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Min s’assit au coin de la table, ses jambes se balançant dans le vide, et Aviendha s’installa par terre en tailleur, étalant soigneusement autour d’elle ses lourdes jupes de drap.

— Toutes les trois. C’est la coutume de demander l’accord du Lige auparavant.

Il pivota sur lui-même, faisant déborder du vin de sa coupe, et du pichet avant qu’il ne le redresse. Marmonnant un juron, il s’éloigna précipitamment de la tache qui s’agrandissait sur le tapis et reposa le pichet sur le plateau. Une grande tache décorait le devant de son méchant surcot, qu’il frotta de sa main libre. Très satisfaisant.

— Vous êtes vraiment folles, gronda-t-il. Vous savez ce qui m’attend. Vous savez ce que cela signifie pour quiconque est lié avec moi. Et qu’est-ce que ça veut dire, toutes les trois ? Min ne peut pas canaliser. D’ailleurs, Alanna Mosvani vous a précédées, et elle ne s’est pas donné la peine de demander. Elle et Vérin emmenaient quelques filles des Deux Rivières à la Tour Blanche. Je suis lié à elle depuis des mois.

— Et tu ne me l’as pas dit, espèce d’idiot de berger ? s’exclama Min. Si j’avais su… !

Elle sortit prestement un couteau de sa manche, le considéra d’un air furibond, puis le remit à sa place, le visage maussade. Ce remède aurait été aussi dur pour Rand que pour Alanna.

— C’était contre la coutume, dit Aviendha, hésitante.

Elle remua, tripotant sa dague.

— Tout à fait, répondit sombrement Elayne.

Qu’une sœur puisse faire cela à un homme, c’était dégoûtant. Et qu’Alanna l’ait fait à Rand… ! Elle se remémora la sombre et farouche Verte, avec son humeur de vif-argent.

— Alanna a plus de toh envers lui qu’elle ne pourra jamais rembourser dans toute une vie ! Et envers nous. Et même si ce n’est pas le cas, elle regrettera que je ne l’aie pas tuée tout de suite quand je mettrai la main sur elle !

— Quand nous mettrons la main sur elle, rectifia Aviendha, hochant la tête d’un air entendu.

— Eh bien, dit Rand, plongeant les yeux dans son vin, vous voyez que votre projet n’a plus de raison d’être. Je… je crois qu’il vaudrait mieux retourner auprès de Nynaeve maintenant. Tu viens, Min ?

Malgré ce qu’elles lui avaient dit, il semblait ne pas vraiment les croire, comme si Min allait l’abandonner maintenant. Au ton, il ne paraissait pas effrayé, seulement résigné.

— Il a une raison d’être, dit Elayne avec insistance.

Elle se pencha vers lui, s’efforçant de lui faire accepter ses paroles.

— Un lien ne vous garde pas contre un autre lien. Des sœurs ne se lient pas au même homme à cause de la coutume, Rand, parce qu’elles n’ont pas envie de le partager, mais non parce que c’est impossible. Et ce n’est pas contraire à la loi de la Tour non plus.

Naturellement, certaines coutumes avaient force de loi, au moins aux yeux des sœurs. De jour en jour, Nynaeve déblatérait un peu plus sur la nécessité de respecter les coutumes et la dignité des Aes Sedai. Quand elle apprendrait ça, elle allait sûrement sauter au plafond.

— Eh bien, nous désirons vous partager ! Et nous vous partagerons, si vous acceptez.

Comme c’était facile à dire ! Autrefois, elle était sûre qu’elle ne pourrait pas. Jusqu’à ce qu’elle réalise qu’elle aimait Aviendha autant qu’elle aimait Rand, d’un amour différent. Et Min aussi, une autre sœur, même si elles ne s’étaient pas adoptées officiellement. Elle fouetterait Alanna de la tête aux pieds pour la punir de l’avoir touché, si elle en avait jamais l’occasion, mais avec Aviendha et Min, c’était différent. Elles faisaient partie d’elle-même. En un sens elles étaient Elayne, et Elayne était elles.

Elle adoucit le ton.

— Je vous le demande, Rand. Nous vous le demandons. S’il vous plaît, laissez-nous vous lier.

