— A-t-elle vraiment tenté de se libérer aussi énergiquement qu’il le semble, Kurin ? demanda finalement la Maîtresse-des-Vagues, ou ces contorsions et ces jérémiades ne sont-elles qu’un numéro ?
Nynaeve s’efforça de la foudroyer avec indignation. Elle n’avait pas pleurniché ! Non ? Son air hargneux fit autant impression sur Zaida que la pluie sur la pierre.
— Avec autant d’efforts, Maîtresse-des-Vagues, elle aurait pu transporter un rakeur sur son dos.
Mais les billes noires de ses yeux étaient toujours dédaigneuses. Elle ne respectait que ceux qui passaient leur vie en mer.
— Libérez-la, Talaan, ordonna Zaida.
Bouclier et liens s’évanouirent tandis qu’elle se retournait, s’avançant vers les sièges sans un autre regard pour Nynaeve.
— Pourvoyeuses-de-Vent, j’aurai deux mots à vous dire quand elle sera partie. Je vous reverrai demain à la même heure, Nynaeve Sedai.
Lissant ses jupes fripées et rajustant son châle avec irritation, Nynaeve s’efforça de retrouver un peu de dignité. Ce ne fut pas facile, compte tenu de son état. Elle était certaine de ne pas avoir pleurniché ! Elle essaya de ne pas regarder la femme qui lui avait imposé un écran. Deux fois ! Debout, docile comme un agneau, les yeux fixés sur le tapis. D’une secousse, elle entoura ses épaules de son châle.
— Sareitha Sedai enseignera à son tour demain, Maîtresse-des-Vagues.
Au moins, sa voix ne tremblait pas.
— Demain, je serai occupée jusqu’à…
— Vos leçons sont plus édifiantes que celles des autres, dit Zaida, toujours sans prendre la peine de la regarder. À la même heure, sinon, j’enverrai vos élèves vous chercher. Vous pouvez partir maintenant.
Avec effort, Nynaeve ravala ses protestations. Plus édifiantes ? Qu’est-ce que ça signifiait ? Elle songea qu’elle n’avait pas vraiment envie de le savoir.
Jusqu’à ce qu’elle ait quitté la pièce, elle était toujours l’enseignante – les règles du Peuple de la Mer étaient rigides ; Nynaeve supposait qu’en mer, des règles laxistes pouvaient avoir de graves conséquences, mais elle aurait voulu qu’elles réalisent qu’elles n’étaient pas en mer –, et cela signifiait qu’elle ne pouvait pas simplement partir, quelque désir qu’elle en eût. Pis, leurs règles étaient assez spécifiques concernant les enseignants venus de chez les rampants. Elle aurait pu refuser de coopérer, supposa-t-elle, mais si elle violait leur marché, ne fût-ce que d’un cheveu, ces femmes en parleraient depuis Tear jusqu’à la Lumière seule savait où ! Le monde entier saurait que les Aes Sedai avaient renié leur parole. Et il valait mieux ne pas penser à ce que cela signifierait pour le prestige des Aes Sedai. Par le sang et les cendres, Egwene avait raison, et qu’elle soit réduite en cendres pour ça !
— Merci, Maîtresse-des-Vagues, de me permettre de vous instruire, dit-elle, s’inclinant et touchant son front, ses lèvres et son cœur.
Elle ne les gratifia que d’un rapide signe de tête. C’était tout ce qu’elles méritaient aujourd’hui. Enfin, deux. Il fallait aussi saluer les Pourvoyeuses-de-Vent.
— Merci, Pourvoyeuses-de-Vent de me permettre de vous instruire.
Les sœurs qui viendraient après elle exploseraient en apprenant que leurs élèves pouvaient leur dire quoi enseigner et quand, et même leur donner les ordres quand elles n’enseignaient pas. Sur un vaisseau du Peuple de la Mer, un enseignant ramant était hiérarchiquement supérieur à un simple matelot, mais de justesse. Et les sœurs ne recevraient même pas les bourses d’or utilisées pour attirer à bord d’autres enseignants.
Zaida et les Pourvoyeuses-de-Vent réagirent comme si le plus bas des matelots avait annoncé son départ. C’est-à-dire qu’elles restèrent groupées en silence, impatientes, attendant que Nynaeve s’en aille. Seule Rainyn lui fit l’aumône d’un regard. Tout bien considéré, elle était Pourvoyeuse-de-Vent, elle aussi. Talaan était toujours où on l’avait laissée, silhouette docile baissant les yeux sur le tapis devant ses pieds nus.
