Brusquement, elle réalisa que la boule d’émotions et de sensations avait évolué. Maintenant, il y avait en elle comme… comme une flambée rugissante, comme un incendie ravageant des sous-bois secs comme des allumettes. Qu’est-ce qui pouvait… ? Par la Lumière ! Elle trébucha et faillit tomber. Si elle avait su qu’il y avait en lui cette fournaise, cette faim dévorante, elle aurait eu peur qu’il la touche ! C’était agréable de savoir qu’elle avait été à l’origine de ce brasier. Il lui tardait de voir si elle produisait le même effet que… De nouveau, elle trébucha, et dut se rattraper à un haut coffre sculpté. Ô Lumière ! Elayne ! Une brusque rougeur enflamma son visage. C’était comme de regarder à travers les rideaux du lit !
Elle tenta précipitamment d’appliquer ce qu’Elayne lui avait appris, à savoir imaginer cette boule d’émotions enveloppée dans un mouchoir. Rien ne se passa. Frénétique, elle recommença, mais sans résultat. Le feu continuait à faire rage ! Elle dut cesser de le regarder, de le sentir. N’importe quoi pour en détourner son attention ! Peut-être que si elle commençait à parler…
— Elle aurait dû boire cette tisane de gingembre, débita-t-elle.
Elle ne racontait jamais ses visions, sauf aux personnes concernées, et seulement si elles désiraient savoir, mais il fallait bien qu’elle dise quelque chose.
— Elle va tomber enceinte. Des jumeaux ; un garçon et une fille ; tous deux sains et vigoureux.
— Elle veut des enfants de lui, marmonna l’Aielle.
Ses yeux verts regardaient droit devant elle ; elle serrait les dents, et la sueur perlait à son front.
— Je n’en boirais pas moi-même si je…
Elle se secoua et fronça les sourcils sur Min, de l’autre côté du couloir.
— Ma sœur et les Sagettes m’ont parlé de vous. Vous voyez vraiment des choses qui se réalisent ?
— Parfois j’ai des visions, et si je sais ce qu’elles signifient, elles se réalisent, dit Min.
Elles avaient élevé la voix pour mieux s’entendre l’une l’autre, et le son portait loin dans le couloir. Des domestiques en livrée rouge et blanc se retournaient sur elles. Min se déplaça, pour marcher au milieu du couloir. Elle voulait bien faire la moitié du chemin, mais pas plus. Au bout d’un moment, Aviendha vint marcher près d’elle.
Min se demanda si elle devait lui dire la vision qu’elle avait eue quand ils avaient été tous ensemble. Aviendha aurait des enfants de Rand, elle aussi. Quatre d’un seul coup ! Les bébés seraient en bonne santé, mais il y avait quand même quelque chose d’étrange. Et souvent, les gens n’aimaient pas qu’on leur parle de leur avenir, même quand ils prétendaient le contraire. Elle aurait voulu que quelqu’un puisse lui dire si elle aussi…
Continuant à marcher, Aviendha essuya de la main la sueur perlant à son front et déglutit. Min fit de même. Tout ce que Rand ressentait se concentrait dans cette boule. Tout !
— Le coup du foulard n’a pas marché pour vous non plus ? dit-elle d’une voix rauque.
Aviendha cligna des yeux et s’empourpra. Un instant plus tard, elle dit :
— Ça va mieux. Merci. Avec lui dans ma tête, j’ai oublié. Ça n’a pas marché pour vous ? ajouta-t-elle en fronçant les sourcils.
Min secoua lamentablement la tête. C’était indécent !
— Mais ça m’aide de parler.
Elle devait se lier d’amitié avec cette femme, d’une façon ou d’une autre, pour que cette étrange situation ait une chance de réussir.
— Je suis désolée de ce que j’ai dit. Sur le toh, je veux dire. Je connais un peu vos coutumes. Il y a quelque chose chez cet homme qui me rend effrontée. Je ne contrôle plus ma langue. Mais n’allez pas croire que je vais vous laisser me frapper ou me découper en morceaux. J’ai peut-être un toh, mais il faudra trouver une autre façon de le régler. Je pourrais toujours soigner votre cheval quand nous aurons le temps.
— Vous êtes aussi fière que ma sœur, marmonna Aviendha en fronçant les sourcils.
Que voulait-elle dire par là ?
— Vous avez le sens de l’humour, dit-elle, comme se parlant à elle-même. Vous ne vous êtes pas ridiculisée au sujet de Rand et Elayne comme l’auraient fait la plupart des femmes des Terres Humides. Et vous m’avez rappelé…
En soupirant, elle rejeta un bout de son châle sur son épaule.
— Je sais où trouver de l’oosquai. Si vous êtes trop ivre pour réfléchir, alors…
Inspectant le couloir, elle s’arrêta net.
— Non ! gronda-t-elle. Pas maintenant !
Venant vers elles, elle vit une apparition qui la laissa bouche bée. La mâchoire de Min s’affaissa. La consternation écarta Rand de son esprit. D’après ce qu’elle avait entendu dire, elle savait que la Capitaine-Générale de la Garde féminine d’Elayne était une femme, et la Lige d’Elayne en prime, mais guère plus. Cette femme avait une épaisse tresse dorée ramenée sur une épaule de sa courte tunique rouge à col blanc, et ses chausses volumineuses étaient enfoncées dans des bottes à talons aussi hauts que ceux de Min. Des auras dansaient autour d’elle, et des images tremblotaient, plus qu’elle n’en avait jamais vu, des milliers lui sembla-t-il. Cascadant les unes sur les autres. La Lige d’Elayne, Capitaine-Générale de la Garde de la Reine… vacillait… un peu, comme si elle avait déjà abusé de l’oosquai. Les domestiques qui l’aperçurent décidèrent qu’ils avaient à faire ailleurs, les laissant seules toutes les trois dans le couloir. La femme ne sembla pas les voir avant d’arriver sur elles.
— Vous l’avez aidée à faire ça, bon sang ? gronda-t-elle, braquant des yeux bleus vitreux sur Aviendha. D’abord elle disparaît de ma tête, bon sang, et après…
Elle tremblait et haletait. Elle fit un effort visible pour se contrôler. Ses jambes semblaient vouloir se dérober sous elle. S’humectant les lèvres, elle déglutit et poursuivit avec colère.
— Qu’elle soit réduite en cendres, je n’arrive pas à me concentrer pour ne plus y penser ! Je vais vous dire une chose, si elle est en train de faire ce que je crois, je vais chasser son cher et tendre du Palais à grands coups de pied dans le train, et après, je la fesse jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus s’asseoir pendant un mois – et vous aussi – même si je dois vous donner de la racine-fourchue pour y arriver !
— Ma première-sœur est une adulte, Birgitte Trahelion, dit Aviendha, agressive.
Malgré le ton, elle courbait les épaules, et ne la regardait pas tout à fait en face.
— Vous devez cesser de nous traiter comme des enfants !
— Quand elle se comportera en adulte, je cesserai de la traiter en enfant, bon sang ! Mais elle n’a pas le droit de faire ça, pas dans ma tête, non ! Pas dans ma… !
Brusquement, les yeux bleus vitreux de Birgitte s’exorbitèrent. Sa mâchoire s’affaissa, et elle serait tombée si Aviendha et Min ne l’avaient pas retenue chacune par un bras.
Fermant très fort les yeux, elle émit un sanglot et gémit.
— Pendant deux mois !
Se dégageant, elle se redressa et fixa Aviendha avec des yeux bleus devenus clairs comme de l’eau de source et durs comme de la glace.
— Imposez-lui un écran pour moi, et je vous ferai grâce de votre fessée.
Le regard furibond d’Aviendha glissa sur elle.
— Vous êtes Birgitte Arc-d’Argent ! dit Min dans un souffle.
Elle en était certaine avant qu’Aviendha ne prononce son nom. Pas étonnant que l’Aielle se soit comportée comme si ces menaces avaient des chances d’être mises à exécution. Birgitte Arc-d’Argent !
— Je vous ai vue à Falme !
Birgitte sursauta, comme si on la pinçait, puis regarda vivement autour d’elle. Quand elle réalisa qu’elles étaient seules, elle se détendit. Elle toisa Min de la tête aux pieds.