Ces maudites femmes du Peuple de la Mer l’avaient épuisée !
— Est-ce pour ça que tu es ici, attifé comme ça ? Si tu tâches de te cacher de qui que ce soit…
Il avait l’air fatigué. Il semblait plus dur que dans son souvenir, mais surtout épuisé. Pourtant, il resta debout. Curieusement, son attitude ressemblait beaucoup à celle de Lan, sur le point de dégainer une épée qu’il n’avait pas. Peut-être que cette tentative de le tuer le rendrait raisonnable.
— Rand, Egwene peut t’aider.
— Je ne me cache pas exactement, dit-il. Au moins jusqu’à ce que je puisse tuer ceux qui le méritent.
Par la Lumière, il en parlait avec autant d’indifférence qu’Alivia ! Pourquoi lui et Lan continuaient-ils à se surveiller du coin de l’œil tout en feignant le contraire ?
— D’ailleurs, comment Egwene pourrait-elle m’aider ? poursuivit-il, posant sa besace sur la table.
Elle entendit le bruit mat que fit l’objet qui s’y trouvait au contact de la table.
— Je suppose qu’elle est Aes Sedai, elle aussi ?
Au ton, il semblait amusé !
— Est-ce qu’elle est ici ? Vous trois, et deux vraies Aes Sedai. Seulement deux ! Non. Je n’ai pas de temps à perdre avec ça. J’ai besoin de toi pour me garder quelque chose jusqu’à…
— Egwene est le Siège d’Amyrlin, espèce d’idiot, gronda-t-elle.
C’était agréable d’interrompre quelqu’un.
— Elaida est une usurpatrice. J’espère que tu as le bon sens de ne pas t’approcher d’elle ! Tu ne quitterais pas l’entrevue sur tes deux jambes, je peux te le garantir. Il y a cinq vraies Aes Sedai ici, moi comprise, et trois cents de plus avec Egwene, plus une armée prête à déposer Elaida. Regarde-toi ! Quelqu’un a tenté de te tuer, et tu es forcé de circuler incognito, déguisé en palefrenier ! Où serais-tu plus en sécurité qu’auprès d’Egwene ? Même tes Asha’man n’oseraient pas s’attaquer à trois cents sœurs !
Il s’efforça, sans grand succès, de masquer sa surprise, la regardant, ahuri.
— Ce qu’osent mes Asha’man t’étonnerait, dit-il, ironique, quelques instants plus tard. Mat est avec l’armée d’Egwene, je suppose ?
Portant la main à son front, il chancela et recula d’un demi-pas.
Mais elle s’était levée avant qu’il puisse reprendre son équilibre. Embrassant la saidar, elle prit la tête de Rand entre ses deux mains et tissa laborieusement un Delving autour de lui. Elle avait tenté de trouver une meilleure méthode de diagnostic, jusque-là sans succès. Cela suffisait. À peine le tissage s’était-il posé sur lui, que la respiration de Nynaeve s’arrêta. Elle savait qu’il avait reçu une blessure au flanc à Falme, qui ne cicatrisait jamais complètement, résistant à toutes les méthodes de Guérison qu’elle connaissait, comme une pustule maléfique. Maintenant, il y avait une nouvelle blessure à moitié cicatrisée en travers de la première, qui pulsait aussi de maléfice. Mais d’un maléfice différent, comme s’il était le reflet inversé de l’autre, mais tout aussi virulent. Et elle ne pouvait toucher ni l’un ni l’autre avec le Pouvoir. Elle n’en avait pas vraiment envie – rien que d’y penser lui donnait la chair de poule ! – mais elle essaya quand même. Et quelque chose d’invisible la repoussa. Une garde qu’elle ne voyait pas. Une garde de saidin ?
Elle fut contrainte de cesser de canaliser, et elle recula. Elle se cramponna à la Source ; malgré la fatigue, elle aurait dû se forcer pour la lâcher. Aucune sœur ne pouvait penser à la moitié mâle du Pouvoir sans au moins un soupçon de peur. Il baissa les yeux sur elle, calmement, et cela la fit frissonner. Il semblait un autre homme que le Rand qu’elle avait vu grandir. Elle était très contente que Lan soit là, même si c’était difficile de l’admettre. Il pouvait bien bavarder avec Rand comme deux hommes buvant une bière et fumant leur pipe, mais il pensait que Rand était dangereux. Et Rand regardait Lan, comme s’il le savait et l’acceptait.
