— Elles ont supporté des jours de torture pour dissimuler ça ? dit Cadsuane, incrédule.
Bera et Kiruna les avaient fait hurler !
Les yeux de Vérin brillèrent d’hilarité contenue.
— Les Cairhienines sont prudes et guindées, Cadsuane, du moins en public. Elles peuvent forniquer comme des lapines derrière des rideaux tirés, mais elles ne toucheraient pas leur propre mari si quelqu’un pouvait entendre ! Et celles du Peuple de la Mer sont presque aussi collet monté. Sharon est mariée à un homme que ses devoirs appellent ailleurs, et rompre les vœux de mariage est un crime très grave. Une violation de la discipline, semble-t-il. Si sa sœur le découvrait, Shalon serait… Pourvoyeuse-de-Vent sur « un canot à rames », d’après ses propres paroles.
Cadsuane branla du chef, sentant les ornements de sa chevelure osciller. Quand les deux femmes avaient été découvertes juste après l’attaque du Palais, bâillonnées et ligotées sous le lit d’Ailil, elle s’était doutée qu’elles en savaient plus qu’elles ne voulaient bien l’avouer. Et quand elles avaient refusé de dire pourquoi elles se voyaient en secret, elle en avait été certaine. Peut-être même avaient-elles participé à l’attaque, quoiqu’elle fût apparemment l’œuvre d’Asha’man renégats. Tant de temps et d’efforts gaspillés pour rien. Ou peut-être pas tout à fait pour rien, s’ils cherchaient si désespérément à cacher la vérité sur les événements.
— Ramenez Dame Ailil dans ses appartements, avec des excuses pour le traitement qu’elle a subi, Vérin. Donnez-lui l’assurance… précaire… que ses confidences resteront secrètes. Soulignez bien le caractère précaire. Et je lui conseille vivement de me tenir au courant de tout ce qu’elle entendra concernant son frère.
Le chantage était un outil qu’elle n’aimait pas utiliser, mais elle s’en était déjà servie sur les trois Asha’man, et Toram Riatin pouvait toujours provoquer des troubles malgré le fait que sa rébellion semblait s’être évaporée. En vérité, peu lui importait qui s’asseyait sur le Trône du Soleil, même si les intrigues et les complots interféraient souvent avec des affaires plus considérables. Vérin sourit, et hocha la tête, ce qui fit trembler son chignon.
— Oh, oui, je crois que ça marchera très bien ! Surtout qu’elle déteste profondément son frère. Même chose pour Shalon, je suppose ? Sauf que vous voudrez savoir ce qui se passe chez les Atha’ans Miere ? Je ne sais pas jusqu’où elle acceptera de trahir Harine, quelles que soient les conséquences pour elle.
— Elle trahira ce que je l’obligerai à trahir, dit sombrement Cadsuane. Gardez-la jusqu’à demain, tard.
Harine ne devait pas penser un instant qu’on accéderait à ses requêtes. Le Peuple de la Mer pouvait être utilisé contre Rand, rien de plus. Tout et tout le monde devait être considéré sous cet angle.
Derrière Vérin, Corele se glissa dans le jardin d’hiver et referma la porte avec précaution. Ce n’était pas dans ses habitudes. Mince comme un adolescent, avec d’épais sourcils noirs et une masse de cheveux noirs et brillants lui tombant jusqu’à la taille, qui lui donnaient l’air sauvage quelque soin qu’elle apportât à sa tenue, la Sœur Jaune entrait plutôt en coup de vent et dans un éclat de rire. Frictionnant le bout de son nez en trompette, elle regarda Cadsuane, hésitante, ses yeux bleus dénués de leur éclat habituel.
Cadsuane lui adressa un geste péremptoire. Corele prit une profonde inspiration et s’éloigna sur les tapis, les deux mains crispées sur ses jupes. Regardant les sœurs groupées autour de Sorilea à un bout de la salle, et Daigian jouant avec Eben de l’autre côté, elle parla à voix basse avec l’accent chantant du Murandy.
