— N’oubliez pas, dit-elle. On ne lui parle pas d’espions, ni de racine-fourchue ni de rien de tout ça !
La dernière chose qu’il lui fallait, c’était qu’il décide de la « sauver ». Les hommes étaient coutumiers de ce genre de sottises ; Nynaeve appelait ça « penser avec les poils de son torse ». Par la Lumière, il voudrait sans doute faire revenir dans la cité les Aiels et les Saldaeans ! Dans le Palais même ! Pour amer que ce fût, elle ne pourrait pas l’arrêter s’il le voulait, à moins d’une guerre, et peut-être même que ça ne suffirait pas.
— Je ne lui dis pas les choses qu’il n’a pas besoin de savoir, dit Min, fronçant les sourcils sur une servante dont la révérence faillit aboutir à une chute sur les dalles brun-rouge du couloir. Lui coulant un regard en coin, Elayne repensa à l’époque où elle portait des chausses, et se demanda si elle ne recommencerait pas un de ces jours. C’était certainement plus confortable que des jupes. Mais sans bottes à hauts talons, décida-t-elle judicieusement. Elles rendaient Min presque aussi grande qu’Aviendha. Birgitte elle-même chancelait dans des bottes pareilles. Et avec ses chausses moulantes, et une tunique qui lui arrivait à peine aux hanches, sa tenue était véritablement scandaleuse.
— Vous lui mentez ? demanda Aviendha, soupçonneuse.
Sa façon d’ajuster son châle noir sur ses épaules fut désapprobatrice, et, par-delà Elayne, elle foudroya Min.
— Bien sûr que non, répliqua sèchement Min, la foudroyant en retour. Sauf si c’est nécessaire.
Aviendha gloussa. Stupéfaite par sa propre réaction, elle arbora un visage de bois.
Qu’allait-elle faire à leur sujet ? Elles devaient s’aimer les unes les autres. Il le fallait. Mais les deux femmes s’étaient regardées en chiens de faïence depuis qu’elles s’étaient retrouvées ensemble dans la petite pièce. Oh ! elles avaient tout accepté – à la vérité, elles n’avaient pas le choix, sachant qu’aucune d’elles ne savait quand elle aurait de nouveau cet homme sous la main – mais elle espérait qu’elles ne feraient pas une nouvelle démonstration de leur adresse à manier leurs couteaux. Avec beaucoup de naturel, sans la moindre implication de menace, mais sans complexe non plus. Par ailleurs, Aviendha avait été très impressionnée par le nombre de couteaux que Min cachait sur elle.
Un jeune domestique dégingandé, portant de hauts manchons pour les torchères, s’inclina sur son passage. Il la regardait si intensément qu’il en oublia son fardeau. Le fracas du verre s’écrasant sur le sol emplit le couloir.
Elayne soupira une fois de plus. Elle espérait que tous s’habitueraient bientôt au nouvel ordre des choses. Pourtant, ce n’était pas elle l’objet de ces manifestations intempestives de stupéfaction, ni Aviendha ni même Mm, quoiqu’elle attirât sans doute une partie des regards. Non, c’étaient Caseille et Deni, juste derrière elle, qui faisaient exorbiter les yeux des serviteurs et trébucher les servantes. Elle avait huit gardes du corps maintenant, et ces deux-là montaient la garde à sa porte à son réveil.
Sans doute qu’une partie de leur étonnement venait de ce que ces gardes étaient des femmes. Personne n’était encore habitué à ça. Mais Birgitte avait promis qu’elles auraient l’apparence d’une garde d’honneur, et elle avait tenu parole. La veille, elle avait réquisitionné toutes les couturières et modistes du Palais en quittant les appartements d’Elayne. Chacune des Gardes était coiffée d’un chapeau rouge vif à large bord orné d’une longue plume blanche, avec, en travers de la poitrine, un large baudrier rouge bordé de dentelle blanche et décoré d’une file de Lions Blancs rampants. Leurs tuniques écarlates à col blanc étaient en soie, et la coupe en avait été légèrement modifiée pour qu’elles soient mieux ajustées. Elles leur tombaient presque jusqu’aux genoux, par-dessus leurs chausses écarlates à bande bleue le long de la jambe, avec une profusion de dentelle aux poignets et au col. Leurs bottes noires brillaient comme des miroirs. Elles étaient superbes, et même la placide Deni se pavanait légèrement. Elayne soupçonnait qu’elles seraient encore plus fières quand leur ceinturon et fourreau ornés de dorures seraient prêts, sans parler du casque et du plastron laqués. Birgitte faisait confectionner des plastrons pour des femmes, et Elayne soupçonnait que les yeux de l’armurier du Palais lui étaient sortis de la tête !
