Les Atha’ans Miere n’étaient pas les seules qu’elle voulait éviter dans le Palais. Ainsi, ce n’était pas exactement une invitation ? Sumeko, Karistovan, Chilares Arman et Famelle Juarde avaient fait partie du Cercle du Tricot avec Reanne Corly. Le dîner n’était qu’un prétexte. Elles voudraient lui parler des Pourvoyeuses-de-Vent. Plus précisément, des rapports entre les Aes Sedai du Palais et les « Irrégulières » du Peuple de la Mer. Elles n’iraient pas jusqu’à lui reprocher de ne pas avoir soutenu la dignité de la Tour Blanche. Pourtant elles n’en étaient pas loin. Mais le dîner serait ponctué de questions insidieuses et de commentaires caustiques. Rien sur quoi elle puisse simplement ordonner de se taire. Elle doutait qu’elles s’en abstiennent, sauf sur ordre. De plus, elles étaient capables de la trouver si elle n’allait pas à ce dîner. Ç’avait été une terrible erreur de les encourager à montrer du courage. Au moins, elle n’était pas la seule à en pâtir, tout en pensant qu’Elayne était parvenue à éviter le pire. Oh, ce qu’il lui tardait de les voir de nouveau revêtues du blanc des novices ou de la robe d’Acceptée ! Comme il lui tardait de ne plus voir une seule des Atha’ans Miere !
— Nynaeve ! cria quelqu’un d’une voix étranglée derrière elle.
L’accent était celui du Peuple de la Mer.
— Nynaeve !
Se forçant à lâcher sa tresse, elle pivota sur elle-même, prête à rabrouer l’importune. Elle n’enseignait pas pour le moment, elle n’était pas sur un vaisseau, et elles pouvaient la laisser tranquille, sacrebleu !
Talaan s’arrêta devant elle d’une glissade, ses pieds nus dérapant sur les dalles rouge foncé. Haletante, la jeune fille tourna la tête de droite et de gauche, comme effrayée qu’on la surprenne. Elle se troublait chaque fois qu’un domestique en livrée passait à la limite de son champ visuel, et ne se remettait à respirer qu’en constatant que ce n’était qu’un serviteur.
— Puis-je aller à la Tour Blanche ? demanda-t-elle, hors d’haleine, se tordant les mains et dansant d’un pied sur l’autre. Je ne serai jamais choisie. Elles appellent ça un sacrifice, de quitter la mer à jamais, mais je rêve de devenir novice. Ma mère me manquera terriblement mais… Je vous en prie. Vous devez m’emmener à la Tour. Il le faut !
Nynaeve cligna des yeux à ce flot de paroles. Bien des femmes rêvaient de devenir Aes Sedai, mais elle n’en avait jamais entendu une seule dire qu’elle rêvait d’être novice. De plus… Les Atha’ans Miere refusaient le passage à toute Aes Sedai si la Pourvoyeuse-de-Vent canalisait. Mais pour empêcher les sœurs d’enquêter trop loin, de temps en temps elles choisissaient une apprentie et l’envoyaient à la Tour Blanche. Egwene disait qu’actuellement il n’y avait à la Tour que trois sœurs issues du Peuple de la Mer, toutes trois assez faibles dans le Pouvoir. Pendant trois mille ans, cela avait suffi pour convaincre la Tour que le don était rare et faible chez les Atha’ans Miere, et que ça ne valait pas la peine d’enquêter davantage. Talaan avait raison ; aucune femme de sa puissance ne serait jamais autorisée à aller à la Tour, même maintenant que leur subterfuge tirait à sa fin. En fait, cela faisait partie du marché passé avec elles, à savoir que les Atha’ans Miere devenues sœurs étaient autorisées à renoncer à leur statut d’Aes Sedai et à retourner à leurs vaisseaux. Cela ferait hurler l’Assemblée de la Tour.
— C’est que la formation est très dure, Talaan, dit-elle gentiment, et que vous devez avoir au moins quinze ans. De plus…
La jeune femme avait dit autre chose, qui la frappa soudain.
— Votre mère vous manquera ? dit-elle, incrédule, sans se soucier du ton.
