racine-fourchue était encore très vif. Qu’est-ce que Nynaeve avait mis dans cette tasse ? Pas de la racine-fourchue, bien sûr, mais quoi ? Lever la tasse pour boire une grande gorgée lui sembla très difficile. Avec défi, elle en avala le contenu d’un trait. J’avais soif, c’est tout, pensa-t-elle, tendant le bras pour reposer la tasse sur le plateau d’argent. Je ne cherchais certes pas à prouver quoi que ce soit.
Les deux autres la regardaient, mais quand elle chercha une position plus confortable pour s’endormir, elles se tournèrent face à face.
— Je monterai la garde dans le salon, dit Birgitte. C’est là que j’ai posé mon arc et mon carquois. Vous, vous restez là au cas où elle aurait besoin de quelque chose.
Sans discuter, Aviendha tira sa dague et mit un genou en terre, se plaçant un peu sur le côté, d’où elle pourrait surveiller la porte sans qu’on la voie.
— Frappez deux coups, puis un seul, et nommez-vous avant d’entrer, dit-elle, ou je penserai que c’est un ennemi.
Et Birgitte hocha la tête, comme si c’était la chose la plus raisonnable du monde.
— C’est stu…, commença Elayne, étouffant un bâillement derrière sa main. Stupide, termina-t-elle quand elle put parler. Personne ne va essayer de…
Nouveau bâillement, à se décrocher la mâchoire ! Par la Lumière, qu’est-ce que Nynaeve avait mis dans ce vin ?
— … de me tuer… ce soir, dit-elle d’une voix ensommeillée, et vous… le savez toutes les deux.
Ses paupières, lourdes comme du plomb, se fermaient malgré tous ses efforts pour les garder ouvertes.
Fourrant inconsciemment son visage dans ses oreillers, elle tenta de terminer ce qu’elle voulait dire, mais…
Elle était dans la Grande Salle, la Salle du Trône du Palais. Dans le reflet de la Grande Salle dans le Tel’aran’rhiod. Là, l’anneau de pierre tordu, qui paraissait trop lourd pour sa taille dans le monde réel, semblait assez léger pour flotter devant ses seins. Il y avait de la lumière, bien sûr, qui semblait venir de partout et de nulle part. Ce n’était pas la lumière du soleil, ni celle des lampes, mais même quand c’était la nuit ici, il y avait toujours assez de cette clarté étrange pour voir. Comme dans un rêve. La sensation d’yeux invisibles omniprésents qui la surveillaient ne ressemblait pas à un rêve – plutôt à un cauchemar – mais elle s’y était habituée.
C’est là que se tenaient les audiences importantes, la réception officielle des ambassadeurs, l’annonce des traités et des déclarations de guerre devant les dignitaires assemblés. Cette Grande Salle tout en longueur justifiait bien son nom et ses fonctions. La salle vide semblait immense. Deux rangées de grosses colonnes blanches la bordaient, et, à une extrémité, le Trône du Lion siégeait sur un dais de marbre blanc. Les marches menant à son piédestal étaient couvertes d’un tapis rouge. Le trône, qui était dimensionné pour une femme, était quand même massif sur ses lourdes pattes de lion, sculptées et dorées, l’animal mis en valeur par des pierres de lune sur fond de rubis rouges au sommet du haut dossier, annonçant que la personne qui y siégeait gouvernait une puissante nation. Du haut des grands vitraux multicolores insérés dans le haut plafond voûté, les reines qui avaient fondé l’Andor regardaient la salle, leurs images alternant avec celles du Lion Blanc et des scènes de batailles qu’elles avaient livrées pour construire l’Andor à partir d’une unique cité, lors de la désintégration de l’empire d’Artur Aile-de-Faucon. Bien des pays sortis de la Guerre des Cent Ans avaient disparu, mais l’Andor avait survécu et prospéré depuis mille ans. Parfois, Elayne avait l’impression que ces images la jugeaient, évaluaient ses capacités à suivre leur exemple.
Elle n’avait pas plus tôt pénétré dans la Grande Salle qu’une autre femme apparut, assise sur le Trône du Lion, une brune en drapés de soie rouge brodés de lions d’argent à l’ourlet et aux manches, avec un rang d’aventurines grosses comme des œufs de pigeon autour du cou, et la Couronne de Roses sur la tête. Une main légèrement posée sur la tête de lion de l’accoudoir, elle promenait un regard majestueux sur la salle.
Puis son regard tomba sur Elayne, qu’elle sembla reconnaître, et elle se troubla. Couronne, aventurines et soies disparurent, remplacées par un drap de laine et un long tablier. Un instant plus tard, la jeune femme disparut elle aussi.
Elayne sourit, amusée. Même les souillons rêvaient de s’asseoir sur le Trône du Lion. Elle espéra que la jeune femme n’avait pas été réveillée, effrayée par la réception qu’elle avait eue, ou au moins qu’elle était passée à un rêve plus agréable. Un rêve moins dangereux que le Tel’aran’rhiod.