Bien droite et tête haute, Nynaeve sortit aussi dignement qu’elle put. Couverte de sueur, sa fierté en lambeaux. Dans le couloir, elle empoigna la porte à deux mains et la claqua de toutes ses forces. Le fracas de tonnerre se répercutant en écho répondit à ses attentes. Si quelqu’un se plaignait du bruit, elle pourrait toujours dire que le battant lui avait échappé.
Se détournant de la porte, elle essuya ses mains avec satisfaction. Et sursauta en voyant qui l’attendait.
En robe bleu foncé fournie par les Femmes de la Famille, Alivia n’avait pas une apparence inhabituelle au premier abord ; elle était un peu plus grande que Nynaeve, avec de fines pattes-d’oie au coin de ses yeux bleus, et des fils blancs dans ses cheveux d’or. Mais ces yeux bleus pétillaient d’intensité, comme ceux d’un faucon concentré sur sa proie.
— Maîtresse Corly m’envoie vous dire qu’elle aimerait vous voir au dîner de ce soir, dit le faucon aux yeux bleus avec l’accent traînant du Seanchan. Maîtresse Karistovan, Maîtresse Arman et Maîtresse Juarde seront là.
— Que faites-vous ici toute seule ? demanda Nynaeve.
Elle aurait voulu être comme la plupart des autres sœurs, mais c’était quelque chose qu’elle n’avait pas eu le temps d’apprendre. Peut-être certains Réprouvés étaient-ils plus forts qu’Alivia, mais sans doute personne d’autre. Et elle était Seanchane. Nynaeve aurait préféré être accompagnée. Même de Lan, bien qu’elle lui eût ordonné de rester à l’écart de ses leçons au Peuple de la Mer. Elle n’était pas certaine qu’il avait cru son histoire de glissade dans l’escalier, l’autre jour.
— Vous n’êtes pas censée vous déplacer sans escorte !
Alivia haussa les épaules, en un mouvement presque imperceptible. Quelques jours plus tôt, elle n’avait été qu’une boule d’obséquiosité, auprès de laquelle Talaan semblait audacieuse. Plus maintenant.
— Personne n’était disponible, alors je suis sortie seule. D’ailleurs, si vous me surveillez sans arrêt, vous n’aurez jamais confiance en moi, et je ne parviendrai pas à tuer des sul’dams.
D’une certaine façon, énoncé sur ce ton naturel, cela était encore plus effrayant.
— Je pourrais vous apprendre des choses. Ces Asha’man disent qu’ils sont des armes, et ils ne sont pas mauvais, je le sais par expérience, mais je suis meilleure.
— Peut-être, répondit sèchement Nynaeve, rajustant son châle. Et peut-être en savons-nous plus que vous ne pensez.
Elle aurait volontiers montré à cette femme quelques tissages appris de Moghedien. Y compris certains dont toutes étaient convenues qu’ils étaient trop horribles pour s’en servir. Sauf… Elle était pratiquement certaine qu’Alivia pouvait la maîtriser facilement, quoi qu’elle fît. S’empêcher de passer d’un pied sur l’autre devant ce regard intense ne fut pas facile.
— Jusqu’à ce que – à moins que ! – nous décidions différemment, vous ne paraîtrez pas devant moi sans deux ou trois Femmes de la Famille, si vous savez où est votre intérêt.
— Si telle est votre volonté, dit Alivia, absolument pas déconcertée. Quel message voulez-vous que je transmette à Maîtresse Corly ?
— Dites-lui que je me vois obligée de décliner son aimable invitation. Et n’oubliez pas ce que je vous ai dit.
— Je le lui dirai, répondit la Seanchane de sa voix traînante, sans se soucier de son admonestation. Mais je ne crois pas que c’était exactement une invitation. Une heure après le crépuscule. Vous voudrez peut-être vous en souvenir.
Avec un petit sourire entendu, elle s’éloigna, sans se presser, pour retourner à sa place de prisonnière gardée par la Famille.
Nynaeve fixa un regard furibond sur le dos de la femme qui s’éloignait, et pas parce qu’elle avait négligé de lui faire une révérence. Enfin, pas seulement pour ça. Dommage qu’elle n’ait pas conservé un peu de son obséquiosité, au moins vis-à-vis des sœurs. Après un coup d’œil à la porte cachant les Atha’ans Miere, Nynaeve eut envie de suivre Alivia pour voir si elle lui obéissait. Mais elle partit dans la direction opposée. Sans se presser. Si les femmes du Peuple de la Mer sortaient, il serait déplaisant qu’elles puissent penser qu’elle écoutait aux portes. Mais elle ne se pressa pas quand même. Elle marcha d’un bon pas.