— Rien de tout cela n’a d’importance pour le moment, dit Rand, se tournant vers sa besace posée sur la table.
Elle ne savait pas s’il parlait de sa blessure ou de l’absence de Mat. Il sortit de la besace deux statuettes d’un pied de haut, un barbu à l’air plein de sagesse, et une femme tout aussi sage et sereine, tous deux en larges robes flottantes, et levant dans leurs mains une sphère de cristal. À la façon dont il les manipulait, elles étaient plus lourdes qu’elles n’en avaient l’air.
— Je veux que tu les caches jusqu’à ce que je les envoie chercher, Nynaeve.
Une main sur la statuette de femme, il hésita.
— Et que j’envoie te chercher, toi, ajouta-t-il. J’aurai besoin de toi quand je m’en servirai. Quand nous nous en servirons. Quand j’en aurai terminé avec ces hommes. Cela passe avant tout.
— Les utiliser ? dit-elle avec suspicion.
Pourquoi le fait de tuer ces hommes passait-il avant tout ? Mais ce n’était pas la question primordiale.
— Pour quoi faire ? Ce sont des ter’angreals ?
Il hocha la tête.
— Avec ça, tu peux toucher le plus puissant sa’angreal jamais fait pour une femme. Il est enterré à Tremalking, paraît-il, mais cela importe peu.
Sa main se déplaça et se posa sur la statuette d’homme.
— Avec celui-là, tu peux toucher son jumeau mâle. J’ai été averti par… quelqu’un… autrefois, qu’un homme et une femme utilisant ensemble ces sa’angreals, pouvaient défier le Ténébreux. Il faudra peut-être les utiliser pour ça, un jour, mais en attendant, j’espère qu’ils suffiront à nettoyer la moitié mâle de la Source.
— Si c’était possible, ne l’aurait-on pas déjà fait à l’Ère des Légendes ? demanda doucement Lan.
Comme l’épée qu’on fait glisser doucement du fourreau.
— Vous avez dit un jour que je pouvais la blesser.
Sa voix se fit encore plus dure.
— Vous, vous pourriez la tuer, berger.
Et au ton, il comprit qu’il ne le permettrait pas.
Rand regarda Lan bien en face, le regard tout aussi glacé que lui.
— J’ignore pourquoi on ne l’a pas fait. Et je ne m’en soucie pas. Il faut essayer, c’est tout.
Nynaeve se mordit les lèvres. Elle supposa que Rand faisait de cela un événement public – sa façon de passer du privé au public, de décider la place de chacun, lui donnait parfois le vertige – et peu importait que Lan ait parlé à sa place. C’était l’un de ses défauts, mais elle appréciait sa franchise. Elle avait besoin de réfléchir à la façon de mettre à exécution sa décision. Ça ne plairait sans doute pas à Rand, et encore moins à Lan. Enfin, les hommes veulent toujours en faire à leur tête. Et l’on est obligé de leur montrer que ce n’est pas toujours possible.
— Je crois que c’est une merveilleuse idée, dit-elle.
Il ne s’agissait pas exactement d’un mensonge.
C’était merveilleux, comparé aux autres possibilités.
— Mais je ne vois pas pourquoi je devrais rester ici à attendre ta convocation telle une servante. Je ferai ce que tu me demandes, mais nous partirons tous ensemble.
Elle ne s’était pas trompée. Cela ne leur plut pas du tout.
12
Un lys en hiver
Un autre serviteur faillit tomber à la renverse tant il s’était incliné. Elayne soupira, s’efforçant d’avancer d’un pas glissé dans le couloir du Palais, en Fille-Héritière d’Andor, majestueuse et sereine. Elle avait plutôt envie de courir, mais elle aurait sans doute trébuché dans ses jupes bleu foncé. Elle sentait presque ce gros homme les suivre des yeux, elle et ses compagnes, une cause d’irritation mineure qu’elle oublierait bientôt. Rand al’Thor-qui-sait-tout-mieux-que-tout-le-monde me fait grimper au mur ! pensa-t-elle. S’il lui échappait encore cette fois…