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Très habilement fait, pensa Nynaeve. Talaan était très agile, très habile avec les tissages. De plus, essayer d’imposer un écran à quelqu’un qui tenait le Pouvoir était risqué dans le meilleur des cas et futile dans le pire, à moins qu’on ne soit beaucoup plus fort que l’adversaire et la force de Talaan était si proche de la sienne qu’il n’y avait pratiquement aucune différence. Cela l’aida à réprimer un sourire de satisfaction. Il n’y avait pas si longtemps que les sœurs s’étaient étonnées de sa force et croyaient que seuls les Réprouvés les surpassaient. Talaan n’avait pas encore ralenti ; elle n’était guère plus qu’une enfant. Quinze ans ? Peut-être plus jeune ! La Lumière seule savait quel était son potentiel. En tout cas, aucune des Pourvoyeuses-de-Vent ne l’avait mentionné, et Nynaeve n’allait pas le leur demander. Savoir dans quelle mesure la fille du Peuple de la Mer serait plus forte qu’elle ne l’intéressait absolument pas. Remuant ses pieds nus sur les motifs du tapis vert, Talaan fit une futile tentative pour rompre le bouclier que Nynaeve maintint facilement, puis soupira et baissa les yeux, concédant la défaite. Même quand elle avait réussi à suivre les instructions de Nynaeve, elle se comportait comme si elle avait échoué, et en cet instant, elle s’affaissa sur elle-même, tellement découragée qu’on aurait pu croire que seuls les flux d’Air la maintenaient debout.

Laissant ses flux se dissiper, Nynaeve rajusta son châle et ouvrit la bouche pour dire à Talaan ce qu’elle avait mal fait. Et pour lui signaler – une fois de plus – qu’il était inutile de tenter de se libérer à moins d’être beaucoup plus forte que la personne vous ayant imposé un écran. Les femmes du Peuple de la Mer semblaient ne jamais croire ce qu’elle leur disait avant qu’elle ne l’ait répété dix fois et démontré vingt.

— Elle a utilisé votre propre force contre vous, dit carrément Senine din Ryal avant que Nynaeve n’ait eu le temps de parler. Et, de nouveau, votre distraction. C’est comme la lutte, ma fille. Vous savez lutter.

— Essayez encore, ordonna Zaida avec un geste brusque de sa main tatouée.

Tous les fauteuils de la salle avaient été poussés contre les murs, quoiqu’un espace dégagé ne fût pas nécessaire, et Zaida assistait aux leçons, flanquée de six Pourvoyeuses-de-Vent, dans une profusion de soies brodées bleues, rouges et jaunes, et de lin teint de toutes les couleurs, complétée par un étalage aveuglant de boucles d’oreilles, d’anneaux de nez et de chaînes chargées de médaillons. Les séances se déroulaient toujours de la même façon : l’une des deux apprenties était utilisée pour les démonstrations pratiques – ou, selon ce que Nynaeve avait entendu dire, Merilille, qui était forcée de jouer le rôle de l’apprentie quand ce n’était pas elle l’enseignante – tandis que regardaient Zaida et un groupe ou l’autre de Pourvoyeuses-de-Vent. La Maîtresse-des-Vagues ne pouvait pas canaliser, bien sûr, bien qu’elle fût toujours présente, et aucune des Pourvoyeuses-de-Vent ne voulait s’abaisser à participer personnellement à la démonstration. Surtout pas ça.

