Irritée, elle secoua l’arrière de son châle, et en reposa les extrémités au creux de ses coudes. Inutile de dire à Talaan qu’elle avait eu de la chance. Elle était rapide, certes, mais Nynaeve ne savait pas si elle pourrait elle-même continuer à canaliser plus longtemps. En ce moment, elle ne tenait pas sa meilleure forme.
— Je ne dispose pas de plus de temps aujourd’hui, j’en ai peur…
— Recommencez, ordonna Zaida, se penchant, très attentive. Je veux voir quelque chose.
Ce n’était pas une explication, ou rien qui approchât d’une excuse, mais simplement une constatation. Zaida ne s’expliquait et ne s’excusait jamais. Elle s’attendait à ce qu’on lui obéisse.
Nynaeve eut envie de lui dire qu’elles ne pouvaient pas voir ce qu’elle faisait, mais elle rejeta cette idée immédiatement. Pas avec six Pourvoyeuses-de-Vent dans la pièce. Deux jours plus tôt, elle avait exprimé franchement ses opinions, et elle ne voulait pas répéter cette expérience. Elle s’était efforcée de penser qu’il s’agissait d’une punition pour avoir parlé sans réfléchir, mais ça n’avait rien arrangé. Elle regrettait de leur avoir appris à se lier.
— Une seule fois, dit-elle fermement en se tournant vers Talaan, après, je dois m’en aller.
Cette fois, elle pensa à l’astuce de Talaan. Canalisant, elle rencontra le tissage de la jeune fille avec plus de dextérité, et sans forcer. La jeune fille eut un sourire hésitant. Pensant que Nynaeve ne se laisserait pas distraire par des flux d’Air extérieurs, le tissage de Talaan s’enroula autour d’elle, et elle fila agilement le sien pour le contrer. Elle serait prête quand Talaan lâcherait ses flux d’Air. Rien de dangereux, assurément. C’était un exercice. Sauf que le flux d’Esprit de Talaan ne compléta pas sa boucle, et celui de Nynaeve dévia largement tandis que celui de Talaan la frappait de plein fouet. Une fois encore, la saidar s’éteignit en elle, et des liens d’Air lui plaquèrent les bras sur les flancs et lui attachèrent les jambes.
Elle inspira lentement, prudemment. Elle aurait dû féliciter la jeune femme. Si elle avait eu une main libre, elle aurait tiré sur sa tresse à se scalper.
— Ne bougez plus ! commanda Zaida, se levant et s’avançant avec grâce vers Nynaeve, ses amples chausses de soie rouge battant ses pieds nus, sa large ceinture rouge savamment nouée se balançant sur sa cuisse.
Les Pourvoyeuses-de-Vent se levèrent et la suivirent par ordre hiérarchique. Caire et Tebreille s’ignorèrent froidement en se plaçant près des Pourvoyeuses-de-Vent, tandis que Senine et Rainyn fermaient la marche.
Docilement, Talaan maintint l’écran et les liens autour de Nynaeve fulminante, figée comme une statue. Telle une marionnette brisée, elle refusait de se débattre. Caire et Tebreille l’étudièrent avec un dédain glacial, et Kurin avec le mépris qu’elle éprouvait pour tous les rampants. Cette femme aux yeux durs n’afficha aucune expression, mais point n’était besoin d’être longtemps avec elle pour connaître ses pensées. Seule Rainyn manifesta un peu de sympathie, par un petit sourire penaud.
Zaida regarda Nynaeve dans les yeux. Elles étaient à peu près de la même taille.
— Elle est ligotée aussi étroitement que possible, apprentie ?
Talaan s’inclina profondément, parallèlement au sol, et toucha son front, ses lèvres et son cœur.
— Ainsi que vous l’avez commandé, Maîtresse-des-Vagues, murmura-t-elle.
— Qu’est-ce que ça signifie ? demanda Nynaeve. Relâchez-moi. Vous vous en tirez peut-être en agissant ainsi avec Merilille, mais si vous pensez une minute…
— Vous dites qu’il n’y a aucun moyen de briser ces liens à moins d’être beaucoup plus forte, l’interrompit Zaida.
Le ton n’était pas dur, mais elle voulait qu’on l’écoute.
