— Et vous espériez le rencontrer par hasard ! hurla-t-elle à Demandred. Ou que quelqu’un le trouverait pour vous ! Imbécile ! Imbécile !
Demandred pensa que Graendal avait été trop expansive, même pour elle. Il aurait parié que l’annonce n’était pas une nouvelle pour elle. Il faudrait la surveiller. Il ne dit rien.
Posant une main sur son cœur, dans la posture d’un amant, Moridin souleva de l’autre le menton de Cyndane qui le foudroya avec rancune. Son visage impassible aurait pu être celui d’une poupée. Elle accepta ses attentions en poupée soumise.
— Cyndane connaît beaucoup de choses, dit doucement Moridin. Et elle me fait part de tout ce qu’elle connaît. De tout.
L’expression de la minuscule créature ne changea pas, mais elle se mit à trembler.
Pour Demandred, elle était une énigme. D’abord, il avait pensé qu’elle était Lanfear réincarnée. Les corps pour la transmigration étaient censément choisis parmi ceux disponibles. Pourtant Osan’gar et Aran’gar attestaient de l’humour cruel du Grand Seigneur. Il en avait été sûr, jusqu’à ce que Mesaana lui dise que Cyndane était plus faible que Lanfear. Mesaana et les autres pensaient qu’elle appartenait à cette Ère. Pourtant, elle parlait d’al’Thor comme s’il était Lews Therin, et évoquait les Choedan Kals comme si elle était familière de la terreur qu’ils avaient inspirée durant la Guerre du Pouvoir. Seul le malefeu avait été craint davantage. Ou bien Moridin lui avait-il donné des leçons dans des buts personnels ? Il y avait toujours eu des moments où les actes de cet homme étaient pure folie.
— Ainsi, il semble qu’il doive être tué après tout, dit Demandred.
Cacher sa satisfaction n’était pas facile. Rand al’Thor ou Lews Therin Telamon, il serait plus tranquille quand il serait mort.
— Avant qu’il détruise le monde, et nous avec. Il devient donc urgent de le trouver.
— Être tué ?
Moridin remua les mains comme s’il soupesait quelque chose.
— S’il le faut, oui, dit-il finalement. Mais le trouver n’est pas un problème. Quand il touchera les Choedan Kals, vous saurez où il est. Vous irez là-bas et vous le capturerez. Ou le tuerez, si nécessaire. Le Nae’blis a parlé.
— Aux ordres du Nae’blis, dit Cyndale avec empressement, inclinant la tête, et les autres répétèrent ses paroles en écho, même si Aran’gar semblait réticente.
Incliner la tête était plus douloureux pour Demandred que ces paroles. Ainsi, ils allaient capturer al’Thor – pendant qu’il tenterait d’utiliser les Choedan Kals, avec une femme buvant assez de Pouvoir pour faire fondre des continents – mais rien n’indiquait que Moridin serait avec eux. Ou alors les jumelles à ses ordres, Moghedien et Cyndane.
Il était Nae’blis pour le moment, mais il était peut-être possible de s’arranger pour qu’il n’ait pas de corps disponible la prochaine fois qu’il mourrait. Peut-être bientôt.
14
Ce que cache un voile
La longue houle de l’océan imprimait un fort roulis au Victoire de Kidron, qui balançait les lampes dorées dans leurs cardans, mais Tuon restait imperturbable sous le rasoir que la main sûre de Selucia passait sur son crâne. Par les larges hublots de poupe, elle voyait d’autres grands vaisseaux fendre les vagues dans des gerbes d’écume, alignés par centaines jusqu’à perte de vue. Quatre fois plus de vaisseaux étaient restés à Tanchico. Le Rhyagelle, Ceux qui Reviennent au Foyer. Le Corenne, le Retour, avait commencé.
Un albatros planant en plein ciel semblait suivre le Kidron, présage de victoire, bien qu’il fût noir. Le sens devait être le même. Les présages ne changeaient pas de sens suivant le lieu. Le cri d’une chouette à l’aube présageait la mort, et une pluie sans nuages annonçait une visite inattendue, que ce soit à Imfaral ou à Noren M’Shar.
Ce rituel matinal en compagnie du rasage était un moment apaisant. Elle en avait bien besoin ce matin. La veille, elle avait donné un ordre sous le coup de la colère. Aucun ordre ne devait être donné ainsi. Elle se sentait presque sei’mosiev, comme si elle avait perdu son honneur. Son équilibre en était perturbé, et c’était un aussi mauvais présage pour le Retour qu’une perte de sei’taer, avec ou sans albatros.
Selucia essuya le reste de la mousse avec un linge humide chaud, puis sécha avec un linge sec, et poudra légèrement le crâne lisse à l’aide d’une brosse. Quand son habilleuse recula, Tuon se leva et laissa sa robe de soie bleue magnifiquement brodée glisser sur le tapis aux motifs bleu et or. Aussitôt, l’air frais lui donna la chair de poule. Quatre de ses dix servantes, toutes à genoux près des parois, se levèrent avec grâce, jambes fuselées, et ravissantes dans leurs robes blanches diaphanes. Elles avaient été achetées autant pour leur physique agréable que pour leurs capacités considérables. Elles s’étaient habituées aux mouvements du vaisseau durant le long voyage qui les amenait du Seanchan. Elles s’empressèrent d’aller chercher les vêtements préparés et étalés sur les coffres sculptés, et les apportèrent à Selucia. Selucia ne permettait jamais à une da’covale de la vêtir, pas même de lui mettre ses bas ou ses escarpins. Quand elle passa une robe plissée vieil ivoire sur la tête de Tuon, celle-ci ne put s’empêcher de se comparer à elle dans le grand miroir fixé à la paroi. Cheveux dorés et peau de couleur crème, Selucia avait des yeux bleus pleins de sérénité. N’importe qui aurait pu croire qu’elle était du Sang, et de haut rang, au lieu d’être simple so’jhin, si le côté gauche de son crâne n’avait pas été rasé. Une idée qui, exprimée de vive voix, l’aurait choquée à l’extrême. L’idée même de s’élever au-dessus de sa condition horrifiait Selucia. Tuon savait qu’elle-même n’aurait jamais cette présence imposante. Elle avait les yeux trop grands, et d’un brun liquide. Quand elle oubliait de s’imposer un masque sévère, son visage était celui d’une enfant espiègle. Le haut de son crâne arrivait à peine au niveau des yeux de Selucia, et son habilleuse n’était pas grande. Tuon pouvait monter à cheval avec les meilleurs, elle excellait à la lutte et au maniement des armes, mais elle avait toujours été obligée d’exercer son esprit pour impressionner. Elle avait exercé cet outil plus sérieusement que tous ses autres talents réunis. Au moins, sa large ceinture d’or tressé soulignait assez sa taille pour qu’on ne la prenne pas pour un garçon déguisé en fille. Les hommes regardaient Selucia quand elle passait, et Tuon avait entendu des commentaires murmurés concernant sa poitrine opulente. Cela n’avait peut-être rien à voir avec une présence imposante, mais elle aurait quand même aimé avoir un peu plus de poitrine.
— Que la Lumière soit sur moi, murmura Selucia d’un ton amusé, tandis que les da’covales retournaient prestement s’agenouiller près des murs. Vous faites cela chaque matin depuis la première fois où je vous ai rasé la tête. Pensez-vous encore qu’après trois ans j’oublierais des poils ?
Tuon réalisa qu’elle venait de passer la main sur son crâne nu. Cherchant des cheveux, s’avoua-t-elle à regret.
— Si vous en aviez laissé, dit-elle feignant la sévérité, je vous aurais fait fouetter. Pour vous rembourser toutes les flagellations que vous m’avez imposées.
Attachant un rang de rubis au cou de Tuon, Selucia dit en riant :
— Si vous me les remboursez toutes, je ne pourrai plus jamais m’asseoir.
Tuon sourit. La mère de Selucia l’avait donnée à Tuon en cadeau de naissance, pour qu’elle soit sa nourrice, et, plus important, son ombre, une garde du corps ignorée de tous. Elle avait passé les vingt-cinq premières années de sa vie à s’entraîner, en secret pour la seconde. Lors du seizième anniversaire de Tuon, le jour où on lui avait rasé la tête pour la première fois, elle avait offert à Selucia les cadeaux traditionnels de sa Maison : un petit domaine pour les soins qu’elle lui avait prodigués, le pardon des châtiments qu’elle lui avait imposés, un sac de cent couronnes d’or pour chaque fois où elle avait fait fouetter son élève. Les membres du Sang, assemblés pour son entrée dans le monde des adultes, avaient été impressionnés par le nombre de ces sacs d’or, bien supérieur à ce qu’ils possédaient eux-mêmes. Tuon avait été une enfant… turbulente et entêtée. Et le dernier cadeau traditionnel : le choix donné à Selucia de la fonction où elle voulait continuer à servir. Tuon ne savait pas si c’était elle ou l’assistance qui avait été le plus étonnée quand cette femme pleine de dignité avait refusé pouvoir et autorité, et demandé à la place à être l’habilleuse de Tuon et sa servante maîtresse. Et son ombre, bien entendu, quoique cela ne fût pas rendu public. Pour sa part, Tuon avait été ravie.