— J’ai les nouvelles les plus merveilleuses du monde, Cadsuane.
Pourtant, au ton, elle ne semblait pas savoir à quel point.
— Vous aviez dit que je devais occuper Damer ici, au Palais, je le sais, mais il a insisté pour aller voir les sœurs qui sont toujours dans le camp des Aielles. Il est doux de nature, mais très insistant quand il veut, et il est certain qu’il n’y a rien qu’on ne puisse pas Guérir, aussi sûr que le soleil existe. Alors, il est allé au camp, et a Guéri Irgain. Cadsuane, c’est comme si elle n’avait jamais été…
Sa voix mourut, incapable de prononcer le mot.
— Merveilleuse nouvelle en effet, dit Cadsuane d’un ton catégorique.
Ça l’était. Toutes les sœurs portaient au plus profond de leur être la peur d’être coupée du Pouvoir. Et voilà qu’un moyen de Guérir ce qui ne pouvait pas l’être avait été découvert. Par un homme. Il y aurait des pleurs et des grincements de dents pour que ce soit admis. Tandis que toute sœur qui apprendrait la nouvelle trouverait que c’était une découverte révolutionnaire – et à plus d’un égard ; par un homme ! – c’était une tempête dans un verre d’eau comparé à Rand al’Thor.
— Je suppose qu’elle a proposé de se faire fouetter comme les autres ?
— Ce ne sera pas nécessaire, dit Vérin, distraitement.
Elle fronçait les sourcils sur une tache d’encre au bout de son doigt, mais semblait contempler quelque chose au-delà.
— Les Sagettes ont apparemment décidé que Rand avait suffisamment puni Irgain et les autres quand il… a fait ce qu’il a fait. Au moment où elles traitaient les autres comme des animaux, elles œuvraient pour garder ces trois-là en vie. J’ai entendu qu’on parlait de trouver un mari à Ronaille.
— Irgain sait tout sur les serments qu’ont prêtés les autres, dit Corele, avec une nuance amusée. Elle a commencé à pleurer la perte de ses Liges dès le moment où Damer en a eu terminé avec elle, mais elle est prête à jurer, elle aussi. Le problème, c’est que Damer veut aussi essayer sa méthode de Guérison sur Sashalle et Ronaille.
Curieusement, elle se redressa, presque avec défi. Elle avait toujours été aussi arrogante que les autres Jaunes, mais jusqu’à présent, elle était restée à sa place devant Cadsuane.
— Je ne peux pas supporter de laisser une sœur dans cet état s’il y a un moyen de l’en sortir, Cadsuane. Je veux laisser Damer essayer aussi sa méthode sur elles.
— Bien sûr, Corele.
L’insistance de Damer avait déteint sur elle. Cadsuane voulait bien les laisser faire, à condition que ça n’aille pas trop loin. Elle avait commencé à rassembler des sœurs en qui elle avait confiance, certaines qui étaient ici avec elles, et d’autres absentes, dès qu’elle avait entendu parler des étranges événements du Shienar – ses yeux-et-oreilles avaient surveillé Siuan Sanche et Moiraine Damodred pendant des années sans rien apprendre d’utile jusqu’à présent – mais ce n’était pas parce qu’elle leur faisait confiance qu’elle avait l’intention de les laisser faire à leur guise. Les enjeux étaient trop élevés. Mais, dans tous les cas, elle ne pouvait pas non plus laisser une sœur dans cet état.
La porte s’ouvrit bruyamment, et Jahar entra en courant, dans le tintement des clochettes d’argent attachées au bout de ses tresses. Toutes les têtes se tournèrent vers le jeune homme, magnifique dans la tunique bien coupée que Merise lui avait choisie – même Sorilea et Sarene le regardèrent – mais après le flot de paroles qu’il débita tout d’une traite, personne ne pensa plus à son joli visage hâlé.