— La Lumière aidant, nous saurons si c’est vrai. On sait que les Aes Sedai savent enjoliver la vérité. Pourvoyeuses-de-Vent, formez un cercle. Kurin, vous le dirigerez. Si elle se libère, veillez à ce que personne ne soit blessé. En prime… Apprentie, préparez-vous à la renverser la tête en bas quand j’aurai compté jusqu’à cinq. Un…
L’aura de la saidar enveloppa les Pourvoyeuses-de-Vent qui se lièrent. Kurin se tenait debout, pieds écartés et poings sur les hanches, comme pour garder son équilibre sur le pont d’un vaisseau. Son manque total d’expression semblait annoncer sa conviction qu’elles allaient se heurter à des réticences, sinon à un mensonge avéré. Talaan prit une profonde inspiration, et, pour une fois, se tint très droite, ne clignant même pas des yeux, son regard anxieux fixé sur Zaida.
Nynaeve battit des paupières. Non ! Elles ne pouvaient pas lui faire ça ! Pas une deuxième fois !
— Je vous l’affirme, dit-elle avec plus de calme qu’elle n’en ressentait, je n’ai aucun moyen de rompre l’écran. Talaan est trop forte.
— Deux, dit Zaida, croisant les bras et regardant Nynaeve comme si elle pouvait voir les tissages.
Nynaeve tenta de repousser l’écran. Pour ce qu’il céda, elle aurait aussi bien pu pousser un mur de pierre.
— Écoutez-moi, Zai… Maîtresse-des-Vagues.
Inutile d’attiser davantage son courroux. Elles étaient à cheval sur les formules de politesse et bien d’autres choses encore.
— Je suis sûre que Merilille vous a dit quelque chose à propos des écrans ? Elle a prêté les Trois Serments. Elle ne peut pas mentir !
Egwene avait peut-être raison au sujet de la Baguette des Serments.
Zaida ne cilla pas, immobile.
— Trois.
— Écoutez-moi, dit Nynaeve sans se soucier que sa voix sonnât un peu désespérée.
Peut-être plus qu’un peu. Elle poussa plus fort sur l’écran, puis de toutes ses forces. Elle aurait aussi bien pu se taper la tête contre un rocher. Instinctivement, elle se contorsionna dans les liens d’Air qui l’immobilisaient, les franges et les plis de son châle dansant autour d’elle. Elle avait autant de chances de briser ces liens que de briser l’écran, mais elle ne put s’empêcher de le tenter. Pas une seconde fois ! Elle ne le supporterait pas !
— Il faut m’écouter !
— Quatre.
Non ! Non ! Pas une seconde fois ! Frénétique, elle gratta l’écran. Il était peut-être dur comme de la pierre, mais au toucher, on aurait dit du verre, lisse et glissant. Au-delà, elle sentait la Source, la voyait presque, comme la lumière et la chaleur, juste hors de portée de sa vue. Avec l’énergie du désespoir, elle tâtonna sur la surface lisse, semblable à un cercle assez petit pour tenir dans sa main, et assez grand pour englober le monde entier. Mais quand elle tenta de prendre le bord du cercle à pleine main, elle se retrouva au centre dur et lisse. C’était inutile. Voilà longtemps qu’elle l’avait appris, l’avait essayé. Son cœur battait à tout rompre. S’efforçant vainement au calme, elle tâtonna de nouveau à la recherche du bord, le suivant de la main sans tenter de le saisir. Il y avait un endroit où il semblait… plus mou. Elle ne l’avait jamais remarqué, avant. Il ne semblait en rien différent du reste, et il n’était guère plus mou, mais elle se précipita dessus. Et se retrouva au centre. Folle d’angoisse, elle projeta toutes ses forces encore et encore, chaque fois ramenée au centre, sans même faire une pause avant de recommencer. Encore. Ô Lumière ! Je vous en prie ! Elle devait se libérer avant…
Brusquement, elle réalisa que Zaida n’avait pas encore dit « cinq ». Avalant l’air à grandes goulées comme si elle venait de courir dix miles, elle la fixa. La sueur inondait son visage, son dos. Dégoulinait entre ses seins, coulait le long de son ventre. Ses jambes chancelaient. La Maîtresse-des-Vagues la regardait dans les yeux, tapotant pensivement ses lèvres pleines d’un index fuselé. L’aura enveloppait toujours le cercle des six femmes. Kurin aurait pu être une statue de pierre dédaigneuse. Zaida n’avait pas dit « cinq ».