— J’ai dix-neuf ans ! répliqua Talaan, indignée.
Devant sa silhouette et son visage de jeune garçon, Nynaeve ne fut pas certaine de la croire.
— Bien sûr que ma mère me manquera. Ai-je l’air d’une fille dénaturée ? Oh, je vois ! Vous ne comprenez pas. Nous sommes très affectueuses en privé, mais nous devons éviter tout signe d’affection en public. C’est un crime grave chez nous. Ma mère pourrait être dégradée, et nous pourrions être toutes les deux pendues tête en bas au gréement pour être fouettées.
Nynaeve grimaça à cette idée.
— Je comprends que vous vouliez éviter ça, dit-elle. Même ainsi…
— Tout le monde s’efforce d’éviter tout signe d’affection, mais c’est encore pire dans mon cas. Nynaeve !
Cette fille… femme… jeune femme… devrait apprendre à ne pas interrompre une sœur si elle devenait novice. Non qu’elle le pût, bien sûr. Nynaeve tenta de reprendre la parole, mais Talaan se lança dans un torrent de paroles.
— Ma grand-mère est Pourvoyeuse-de-Vent de la Maîtresse-des-Vagues du Clan Rossaine, mon arrière-grand-mère est Pourvoyeuse-de-Vent du Clan Dacan et sa sœur du Clan Takana. Ma famille s’honore que cinq d’entre nous aient atteint un rang si élevé. Et tout le monde surveille Gelyn de peur qu’elle abuse de son influence. Et avec juste raison – les faveurs ne peuvent pas être tolérées – ma sœur est restée apprentie cinq ans de plus que la normale, et ma cousine, six ! Juste pour qu’on ne puisse prétendre qu’elles ont été favorisées. Quand je fais le point sur les étoiles et que je donne notre position correctement, je suis punie parce que j’ai été trop lente, même si j’ai la réponse aussi vite que la Pourvoyeuse-de-Vent Ehvon ! Quand je goûte l’air de la mer et annonce que la côte approche, je suis punie parce que le goût que je détecte n’est pas le même que celui de la Pourvoyeuse-de-Vent Ehvon ! Je vous ai entourée d’un écran, mais ce soir je serai pendue par les pieds pour ne pas l’avoir fait plus tôt ! Je suis punie pour des fautes ignorées chez les autres, pour des fautes que je ne commets jamais, parce que je pourrais les commettre ! Votre formation de novice a-t-elle été aussi dure que ça, Nynaeve ?
— Ma formation de novice, dit-elle d’une voix défaillante.
Si seulement elle arrêtait de parler d’être pendue par les pieds !
— Oui. Bon. Vous n’aimeriez pas en entendre parler.
Le don de canaliser se transmettant de mère en fille pendant quatre générations ? Par la Lumière ! Une mère qui le passait à sa fille, c’était déjà rare. La Tour voudrait Talaan. Mais elle ne l’aurait pas.
— Caire et Tebreille s’aiment vraiment aussi, je suppose ? dit-elle, cherchant à changer de conversation.
Talaan renifla avec dédain.
— Ma tante est rusée et menteuse. Elle se réjouit de chaque humiliation qu’elle peut infliger à ma mère. Mais ma mère l’abaissera comme elle le mérite. Un jour, Tebreille se retrouvera à servir sur un rakeur, sous une Maîtresse-des-Voiles féroce !
À cette idée, elle hocha la tête, de rancune et de satisfaction. Puis elle sursauta, les yeux dilatés comme un faon, quand un serviteur approcha d’un pas vif derrière elles. Cela lui rappela son objectif. Elle épia à droite et à gauche tout en parlant précipitamment.
— On ne peut pas bavarder pendant les cours, mais on peut en dehors. Si vous annoncez que je vais être envoyée à la Tour, elles ne pourront rien faire. Vous êtes Aes Sedai !
Nynaeve la regarda, les yeux écarquillés. Et elles auraient tout oublié la prochaine fois qu’elle leur donnerait une leçon ? La sotte avait pourtant vu ce qu’elles lui avaient fait !