Pour le moment, Birgitte était occupée à interroger des femmes pour sélectionner les vingt qui seraient ses gardes du corps. Elayne percevait sa concentration, sans aucun signe d’activité. Elayne souhaitait qu’elle ne dépasse pas les vingt. Elle espérait que Birgitte était assez occupée pour ne s’apercevoir que trop tard qu’elle masquait parfois le lien. Compte tenu de son inquiétude, elle redoutait que Birgitte sente par le lien ce qu’elle ne voulait pas qu’elle sache, alors que la solution tenait dans une simple question posée à Vandene. La réponse avait été un triste rappel de tout ce qu’elle ne savait pas sur la condition d’Aes Sedai, surtout ce que les sœurs trouvaient normal. Apparemment, toute sœur qui avait un Lige savait comment faire, même celles qui restaient célibataires.
C’était bizarre, la façon dont les choses se passaient parfois. Sans le problème des gardes du corps et sans le fait qu’elle s’était demandé comment échapper à l’attention des gardes et de Birgitte, elle n’aurait jamais pensé à poser la question à Vandene, ni appris à se masquer à temps pour cette occasion.
Leur arrivée devant la porte de Nynaeve lui fit complètement oublier Birgitte. Sauf qu’elle ne devait masquer le lien qu’au tout dernier instant. Rand était de l’autre côté de cette porte. Il monopolisait parfois ses pensées au point qu’elle se demandait si elle ressemblait à ces sottes des romans qui se tapaient la tête contre les murs à cause d’un homme. Elle avait toujours pensé que ces histoires devaient être écrites par des hommes. À cause de lui, elle se sentait par moments totalement stupide. Au moins, il ne s’en rendait pas compte, louée soit la Lumière !
— Attendez ici et ne laissez entrer personne, dit-elle aux Gardes.
Maintenant, elle ne pouvait pas se permettre d’être interrompue ou d’éveiller l’attention. Avec un peu de chance, sa Garde était assez récente pour que personne ne comprenne ce que signifiait leur bel uniforme.
— Je n’en ai que pour quelques minutes.
Elles saluèrent en bonne et due forme, la main sur le cœur, et prirent position de chaque côté de la porte. Caseille avait la main sur la poignée de son épée et arborait un visage de bois. Deni tenait sa longue matraque à deux mains avec un petit sourire. Deni pensait probablement que Min l’amenait là pour rencontrer un amoureux en secret, Elayne en était sûre. Elle soupçonnait Caseille d’imaginer la même chose. Elles n’avaient pas été aussi discrètes qu’elles l’auraient dû devant les deux femmes ; elles n’avaient pas prononcé son nom, mais il y avait eu suffisamment de « il ceci » et « il cela ». Au moins, ni l’une ni l’autre n’avait cherché un prétexte pour s’absenter et aller faire son rapport à Birgitte. Si elles étaient bien ses gardes du corps, et non celles de Birgitte. Mais elles n’excluraient pas Birgitte si elle masquait le lien trop tôt.
Sauf qu’elle tergiversait, réalisa-t-elle. L’homme dont elle rêvait toutes les nuits était de l’autre côté de cette porte, et elle se tenait là comme une débile. Elle avait attendu si longtemps, qu’elle avait presque peur maintenant. Il ne fallait pas que cette rencontre tourne mal. Avec effort, elle se ressaisit.
— Êtes-vous prêtes ?
Sa voix n’était pas aussi forte qu’elle l’aurait souhaité, mais au moins, elle ne tremblait pas. Des papillons gros comme des renards s’agitaient dans son estomac. Cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps.