— Un peu plus de vin, ma fille, dit-elle sèchement, et Falion accourut avec le pichet d’argent au long col pour remplir son gobelet de vin chaud aux épices.
La livrée de servante, avec le Cœur Rouge et la Main d’Or sur la poitrine, seyait à Falion. Son long visage figé comme un masque, elle se hâta de reposer le pichet sur une commode haute et alla reprendre sa place près de la porte.
— Vous jouez un jeu dangereux, dit Marillin Gemalphin, roulant son gobelet entre ses paumes.
Cette femme maigre aux ternes cheveux bruns n’avait pas l’apparence d’une Aes Sedai. Son visage étroit et son nez camus auraient mieux convenu à la livrée de Falion qu’à son beau drap de laine bleu digne d’une marchande.
— Elle est isolée d’un écran, je le sais, mais quand elle pourra de nouveau canaliser, elle vous fera hurler de souffrance.
Ses lèvres minces se tordirent en un sourire dénué d’humour.
— Et vous vous surprendrez peut-être à souhaiter de pouvoir hurler.
— C’est Moridin qui a choisi cela pour elle, répliqua Shiaine. Elle a échoué à Ebou Dar, et il a ordonné qu’elle soit punie. Je ne connais pas les détails, et je ne veux pas les connaître, mais si Moridin veut qu’on lui mette le nez dans la boue, je l’y enfoncerai si profond qu’elle respirera encore la boue dans un an. Ou bien, suggérez-vous que je désobéisse à un Élu ?
Elle eut du mal à réprimer un frisson à cette idée. Marillin s’efforça de dissimuler son expression dans son gobelet, mais ses yeux s’étrécirent.
— Et vous, Falion ? demanda Shiaine. Voudriez-vous que je demande à Moridin de vous emmener au loin ? Il vous trouverait peut-être quelque chose de moins dur.
Et les mules chantent peut-être mieux que les rossignols.
Falion n’hésita même pas. Le dos raide, elle fit une révérence de servante, le visage encore plus pâle qu’il ne l’était déjà.
— Non, Maîtresse, dit-elle vivement. Je suis satisfaite de ma situation, Maîtresse.
— Vous voyez ? dit Shiaine à l’autre Aes Sedai.
Elle doutait sérieusement que Falion éprouvât quelque chose approchant la satisfaction, mais elle accepterait n’importe quoi plutôt que d’affronter le mécontentement de Moridin. Pour la même raison, Shiaine n’y allait pas de main morte avec elle. On ne sait jamais ce que l’un des Élus peut comprendre de travers. Elle pensait elle-même que son propre échec était profondément enterré, mais elle ne voulait pas prendre de risque.
— Quand elle pourra de nouveau canaliser, elle n’aura pas besoin d’être servante toute la journée, Marillin.
De toute façon, Moridin avait dit que Shiaine pouvait la tuer si elle voulait. C’était toujours une solution si sa situation ici l’irritait trop. Il avait dit qu’elle pouvait tuer les deux sœurs si elle voulait.
— Peut-être, dit sombrement Marillin.
Elle coula un regard en coin à Falion et grimaça.
— Maintenant, Moghedien m’a ordonné de vous offrir toute l’aide possible, mais je vous dis tout de suite que je n’entrerai pas au Palais Royal. Dans toute la cité, il y a beaucoup trop de sœurs à mon goût, et le Palais est truffé d’irrégulières. Je ne ferais pas dix pas sans que quelqu’un sache qui je suis.
Soupirant, Shiaine se renversa dans son fauteuil et croisa les jambes, balançant nonchalamment un pied chaussé d’un escarpin.
Pourquoi les gens croyaient-ils toujours que vous n’en saviez pas autant qu’eux ? Ce monde était plein d’imbéciles !
— Moghedien a ordonné que vous m’obéissiez, Marillin. Je le sais parce que Moridin me l’a dit. Il ne l’a pas dit en ces termes, mais je crois que quand il fait claquer ses doigts, Moghedien saute pour obéir.