De l’avis de Nynaeve, le groupe d’aujourd’hui était très bizarre, étant donné l’obsession du rang régnant chez le Peuple de la Mer. La propre Pourvoyeuse-de-Vent de Zaida, Shielyn, était assise à sa droite, une femme mince et réservée, presque aussi grande qu’Aviendha et dominant Zaida de la tête et des épaules. C’était normal d’après ce que savait Nynaeve, mais à la gauche de Zaida se trouvait Senine, et elle servait sur un rakeur, l’un des plus petits bateaux du Peuple de la Mer, le sien étant le plus petit de tous. Bien sûr, cette femme hâlée au visage ridé, et aux cheveux abondamment striés de gris, avait porté plus que ses six anneaux d’oreilles par le passé, et davantage de médaillons à la chaîne qui barrait sa joue gauche. Elle avait été Pourvoyeuse-de-Vent de la Maîtresse-des-Vaisseaux avant que Nesta din Reas fût élue à ce poste, mais, d’après leur loi, quand la Maîtresse-des-Vaisseaux ou une Maîtresse-des-Vagues mourait, sa Pourvoyeuse-de-Vent devait recommencer sa carrière au rang le plus bas. Pourtant, siéger près de Zaida impliquait plus que du respect pour l’ancien poste de Senine, Nynaeve en était certaine. Rainyn, une jeune femme aux joues de pommes d’api qui servait aussi sur un rakeur, occupait le fauteuil voisin de Senine, et une Kurin au visage de bois et aux yeux ternes était assise près de Shielyn, comme une statue noire. Cela reléguait Tebreille et Caire aux deux extrémités de la rangée, et elles étaient elles-mêmes toutes les deux Pourvoyeuses-de-Vent de la Maîtresse-des-Vagues, avec quatre gros anneaux à chaque oreille, et presque autant de médaillons que Zaida. Mais c’était peut-être simplement pour séparer les deux sœurs au regard hautain. Elles se haïssaient avec une passion qu’on ne trouve qu’entre parents. C’était peut-être ça. Comprendre les Atha’ans Miere était pire que tenter de comprendre les hommes. C’était à rendre fou.

Marmonnant entre ses dents, Nynaeve imprima une secousse à son châle, et se prépara, rassemblant ses flux. La pure joie de tenir la saidar ne pouvait rivaliser avec sa contrariété. « Essayez encore, Nynaeve. Une fois encore, Nynaeve. Faites ça maintenant, Nynaeve. » Au moins, Renaile n’était pas là. Souvent, elles lui demandaient d’enseigner des choses qu’elle savait moins bien que d’autres – trop souvent, des choses qu’elle savait à peine, reconnaissait-elle à contrecœur ; elle n’avait vraiment pas été suffisamment formée à la Tour – et chaque fois qu’elle tâtonnait un tant soit peu, Renaile se régalait de la voir transpirer. Les autres la faisaient transpirer aussi, mais elles ne semblaient pas y prendre tant de plaisir. Quoi qu’il en soit, au bout d’une heure, elle était fatiguée. Au diable Sareitha et sa commission urgente !

Elle frappa de nouveau, mais cette fois le flux de Talaan heurta le sien beaucoup plus légèrement qu’elle ne s’y attendait, et son propre flux dévia l’autre plus qu’elle n’en avait l’intention. Brusquement, six tissages d’Air surgirent de la jeune fille, filant vers Nynaeve, qui trancha vivement avec le Feu. Les flux coupés se rétractèrent vers Talaan, la secouant visiblement, mais avant qu’ils n’aient disparu, six autres apparurent, plus rapides que les premiers. Nynaeve frappa. Et ravala son air quand le tissage d’Esprit de Talaan papillota autour d’elle et l’entoura, coupant la saidar. Elle était isolée d’un écran ! Talaan lui avait imposé un écran ! Pour couronner le tout, les flux d’Air lui liaient solidement les bras et les jambes, froissant ses jupes. Si l’absence de Sareitha ne l’avait pas tant bouleversée, cela ne serait jamais arrivé.

— La petite la tient, dit Caire, d’un ton surpris.

Au regard froid qu’elle posa sur Talaan, personne n’aurait deviné qu’elle était sa mère. En fait, Talaan semblait embarrassée par son succès, relâchant les flux immédiatement et baissant les yeux.

— C’est très bien, Talaan, déclara Nynaeve comme personne ne prononçait un mot d’encouragement.