— Min, murmura-t-il, presque accusateur, les yeux pleins de désespoir. Tu savais, n’est-ce pas ? Tu savais que si je posais les yeux sur elles…

Il branla du chef, ne pouvant pas, ou ne voulant pas continuer.

— J’ignorais tout sur le lien, jusqu’à ce qu’elles m’en parlent il y a moins d’une heure, dit-elle, avec le regard le plus doux qu’Elayne eût jamais vu. Mais je savais, j’espérais, ce qui arriverait quand tu les reverrais. Certaines choses doivent être, Rand.

Rand fixa sa coupe un long moment et finalement, la reposa sur le plateau.

— D’accord, dit-il. Je ne peux pas dire que je ne veux pas, parce que je le désire. Que la Lumière me calcine pour ça ! Mais pensez au prix à payer !

Elayne n’en avait pas besoin. Elle le connaissait depuis le début, et en avait discuté avec Aviendha pour s’assurer qu’elle savait, elle aussi. Elle l’avait expliqué à Min. « Prenez ce que vous voulez et payez-le », disait l’ancien dicton. Elles étaient prêtes à payer. Mais il n’y avait pas de temps à perdre. Même maintenant, il était capable de décider que le prix était trop élevé. Comme si c’était à lui de prendre cette décision !

S’ouvrant à la saidar, elle se lia avec Aviendha, partageant un sourire avec elle. La conscience de plus en plus aiguë qu’elles avaient l’une de l’autre, le partage de plus en plus intime de leurs émotions et de leurs sensations physiques étaient toujours un plaisir commun. Cela ressemblait beaucoup à ce qu’elle allait bientôt partager avec Rand. Elle l’avait envisagé avec soin, étudié sous tous les angles. Ce qu’elle avait pu apprendre des tissages d’adoption des Aiels l’avait beaucoup aidée. Cette idée lui était venue à l’esprit lors de cette cérémonie.

Elle tissa soigneusement l’Esprit, en un flux de plus de cent fils, chacun disposé avec précision ; elle posa le tissage sur Aviendha assise par terre, puis elle fit la même chose pour Min, toujours assise sur le coin de la table. Les tissages luisaient dans leur exacte gémellité, et il lui sembla que, regardant l’un, elle voyait l’autre en même temps. Ce n’étaient pas les tissages utilisés lors de la cérémonie d’adoption, mais ils utilisaient les mêmes principes. Ils intégraient ; ce qui arrivait à un fil de ce tissage arrivait à tous. Dès que les tissages furent en place, Aviendha la relaya. Les tissages existants persistèrent, et Aviendha enroula immédiatement des tissages identiques autour d’Elayne et de Min, les mêlant jusqu’à ce qu’ils soient indiscernables de ceux d’Elayne, avant de lui rendre le contrôle. Elles avaient beaucoup d’aisance désormais. Les trois tissages semblaient ne faire qu’un.

Tout était prêt. Aviendha était solide comme un roc, aussi forte que Birgitte l’avait jamais été. Assise sur la table, cramponnée aux bords, les chevilles croisées, Min ne voyait pas les flux, mais elle eut un grand sourire plein d’assurance, un peu gâché quand elle s’humecta les lèvres. Elayne soupira. À ses yeux, elles étaient toutes les trois entourées et reliées par un réseau d’Esprit si fin que la dentelle la plus délicate aurait paru grossière. Elle espérait seulement que ça marche.

À partir de chacune, elle étira un fil vers Rand, torsadant les trois en un seul et le transformant en lien du Lige. Et elle le posa sur Rand aussi délicatement qu’elle aurait posé une couverture sur un bébé. Le réseau d’Esprit descendit sur lui, en lui. Il ne cligna pas même des yeux. Elle relâcha la saidar. C’était fait.

Il les regarda sans expression, puis, lentement, il porta les mains à ses tempes.

— Par la Lumière, Rand, la douleur, murmura Min d’une voix brisée. Je ne savais pas, je n’imaginais pas. Comment peux-tu la supporter ? Il y a des peines que tu ne sembles pas connaître comme si celles-ci faisaient partie de toi depuis longtemps. Ces hérons sur tes mains, tu en sens toujours la cautérisation. Ces choses sur tes bras te font souffrir ! Et ton flanc. Par la Lumière, ton flanc ! Pourquoi ne cries-tu pas, Rand ? Pourquoi ?