Parler ainsi des Élus était dangereux, mais il fallait qu’elle se fasse comprendre clairement.
— Voulez-vous me répéter ce que vous ne ferez pas ?
L’Aes Sedai au visage étroit darda un nouveau regard sur Falion. Avait-elle peur de finir comme elle ? À la vérité, Shiaine aurait échangé Falion contre une vraie servante en un clin d’œil. Enfin, dans la mesure où elle pourrait continuer à jouir de ses autres services. Vraisemblablement, elles devraient mourir toutes les deux quand tout cela serait fini. Shiaine n’aimait pas laisser des témoins derrière elle.
— Je ne mentais pas, dit lentement Marillin. Je ne pourrais vraiment pas faire dix pas. Mais nous avons déjà une femme au Palais. Elle peut faire ce dont vous avez besoin. Mais il faut du temps pour établir le contact.
— Assurez-vous simplement que ce ne soit pas trop long, Marillin.
Ainsi, l’une des sœurs du Palais appartenait à l’Ajah Noire ? Il faudrait qu’elle soit Aes Sedai, et pas simplement Amie du Ténébreux pour faire ce que désirait Shiaine.
La porte s’ouvrit, et Murellin les regarda, l’air interrogateur, sa grande carcasse musclée emplissant presque l’embrasure. Elle distingua un autre homme derrière lui. Elle hocha la tête, et Murellin entra, faisant signe à Daved Hanlon de le suivre, refermant la porte derrière lui. Hanlon était emmitouflé dans une cape noire, d’où il sortit une main pour caresser les fesses de Falion à travers sa robe. Elle le foudroya, amère, mais ne s’écarta pas. Hanlon faisait partie de sa punition. Quand même, Shiaine n’avait pas envie de le regarder peloter sa servante.
— Gardez ça pour plus tard ! ordonna-t-elle. Tout s’est bien passé ?
Un large sourire fendit son visage en lame de couteau.
— Ça s’est passé exactement comme je l’avais prévu, naturellement.
Il rejeta un pan de sa cape sur son épaule, révélant une fourragère dorée sur sa tunique rouge.
— Vous parlez au Capitaine des Gardes du Corps de la Reine.
11
Idées d’importance
Sans même jeter un coup d’œil, Rand franchit le portail et se retrouva dans une vaste salle obscure. Son intense concentration pour maintenir le tissage tout en combattant le saidin le fit chanceler ; il eut envie de vomir, de se plier en deux et de cracher ses entrailles. Il devait faire un gros effort pour se tenir debout. De la lumière filtra entre les volets des petites fenêtres percées en haut d’un mur, juste assez pour voir avec le Pouvoir en lui. Des meubles et de grandes formes couvertes de housse encombraient la salle, séparés par des barils de vaisselle, des coffres de toutes les tailles, des boîtes et des caisses, ainsi que par d’étroites allées. Ici, il était certain de ne pas rencontrer des domestiques venus chercher quelque chose ou faire le ménage. Le dernier étage du Palais Royal comprenait plusieurs de ces entrepôts quasi oubliés, semblables aux greniers d’immenses fermes. De plus, il était ta’veren. Heureusement que personne n’avait été là quand le portail s’était ouvert. L’un de ses bords avait tranché le coin d’un coffre vide gainé de cuir craquelé et pourri, et l’autre avait arraché un copeau lisse comme du verre sur toute la longueur d’une table en marqueterie chargée de vases et de boîtes en bois. Peut-être qu’une Reine d’Andor avait mangé à cette table quelques siècles plus tôt.
Un ou deux siècles, dit Lews Therin dans sa tête avec un rire rauque. Ça fait longtemps, très longtemps. Pour l’amour de la Lumière, laissez tomber ! Vous êtes dans le Gouffre du Destin ! La voix s’estompa tandis qu’il s’enfuyait dans les profondeurs de l’esprit de Rand.