— Naturellement, dit Aviendha, après avoir dégluti.
— Je suis prête, dit Min d’une voix défaillante.
Elles entrèrent sans frapper, refermant précipitamment la porte derrière elles.
Nynaeve se leva d’un bond, les yeux dilatés, avant qu’elles n’arrivent au milieu du salon. Elayne les remarqua à peine, elle et Lan, bien que la douce odeur de sa pipe emplît la pièce. Rand était bien là ; elle avait eu du mal à le croire. L’affreux déguisement que Min avait décrit avait disparu, à part les vêtements élimés, les gants grossiers, et… il était… magnifique !
Il se leva d’un bond à sa vue, mais il chancela et se rattrapa à deux mains à la table, avec de violents haut-le-cœur. Elayne embrassa la Source et fit un pas vers lui, puis s’immobilisa et s’obligea à relâcher le Pouvoir. Son don de Guérison était minuscule, et de toute façon, Nynaeve avait réagi aussi vite qu’elle, soudain enveloppée de la saidar, les mains levées vers Rand.
Il recula, lui faisant signe de s’éloigner.
— Ce n’est rien que tu puisses Guérir, Nynaeve, dit-il d’un ton bourru. De toute façon, il semble que tu remportes la discussion.
Son visage était un masque rigide dissimulant son émotion, mais il sembla à Elayne qu’il la buvait des yeux. Et Aviendha aussi. Elle s’étonna de constater qu’elle s’en réjouissait. Elle avait espéré qu’il en serait ainsi, et qu’elle parviendrait à faire cet effort dans l’intérêt de sa sœur. Voilà que ça ne lui coûtait aucune peine. Quant à lui, il se redressa en s’appliquant visiblement.
Il eut encore plus de mal à détacher les yeux d’elle et d’Aviendha, quoiqu’il tentât de s’en cacher.
— Il est grand temps de partir, Min, dit-il.
La mâchoire d’Elayne s’affaissa.
— Vous croyez pouvoir partir sans même me parler, nous parler ? parvint-elle à articuler.
— Ah, les hommes ! dirent Min et Aviendha en un souffle, presque à l’unisson, se regardant avec stupéfaction.
Elles décroisèrent vivement les bras. Pendant un instant, et malgré leur disparité, elles avaient été les images jumelles de l’écœurement féminin.
— Les hommes qui ont tenté de me tuer au Cairhien transformeraient ce Palais en un tas de gravats s’ils savaient que je suis là, expliqua Rand calmement. Y compris s’ils avaient des doutes. Min vous a dit que c’étaient des Asha’man, je suppose. Ne faites confiance à aucun. Sauf à trois, peut-être. Damer Flinn, Jahar Narishma et Eben Hopwil. Vous pouvez vous fier à eux. Pour les autres…
Il serra ses poings gantés à ses côtés, apparemment sans s’en apercevoir.
— Parfois, une épée vous tourne dans la main, mais j’ai quand même besoin d’une épée. N’approchez pas d’un homme en tunique noire, c’est tout. Écoutez, nous n’avons pas le temps de parler. Il vaut mieux que je m’en aille le plus vite possible.
Elle s’était trompée. Il n’était pas exactement comme elle l’avait rêvé. La jeunesse en lui avait disparu, comme calcinée par les épreuves. Elle la regretta à sa place.
— Il a raison sur un point, dit Lan, sa pipe à la bouche, avec le même calme que Rand.
Cet homme semblait n’avoir jamais été jeune. Ses yeux étaient bleus comme la glace sous la tresse de cuir qui cernait son front.
— Tous ceux qui l’approchent sont en grand danger. Tous.
Pour une raison inconnue, Nynaeve renifla. Puis posa la main sur la besace, et sourit. Mais au bout d’un moment, son sourire s’évanouit.
— Est-ce que ma première-sœur et moi, nous craignons le danger ? dit Aviendha, plantant ses poings sur ses hanches.
Son châle glissa de ses épaules et tomba par terre, mais elle était si concentrée qu’elle ne le remarqua pas.
— Cet homme a un toh envers nous, Aan’allein, et nous envers lui. Ce doit être réglé.
Min ouvrit les mains en un geste d’impuissance.
