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Un instant, Elayne resta bouche bée. Il ne s’était pas rêvé accidentellement dans le Tel’aran’rhiod, ou il aurait maintenant complètement disparu, mais elle entendait toujours ses bottes claquer sur les dalles. Ou bien c’était un Rêveur – chose rare parmi les hommes, disaient les Sagettes – ou bien il avait son propre ter’angreal.

Se levant d’un bond, elle se mit à courir, mais Egwene fut plus rapide. Par moments, Egwene se trouvait derrière elle, et l’instant suivant, elle était debout sur le seuil, regardant dans la direction où l’homme s’était enfui. Elayne essaya de se visualiser debout près d’Egwene, et y parvint. Le couloir était silencieux et vide maintenant, à part les torchères, les coffres et les tapisseries, tous mouvants et tremblotants.

— Comment as-tu fait ça ? demanda Nynaeve en courant, sa jupe retroussée jusqu’aux genoux.

Ses bas étaient en soie, et rouges ! Rabattant précipitamment sa jupe quand elle réalisa qu’Elayne les avait remarqués, elle scruta le couloir.

— Où est-il allé ? Il a peut-être tout entendu ! L’avez-vous reconnu ? Il me rappelle quelqu’un, mais je ne sais pas qui.

— Rand, dit Egwene. Il aurait pu être l’oncle de Rand.

Bien sûr, pensa Elayne. Si Rand avait eu un oncle malfaisant.

Un clic métallique résonna à l’autre bout de la Salle du Trône. C’était la porte de la garde-robe, derrière le dais, qui se refermait. Dans le Tel’aran’rhiod, les portes s’ouvraient, se fermaient et s’entrebâillaient ; elles ne claquaient pas.

— Par la Lumière ! marmonna Nynaeve. Combien de gens ont épié nos paroles ? Et dans quel but !

— Quels qu’ils soient, répondit Egwene calmement, ils ne connaissent apparemment pas le Tel’aran’rhiod aussi bien que nous. Ce ne sont pas des amis, puisqu’ils se cachent. Et je crois qu’ils ne sont pas alliés parce qu’ils nous épient chacun de leur côté ? Cet homme portait une tunique shienarane. Il y a des Shienarans dans mon armée, mais vous deux, vous les connaissez tous. Aucun ne ressemble à Rand.

Nynaeve renifla dédaigneusement.

— Eh bien, qui qu’ils soient, il y a trop de gens qui écoutent dans les coins ! Voilà ce que je pense. Je veux revenir dans mon lit, où je n’ai à me soucier que des espions et des lames empoisonnées.

Des Shienarans, pensa Elayne. Des hommes des Marches. Comment cela avait-il pu lui échapper. Mais il y avait eu le petit problème de la racine-fourchue.

— Il y a autre chose, dit-elle tout haut, quoique d’une voix feutrée qui ne portait pas loin, espéra-t-elle.

Et elle raconta ce que Dyelin avait dit des gens des Marches au Bois de Braem. Elle parla aussi des correspondants de Maître Norry, tout en s’efforçant de surveiller le couloir et la Salle du Trône à la fois. Elle ne voulait pas qu’un nouvel espion la prenne par surprise.

— Je pense que ces gouvernants sont au Bois de Braem, termina-t-elle. Tous les quatre.

— Rand, dit Egwene en un souffle, d’un ton irrité. Même quand on ne peut pas le trouver, il complique les choses. Savez-vous s’ils sont là pour lui prêter allégeance ou pour le livrer à Elaida ? Je ne vois pas d’autres raisons pour qu’ils se livrent à une marche de mille lieues. À l’heure qu’il est, ils doivent faire leur soupe avec de vieilles chaussures ! Avez-vous idée des difficultés qu’il y a à ravitailler une armée en marche ?

— Je crois pouvoir le découvrir, dit Elayne. La raison, je veux dire. Et en même temps… Vous m’avez donné une idée, Egwene.

Elle ne put s’empêcher de sourire. Finalement, il ressortait quelque chose de bon de cette journée.

— Je pense pouvoir me servir d’eux pour obtenir le Trône du Lion.