— Je ne sais pas ce qu’un toh a à voir avec quoi que ce soit, mais je ne m’en irai nulle part avant que tu leur aies parlé, Rand !
Elle feignit de ne pas voir le regard outré d’Aviendha. En soupirant, Rand s’appuya contre un coin de la table et passa la main dans ses cheveux roux foncé qui lui tombaient dans le cou. Ses lèvres remuaient, et il semblait parler tout seul.
— Je suis désolé que vous ayez hérité des sul’dams et des damanes, dit-il enfin.
Au ton, il était effectivement désolé, mais modérément, comme s’il avait parlé de la pluie et du beau temps.
— Taim était censé les confier aux sœurs que je croyais avec vous. Mais tout le monde peut faire ce genre d’erreur, je suppose. Il pensait peut-être que ces Sages-Femmes et Sagettes que Nynaeve a rassemblées étaient toutes des Aes Sedai.
Il eut un sourire serein, mais qui n’atteignit pas ses yeux.
— Rand ! dit Min, d’un ton orageux.
Il la regarda, l’air interrogateur, comme s’il ne comprenait pas. Il continua sur sa lancée.
— De toute façon, vous avez assez d’Aes Sedai pour les surveiller jusqu’à ce que vous puissiez les remettre à… aux autres sœurs, celles qui suivent Egwene. Les choses ne tournent jamais tout à fait comme on voudrait, n’est-ce pas ? Qui aurait pensé qu’un petit groupe de sœurs fuyant Elaida grossirait jusqu’à fomenter une révolte contre la Tour Blanche ? Avec Egwene pour Amyrlin ! Et la Bande de la Main Rouge pour armée. Je suppose que Mat va rester là-bas un certain temps.
Il cligna des yeux et se toucha le front, puis continua sur ce ton décontracté si irritant.
— Enfin, tout cela est bien étrange. À ce compte-là, je ne serais pas surpris que mes amies de la Tour trouvent le courage de sortir à découvert.
Haussant un sourcil, Elayne regarda Nynaeve. Sagettes et Sages-Femmes ? La Bande constituait l’armée d’Egwene et Mat était avec elle ? Les yeux écarquillés, Nynaeve s’efforça de prendre l’air innocent, ce qui ne fit que souligner sa culpabilité. Peu importait, pensa Elayne. Il apprendrait la vérité bien assez tôt, si elles pouvaient le persuader d’aller voir Egwene. De toute façon, elle avait des affaires plus importantes à discuter avec lui. Il pérorait, se voulant désinvolte, espérant qu’elles se jetteraient sur n’importe quelle nouvelle pour distraire leur attention.
— Pas question, Rand.
Elayne resserra les mains sur ses jupes pour s’empêcher de le menacer du doigt. Les autres sœurs ? Il avait failli dire les vraies Aes Sedai. Comment osait-il ? Et ses amies de la Tour ? Pouvait-il encore croire l’étrange lettre d’Alviarin ? Elle reprit, d’un ton froid, ferme et sans réplique :
— Rien de cela n’a d’importance pour le moment. Ce dont nous devons parler, c’est de vous, Min, Aviendha et moi. Et nous en parlerons ! Et tous ensemble, Rand al’Thor. Vous ne quitterez pas ce Palais avant !
Pendant un moment interminable, il se contenta de la regarder, sans changer d’expression. Puis il inspira bruyamment, et son visage se pétrifia.
— Je vous aime, Elayne.
Sans faire de pause, il poursuivit, les paroles s’échappant de sa bouche comme l’eau d’une digue rompue.
— Je vous aime, Aviendha. Je vous aime Min. Et pas plus ou moins l’une que les deux autres. Je vous veux toutes les trois. Voilà, vous savez la vérité. Je suis un débauché. Maintenant, vous pouvez vous en aller sans regarder en arrière. De toute façon, c’est de la folie. Je ne peux pas me permettre d’aimer quiconque.
— Rand al’Thor, glapit Nynaeve, ce sont les paroles les plus scandaleuses que j’aie jamais entendues de ta bouche ! Rien que l’idée de dire à trois femmes que tu les aimes… ! Tu es pire qu’un débauché ! Excuse-toi immédiatement !