Asne examina le grand tambour à broder devant elle, et poussa un soupir qui se transforma en bâillement. La lumière tremblotante des lampes était mal adaptée à ce travail, mais ce n’était pas une raison pour que ses oiseaux soient tous de travers. Elle avait envie d’être dans son lit, et elle n’aimait pas la broderie. Mais elle devait rester éveillée, et c’était la seule façon d’éviter la conversation avec Chesmal. Arrogante et suffisante, la Jaune se concentrait sur sa propre broderie, de l’autre côté de la pièce, et elle partait du principe que quiconque prenait une aiguille portait autant d’intérêt qu’elle à ce travail. D’autre part, Asne le savait, si elle se levait, Chesmal lui rebattrait les oreilles d’anecdotes valorisantes pour sa personne. Au cours des mois écoulés depuis la disparition de Moghedien, elle avait entendu au moins vingt fois le récit du rôle que Chesmal avait joué dans la mise à la question de Tamra Ospenya, et peut-être cinquante fois celui de la façon dont Chesmal avait persuadé les Rouges de tuer Sierin Vayu avant que Sierin ne puisse ordonner son arrestation ! À entendre Chesmal, elle avait sauvé l’Ajah Noire à elle seule, et elle le racontait à la moindre occasion à qui voulait l’entendre. Ce genre de bavardage était non seulement ennuyeux, mais dangereux également. Mortel, même, si le Conseil Suprême l’apprenait. C’est pourquoi Asne étouffa un nouveau bâillement, et poussa son aiguille dans le lin tendu sur le tambour. Si elle agrandissait l’oiseau rouge, elle pourrait peut-être équilibrer les ailes.

Le déclic du loquet fit lever la tête aux deux femmes. Les deux domestiques savaient qu’il ne fallait pas les déranger, et de toute façon, la femme et son mari auraient dû dormir. Asne embrassa la saidar, préparant un tissage capable de brûler un intrus jusqu’à l’os, et l’aura entoura aussi Chesmal. Si une personne non autorisée franchissait cette porte, elle le regretterait, jusqu’à la mort.

C’était Eldrith, ses gants à la main, sa cape noire pendant encore dans son dos. La Brune enrobée portait une robe noire, sans aucun ornement. Asne détestait le drap de laine, mais c’était nécessaire pour ne pas se faire remarquer. Les vêtements ternes convenaient à Eldrith.

Elle s’arrêta à leur vue, clignant les yeux, son visage rond momentanément empreint de confusion.

— Oh, la la ! dit-elle. Qui pensiez-vous que c’était ?

Jetant ses gants sur la petite table près de la porte, elle prit soudain conscience de sa cape et fronça les sourcils, comme réalisant seulement qu’elle l’avait portée en haut. Ouvrant avec soin la broche d’argent qui la fermait à son cou, elle jeta la cape en tas dans un fauteuil.

Le rougeoiement de la saidar s’estompa autour de Chesmal, qui mit de côté son tambour à broder avant de se lever. Son visage sévère la faisait paraître plus grande qu’elle n’était. Les fleurs aux couleurs vives qu’elle avait brodées auraient pu venir d’un jardin.

— Où êtes-vous allée ? demanda-t-elle.

Eldrith était la plus grande des trois, et Moghedien lui avait confié le commandement, mais Chesmal ne s’en souciait guère.

— Vous étiez censée revenir dans l’après-midi, et l’on est au milieu de la nuit !

— J’ai perdu la notion du temps, Chesmal, répondit distraitement Eldrith, apparemment perdue dans ses pensées. Il y avait longtemps que je n’étais pas allée à Caemlyn. La Cité Intérieure est fascinante, et j’ai fait un repas délicieux dans une auberge que je connaissais. Mais je dois dire qu’il y avait beaucoup moins de sœurs. Personne ne m’a reconnue.

Elle regarda sa broche comme se demandant d’où elle sortait, puis la mit dans son escarcelle.

— Perdu la notion du temps, dit Chesmal d’une voix monocorde, croisant les mains à sa taille.